LE RECRUTEMENT DE L'ARMÉE
faire un soldat, et qui en même temps, divisant le contingent annuel en deux parts dont Tune n'était assujettie qu'à douze mois au plus de présence sous le drapeau, peuplait en cinq: ans la disponibilité de l'armée active d'environ trois cent mille hommes ne comptant, au plus, qu'une année de service!
Après le vote, j'ajoutais à mon précédent exposé quelques explications que je terminais par les paroles suivantes :
« J'en appelle du jugement du présent aux expériences « de l'avenir, d
(Journal officiel, séance du 26 juin 1872.)
A l'heure où j'écris1, les expériences auxquelles j'en appelais en 1872 ont été longuement faites, et elles ont prononcé. La nouvelle loi sur le recrutement (15 juillet 1889) réduit à trois ans la durée maxima du service, et elle admet quelques-unes des propositions complémentaires que je soumettais, il y a dix-huit ans, à la discussion de l'Assemblée nationale. Mais les débats qui en ont préparé le vote ont été d'une médiocrité regrettable et sont restés fort au-dessous de la hauteur du sujet.
D'une part, ils n'ont fait aucune place à cette grande question de Yéducation militaire, inconnue ou méconnue en France, et qui devrait être non seulement le correctif, mais la compensation du dommage qu'on attribue à la suppression du service à long terme, suppression admise, je le répète, par toutes les nations qui se sont approprié le principe de l'obligation.
D'autre part le législateur français n'a pas vu, n'a pas
1 J'ai ajourné l'achèvement de celte discussion sur notre état militaire jusqu'à la promulgation de la loi de 1889 et jusqu'à l'introduction dans l'armée de quelques autres innovations qui m'ont conduit à écrire jusqu'en 1800.
voulu voir, devrais -je dire, que l'effet de l'obligation du service à trois ans, avec l'appel de la totalité du contingent, devant mettre à la disposition du département de la guerre infiniment plus d'hommes qu'il n'en pouvait solder et n'en pouvait instruire , il était à la fois naturel et nécessaire que les exemptions et dispenses de tout temps édictées dans l'intérêt social et dans l'intérêt des familles, aussi bien que le volontariat d'un an, complément indispensable du nouveau système de recrutement, fussent maintenus.
Cédant aux passions , aux préjugés , aux partis pris , qui sont les fléaux de ce temps, le parlement a supprimé, avec le volontariat d'un an , ces exemptions et ces dispenses ou les a dénaturées au point de les rendre impropres à la tutelle des intérêts généraux et particuliers qu'elles avaient jusque-là efficacement servis.
Envisagée à ces derniers points de vue , cette loi de recrutement qui aurait pu être une grande institution sociale et politique, faite pour asseoir l'organisme militaire français sur une base solide et définitive, est moins libérale et moins rationnelle que la loi prussienne , bien que ses auteurs aient prétendu en faire une loi d'égalité. Comme celle qui l'a précédée, elle devra être rectifiée dans l'avenir en vertu de la dure condamnation <r au faire, au défaire et au refaire », qui pèse sur les destinées de notre pays.
Discutant la question de la réforme de nos établissements d'éducation militaire, j'ai dit « que de nos créations nou- « velles, celle qui avait la plus grande portée, et devait « apporter à la direction des affaires militaires le supplément
LES ÉTATS-MAJORS 2i7
« de force le plus effectif, c'était l'École supérieure de c guerre. »
L'Ecole supérieure de guerre reçoit, par voie de concours, de jeunes officiers de toutes armes, lieutenants et capitaines, originaires de l'École polytechnique en assez grand nombre, qui peuvent, je pense, prétendre à représenter une élite au point de vue de l'instruction, quand à leur sortie le brevet d'état-major leur a été conféré. Je répète que si leurs études, échappant à l'excès des théories scientifiques auquel le professorat incline trop souvent dans nos écoles, restent dans le domaine de la pratique aujourd'hui très étendu et très compliqué des choses de la guerre, l'Ecole supérieure peuplera l'armée de sujets bien préparés au rôle très important d'auxiliaires du commandement , quelques-uns bien préparés par ce rôle même, qui est une école d'expérience généralisée, à l'exercice du commandement.
Les officiers sortis de l'Ecole supérieure de guerre alternent, d'après des règles déterminées, entre les emplois du service d'état-major et les emplois du service régimentaire, disposition nécessaire qui a pour but de les tenir en état de contact intermittent avec les troupes. Enfin, à l'imitation de la Prusse, nous avons institué au sommet de l'armée, comme je l'ai dit, un état -major général dont la mission est de faire de la préparation de la guerre qui, dans le passé, ne fut jamais qu'une fiction, une réalité à l'état permanent.
