LES MISSIONS MILITAIRES A L'ÉTRANGER
La politique et les vues de guerre de plusieurs des puissances étrangères, nos voisines, sont notoirement servies hors de chez elles, non seulement par des représentants officiellement accrédités, non seulement par des agents qui ne le sont pas et qui opèrent perdus dans la foule, mais encore , à titre volontaire , par des individualités voyageant pour leurs affaires ou leurs plaisirs, qui se donnent à ellesmêmes le mandat d'observer et de recueillir pour le compte de leur gouvernement.
Nous ne pouvons prétendre à cette abondance d'informateurs et d'informations , par les raisons que le tempérament de nos nationaux ne s'y prête pas, qu'ils voyagent peu, qu'ils ne parlent pas communément les langues étrangères. Au moins devrions-nous avoir, indépendamment des attachés militaires qui font partie de nos missions diplomatiques auprès de certaines puissances, des officiers voyageant ouvertement à l'étranger pour leur instruction et pour la nôtre. N'oublions jamais que nous sommes allés à Sedan avec la conviction hautement exprimée par les foules françaises que nous allions à Berlin!
C'est que nous avions l'ancienne, profonde et périlleuse illusion de croire que notre vieille et glorieuse armée était restée la première de l'Europe. En vue de dissiper ce mirage patriotique, j'ai fait publiquement assez d'efforts, au temps de l'empire, pour avoir aujourd'hui le droit de dire au pays qu'il ne lui est plus permis de s'en laisser aveugler. L'unique moyen qu'il ait d'échapper à l'aveuglement, c'est de regarder attentivement et continuellement autour de lui, au lieu de s'obstiner à ne regarder qu'en lui. 11 faut que pendant la paix il soit en état de contact permanent avec les armées étrangères.
Ces armées, sous l'influence de la fièvre chaude qui tient l'Europe entière, travaillent, cherchent le progrès et se transforment presque à chaque instant. Il importe qu'elles soient suivies, dans cette perpétuelle évolution de leurs voies et moyens, par des officiers judicieusement choisis, capables d'étudier, de comparer, de juger, d'acquérir sur les mérites des innovations admises, des notions de visu qui se vulgariseraient dans notre armée au lieu d'être l'inutile privilège de quelques-uns, et appelleraient la discussion. Accrédités auprès de nos agents diplomatiques et consulaires, ils ne chercheraient pas à pénétrer les secrets militaires des gouvernements étrangers, mais ils regarderaient et ils écouteraient , cela suffit. Je crois que les directeurs de nos affaires militaires et ceux de nos officiers qui sont désireux de s'instruire, bénéficieraient amplement de ces investigations faites au grand jour.