CHAPITRE XI
En tout temps, le commandement et les cadres ont eu dans la constitution et dans la conduite des armées un rôle considérable. Aujourd'hui qu'elles sont infiniment plus nombreuses et ne se composent que de soldats qui passent sous le drapeau sans s'y arrêter, il y a pour le commandement surcharge de devoirs comme de responsabilités, et les cadres sont devenus autour des troupes des forces de direction, d'appui et de propulsion dont, à la guerre, l'action est de l'importance la plus haute.
Les officiers généraux et supérieurs représentent le commandement proprement dit.
Les officiers de compagnie , d'escadron , de batterie , bien qu'agents de commandement, sont en contact permanent avec la troupe, et ils forment ce que j'appelle les cadres de direction ou supérieurs.
Les sous-officiers, caporaux et brigadiers, en contact immédiat et personnel avec la troupe, forment les cadres inférieurs.
1 Reproduction abrégée des considérations que j'ai présentées sur le même sujet dans mon livre : l'Armée française en i 879, par un officier en retraite.
Le commandement et les cadres supérieurs devraient avoir pour origine les établissements d'éducation militaire , et parmi ces établissements plusieurs, — qui sont à créer, — devraient concourir pour une part à la constitution des cadres inférieurs.
Emportés après nos désastres par la fièvre patriotique, et poussés par les événements, nous avons fait l'énorme effort, pour rendre nos forces égales à celles de nos adversaires, de former d'emblée dix -neuf corps d'armée, de reconstituer la totalité de notre matériel de guerre , de couvrir le territoire de places fortes.
On allait ainsi au plus pressé, et cet entraînement, peutêtre excessif, s'explique de lui-même; mais il a eu cette conséquence grave que, budgétairement , nous ne sommes plus en mesure de donner à cet immense appareil de guerre une base et des moyens de renouvellement en rapport avec ses proportions et sa puissance.
Entre tous ces moyens , ceux qui importent peut-être le plus, et qui suffisent certainement le moins, ce sont les établissements d'éducation militaire. J'ai déjà dit quelques mots de notre indigence sur ce point. Je la fais ressortir par voie de comparaison avec la richesse de la Prusse, dont la situation, quant au nombre de ses écoles, à l'ampleur et à la solidité des vues qui ont présidé à leur organisation, enfin aux résultats qu'elles donnent, est la plus forte en même temps que la plus ancienne de l'Europe militaire.
Nous pourrons opposer à nos adversaires autant de bataillons, d'escadrons, de batteries qu'ils en ont. Bien des années s'écouleront avant que nous ayons fondé, en France, l'inépuisable pépinière scolaire d'où sortent, merveilleusement préparés, les sujets qui forment dans l'armée prussienne le personnel du commandement, des états-majors, des cadres supérieurs et inférieurs.
Encore ne puis -je faire entrer dans cet aperçu que des
documents qui, rigoureusement officiels, sûrs par conséquent, s'arrêtent à Tannée 1870. Mais par ce qu'étaient les écoles militaires de la Prusse au moment où éclatait la dernière guerre, on peut juger de ce qu'elles doivent être aujourd'hui, de ce qu'elles seront dans l'avenir, quand l'organisme militaire prussien aura reçu tous les développements que méditent et que réalisent déjà les hommes d'Etat de ce pays.
Six écoles de cadets (en province). Comparables à notre unique établissement similaire, le Prytanée militaire de la Flèche.
L'école supérieure des cadets (à Berlin). D'importance égale à celle de notre école militaire de Saint -Cyr, avec cette différence considérable que ses élèves ne sont nommés officiers qu'après un stage préparatoire régimentaire , suivi d'une année d'études dans une école de guerre.
Sept écoles de guerre. Réparties sur tout le territoire. Les futurs officiers, sans distinction d'armes, y reçoivent un complément d'instruction théorique et pratique généralisée avant d'être promus lieutenants en second (sous-lieutenants). Nous n'avons, en France, aucune école similaire.
Écoles spéciales de l'artillerie et du génie. Analogues aux nôtres. Elles reçoivent les lieutenants en second sortant des écoles de guerre qui se destinent à l'artillerie, au génie, et dont les aptitudes ont été constatées par les inspecteurs généraux de ces deux armes.
Institut militaire d'équitation (à Hanovre). C'est moins une école de cavalerie qu'une école normale d'équitation
militaire où des officiers et sous-officiers, détachés des régiments de cavalerie et d'artillerie, sont formés à des méthodes et des pratiques spéciales qu'ils ont mission de propager dans leurs corps.
Académie de guerre (Ecole supérieure de la guerre (à Berlin). C'est là que sont préparés, après des examens rigoureux , à toutes les fonctions qui sont directrices ou qui sont auxiliaires de la direction dans l'armée, des officiers de choix comptant au moins trois ans de grade d'officier.