11 y a dans cet ensemble de mesures un progrès très considérable, si on compare la situation qu'il crée à celle que représentait autrefois le corps d'état- major, isolé dans l'armée, sans direction, recruté par l'élite de Saint- Cyr, mais une élite de jeunes gens sortant des bancs de l'école, non pas une élite comme aujourd'hui d'officiers déjà éprouvés. Ce corps était d'ailleurs en temps de guerre d'une
insuffisance numérique absolue, et pour montrer à l'armée et au pays l'importance supérieure de sa fonction en campagne, comme pour ouvrir les yeux de tous sur les causes si diverses d'infériorité que présentait notre état militaire, il n'a fallu rien moins que les cruelles épreuves de l'invasion !
Ce progrès suffit-il, et la constitution de nos états-majors est-elle aussi solide que celle des états-majors prussiens? Je ne le crois pas, et je dirai la raison de mon doute sur ce point , tenant compte des différences profondes qui séparent l'état social et politique des deux nations, différences qui ne permettent ni à Tune ni à l'autre d'employer d'une manière absolue les mêmes moyens pour atteindre le même but.
En Prusse, le chef de l'armée, c'est le souverain; non pas en vertu d'une fiction légale comme dans les gouvernements constitutionnels , mais en vertu de droits et de devoirs qui remontent aux origines de la puissance prussienne. Il commande l'armée dans la paix et dans la guerre. Le ministre n'en est que l'administrateur. C'est autour de la personne du souverain, sous sa présidence et sous ses yeux, dans ce cabinet d'où sortent pour l'armée les ordres de direction et d'exécution , que fonctionne en réalité le grand état-major général. Là, les traditions, les méthodes de travail sont à peu près immuables , et les personnes , quand leurs preuves d'expérience sont faites, ne le sont pas beaucoup moins. C'est pendant trente ans que le maréchal de Moltke, assisté d'auxiliaires vieillis dans les différentes spécialités de ce véritable ministère des armes, a préparé les guerres prussiennes contemporaines.
Notre démocratie parlementaire ne peut pas prétendre à ce haut degré de fixité dans les choses et dans les per-
sonnes; mais s'il faut que les ministres tombent, faut-il que l'état-major général de l'armée, représenté par ses directeurs principaux, tombe avec eux? Non, et j'ajoute que la loi devrait imposer à chacun des ministres de la guerre entrant en fonctions l'obligation de ne modifier sa composition dans ses personnalités dirigeantes que par un décret délibéré en conseil sous la présidence du chef de l'Etat. Au fléau de l'instabilité, dont le péril pour l'armée est évident, cette prescription légale ne serait pas un empêchement absolu, je le reconnais; au moins serait- elle un avertissement et un frein.
Nous avons remplacé le corps d'état-major par un service d'état- major dont les attributions sont plus étendues et mieux définies, dont la composition, avec un personnel plus nombreux, offre de solides garanties. J'estime que l'œuvre serait achevée si nous avions à la fois un corps et un service d'état -major.
Il ne faut pas perdre de vue que la constitution des armées formées par le service obligatoire offre de telles complications, et que leur emploi dans la guerre soulève de tels problèmes, que pour trouver à chacun d'eux des solutions, il faut absolument des spécialistes. La création des spécialités, pour débrouiller le chaos au milieu duquel se formeront , marcheront , vivront et combattront ces multitudes armées, est certainement une des lois qui s'imposent le plus impérieusement aux organisateurs des guerres à venir. Entre toutes ces spécialités, celle des états-majors a une importance considérable, parce qu'elle embrasse à la fois les intérêts de la direction et ceux de l'exécution.
Le service d'état-major, constitué comme il Test aujourd'hui (mars 1890), est-il en mesure de former beaucoup de spécialistes entendus? J'ai à cet égard des doutes que j'ex-
pliquerai brièvement en lui faisant application du vieil adage : € Qui trop embrasse , mal étreint. »
Des officiers de toutes armes , qui entrent dans la composition du service d'état- major, vont et viennent entre les états -majors et les troupes. Au contraire du personnel de l'ancien corps, qui s'atrophiait dans l'immobilité de ses bureaux , ils sont en quelque sorte nomades et forment une collection flottante. Ses membres n'ont entre eux aucun lien dont l'armée et eux-mêmes puissent bénéficier.
Ces allées et venues ne doivent -elles pas prendre fin, et à un moment (qu'il appartiendrait au ministre de déterminer par un règlement) de cette carrière mouvementée, ces officiers, considérés comme suffisamment pénétrés de l'esprit militaire et de l'expérience qui s'acquièrent dans le service régimentaire , ne devraient- ils pas échanger leur titre de brevetés d'état- major contre celui d'officiers d'état- major désormais spécialistes, et appliqués aux missions de la spécialité? Ils formeraient un corps d'état-major dont les brevetés seraient les auxiliaires en même temps que la réserve.
En réalisant les vues que je viens d'exposer, l'Etat ne fonderait pas seulement la spécialité de l'état- major, il lui donnerait la consistance, la solidarité, le sentiment des responsabilités collectives, et, pour tout dire, ce ressort particulier que les armées connaissent sous le nom d'esprit de corps. Les brevetés aspireraient à l'honneur d'être admis dans ce groupe autorisé, dont la tête formée d'officiers généraux et supérieurs d'expérience spéciale éprouvée , offrirait au département de la guerre des sujets de choix pour les hauts emplois de l'état-major général de l'armée, pour les emplois spéciaux de chefs et sous -chefs d'état- major des corps d'armée et des divisions, enfin pour les missions
importantes qui exigent la solidité des aptitudes et la variété des eonnaissances acquises.