En supprimant notre école d'application d'état-major, qui ne répondait plus aux besoins de l'armée nouvelle, nous avons emprunté à la Prusse son Ecole supérieure de la guerre. C'est une excellente création, dont les effets sur la préparation et sur la conduite des guerres à venir montreront que nous avons été bien inspirés en nous l'appropriant.
Pour compléter cette énumération des voies et moyens par lesquels l'Etat prussien pourvoit au recrutement de ses corps d'officiers, il me reste à définir la situation d'une catégorie spéciale de candidats, qui portent le nom à'avantageurs. Ce sont des jeunes gens qui ont fait de bonnes études, qui sont en possession de leurs diplômes universitaires et qui déclarent, en entrant dans l'armée, qu'ils se destinent à l'état d'officier. Us servent dans le rang avec quelques privilèges particuliers, s'élèvent dans la hiérarchie inférieure jusqu'au grade de porte-épée Fœhnrich (analogue à celui d'enseigne dans les anciennes armées), et après avoir satisfait à de sérieux examens sont admis à l'une des écoles de guerre, dont ils sortent lieutenants en second.
Il est difficile d'imaginer une institution plus solidement et largement conçue, plus libérale au point de vue de l'intérêt des familles, que l'institution du corps des cadets.
Bien que militaire, elle forme pour toutes les carrières
des sujets qui lui doivent le bienfait d'une éducation disciplinée. Le prix de la pension ne dépassait pas mille francs en 1870, et la règle admettait les officiers en activité de service qui étaient sans fortune, à n'en payer que la moitié. On estime, en Prusse, que près des deux tiers des familles dont les enfants entrent dans le corps des cadets, reçoivent, sous des quotités variables, des portions de bourse. La concession des bourses entières est infiniment rare en vertu de ce principe très élevé que l'Etat, par une assistance d'autant plus étendue qu'elle est plus fractionnée et mieux graduée, s'associe mais ne veut pas se substituer complètement à la famille pour l'effort qu'elle a le devoir de faire.
En suivant ces jeunes hommes depuis le jour de leur entrée aux écoles de cadets jusqu'au jour où ils sont nommés deuxièmes lieutenants, on reste frappé de la diversité des preuves d'instruction scolaire et professionnelle qu'ils sont tenus de faire pour obtenir cette promotion. En voici la succession :
1° Examens pour passer de l'école de début à Fécole supérieure des cadets de Berlin ;
2° Examens pour en sortir avec le certificat de capacité scolaire ;
3° Stage régimentaire avec le titre deporte-épée, sans grade effectif, puis avec le grade de porte-épée Fœhnrich (enseigne);
4° Examens pour passer du service régimentaire aux études générales de l'une des écoles de guérite;
5° Examens pour en sortir avec le certificat de capacité professionnelle.
Est-ce tout? Non. Les lieutenants du corps pour lequel le récipiendaire a été désigné, se réunissent, examinent son dossier scolaire qui date du jour où il a quitté sa famille ',
1 Ce dossier très étendu s'appelle, en Prusse, le curriculum vitœ.
son dossier régimcntaire , et se prononcent par un vote sur son honorabilité.
La nomination officielle par le souverain suit cette dernière épreuve si elle a été favorable, et seulement si elle Va été.
Ainsi , tous les officiers de l'armée prussienne, qu'ils soient originaires de l'école des cadets ou du rang (avantageurs), aboutissent aux écoles de guerre et doivent fournir les mêmes preuves de savoir. Est-il besoin d'insister sur les avantages que retire l'Etat de cette éducation et de cette instruction militaires, généralisées avant d'être spécialisées, qu'il donne dans ces écoles aux jeunes officiers de toutes armes? Commun enseignement, communs principes, commun esprit cimenté par la camaraderie scolaire, rien ne leur manque pour qu'ils soient dans l'armée les parties adhérentes et solidaires du grand corps qu'ils sont destinés à rajeunir.
En France, il n'existe pas une seule carrière publique au seuil de laquelle l'Etat ait accumulé tant et de si diverses garanties à fournir par les candidats , au profit d'un grand intérêt national. A la constante application de ces principes et de ces méthodes de recrutement des corps d'officiers dans son armée , la Prusse a dû le double bénéfice de leur solide composition et de leur excellent esprit. Principes et méthodes datent de loin. La fondation du corps des cadets remonte à l'aïeul du grand Frédéric, et celle de l'académie de guerre , — la plus jeune des institutions d'enseignement militaire de ce pays , — remonte à 1816 !
Sûre de la valeur de ses officiers inférieurs , constatée par tant d'épreuves, la Prusse a pu, sans péril, ne leur distribuer l'avancement qu'au titre de l'ancienneté jusqu'au grade de capitaine inclusivement. Elle a supprimé par là les ambitions prématurées, ardentes comme elles le sont au temps
de la jeunesse, malsaines trop souvent, qui mettent en mouvement chez nous les recommandations, le patronage, tout un ensemble d'efforts et quelquefois d'intrigues, fléaux de l'esprit militaire, de l'esprit de camaraderie et de la dignité de beaucoup d'officiers.