Je ne crois pas, je le répète, que le service d'étal- major, ondoyant et décousu comme il l'est, puisse à lui seul présenter, en vue des guerres futures , des garanties comparables à celles que l'armée rencontrerait dans le corps d'état-major dont je propose la création. Assisté et recruté par les officiers brevetés, il aurait plus d'un point de ressemblance, en tant que constitution et que fonctionnement, avec le grand état-major prussien (Haupt-Etat).
J'ai indiqué l'un des progrès qu'il serait possible de réaliser au profit des états-majors sans aucun effort budgétaire nouveau. J'en montrerai un autre qui consisterait dans un emploi plus judicieux, plus important pour l'armée et pour la défense du pays, des facultés que les officiers d'étatmajor d'aujourd'hui mettent à la disposition du département de la guerre.
J'ai dit que les officiers de l'ancien corps d'état-major, à défaut d'aliments offerts à leur savoir et à leur activité par les travaux inconnus en France de préparation de la guerre pendant la paix, en étaient venus à former une sorte de bureaucratie assise. Ils étudiaient des dossiers, ils écrivaient des lettres, en conformité des règlements, des prescriptions du journal militaire et des circulaires ministérielles. Ceux qui s'étaient pénétrés de ce savoir compliqué avaient une notoriété spéciale, et ils étaient fort recherchés par les officiers généraux chargés de commandements à l'intérieur.
De ces vieilles traditions , la trace se rencontre encore dans les états-majors de nos corps d'armée et de nos divisions. Là, les travaux importants (mobilisation, recensements généraux, projets de réorganisation, grandes ma-
nœuvres, etc.) ne sont pas de tous les jours. Tous les jours, au contraire, les affaires courantes affluent dans les bureaux , les intéressantes en nombre limité , les secondaires dans la proportion considérable que leur a donnée l'extension presque infinie des divers services de l'armée nouvelle. C'est aux officiers d'état -major qu'à défaut de secrétaires rédacteurs (les sous -officiers, caporaux et soldats, attachés à l'état-major, n'étant pas en mesure de remplir cet office) incombe cet ingrat, minutieux et permanent travail d'écritures. Ils le font alors qu'ils ne devraient que le diriger. Voilà pourquoi nous entretenons dans nos étatsmajors un nombre d'officiers presque double de celui qu'emploient les états -majors prussiens, alors que faute de personnel spécial, peut-être aussi par indifférence et par habitude de laisser- aller, nous négligeons les missions d'étatmajor qui sont, au point de vue de notre préparation aux guerres de l'avenir, d'importance supérieure. Elles sont de trois sortes, et, avant de les définir, j'indique les moyens par lesquels il serait possible de distraire du personnel surabondant des états-majors d'aujourd'hui celui qui serait nécessaire pour l'accomplissement de ces missions.
Ce résultat serait obtenu par l'introduction dans nos états-majors de quelques secrétaires rédacteurs, anciens officiers ou fonctionnaires civils, les uns et les autres en possession d'une pension de retraite à laquelle viendrait se joindre, pour quelques heures d'un travail quotidien, le complément d'un traitement spécial. Ces agents chargés, sous la direction et d'après les indications des officiers d'état-major, des rédactions auxquelles donneraient lieu les affaires courantes, deviendraient sur ce terrain restreint des auxiliaires très entendus. Ils formeraient, avec l'archiviste, la portion en tout temps immobilisée du personnel a chaque instant mobilisable des états -majors. Le jour où
ceux-ci disparaîtraient pour entrer en campagne, leur succession administrative régionale serait partiellement assurée par ce secrétariat formé à la pratique des affaires courantes. Il ne faut pas perdre de vue qu'après l'effort de la mobilisation des armées fait par des états- majors qui se mobilisent eux- mêmes y l'activité des services régionaux, privés de la presque totalité de leur personnel, serait mise à l'épreuve par l'incessante préparation du renouvellement des forces engagées dans la guerre.
A l'importante économie de personnel d'état-major que produirait la création que je propose, viendrait se joindre celle qui résulterait de la suppression, que je recommande également, des aides de camp que remplaceraient auprès des généraux de jeunes officiers d'ordonnance empruntés aux troupes. Du groupe d'officiers spéciaux, rendus disponibles par cette double mesure, trois parts seraient faites qui recevraient les destinations suivantes :
La première, autant que possible formée de sujets parlant les langues étrangères, serait chargée de missions militaires à l'extérieur, et voyagerait.
La seconde serait appliquée aux travaux permanents de reconnaissance à exécuter sur les frontières continentales françaises.
La troisième formerait un personnel d'officiers d'étatmajor (capitaines), appelés à exercer à l'intérieur un emploi nouveau, celui de major de brigade.
Je justifierai successivement chacune de ces trois propositions.