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CRÉATION D'EMPLOIS DE MAJOR DE BRIGADE

En envisageant dans son ensemble le mécanisme du commandement dans chacun de nos corps d'armée, tant au point de vue du commandement des troupes que du commandement territorial, on reconnaît que l'état -major du corps d'armée représente la direction, que les états -majors divisionnaires représentent la transmission, que les commandants des brigades (sans état- major) ont Y exécution.

Ces derniers officiers généraux sont en contact immédiat avec tous les services de la guerre (troupes et territoire J, avec le personnel militaire qui doit exécuter, avec le per-

sonnel administratif civil qui, dans nombre de cas, doit concourir à l'exécution. Leur tâche est donc effective, et elle est quelquefois complexe en raison de la diversité des questions dont l'instruction ou l'exécution engage leur responsabilité de commandants de brigade et de subdivisions régionales. Un général nouveau promu , n'ayant pour auxiliaire qu'un officier d'ordonnance qui est lui-même, la plupart du temps, un nouveau venu, rencontre quelque difficulté à s'asseoir dans son commandement avec la compétence et l'autorité qui ne peuvent lui être acquises qu'après une certaine période d'expérimentation de toutes les circonstances prévues et imprévues dont l'accomplissement pratique de son mandat est entouré.

La création au chef- lieu subdivisionnaire d'un emploi de major de brigade (capitaine breveté), qui serait en même temps, quand il y aurait lieu, l'aide de camp du général, donnerait satisfaction à tous ces intérêts de commandement et d'administration militaires. Par complément, les officiers qui auraient rempli ces fonctions se trouveraient en possession d'une expérience de fait, qui ajouterait beaucoup à leur instruction spéciale d'état- major.

Je reconnais que les trois propositions que je viens d'émettre , — missions à l'étranger , — travaux permanents de reconnaissance sur nos frontières, — emplois de major de brigade, — ne pourraient entrer dans le domaine de la pratique avec notre effectif actuel, très restreint, d'officiers brevetés, même en réalisant dans les états -majors des corps d'armée et des divisions les économies de personnel que j'ai conseillées. Mais si, comme je l'affirme, nos étatsmajors sont numériquement insuffisants, s'ils sont hors de proportion avec l'énorme et toujours croissante extension que reçoivent les effectifs de l'armée combattante et ses

divers services, je dis que les pouvoirs publics ont l'impérieux devoir d'aviser.

Il y a dans la constitution des armées des organes dont la fonction a une si haute importance , qu'il faut à tout prix l'assurer. Telles sont la fonction des états- majors dans les sphères supérieures, et celle des cadres (sous -officiers) dans les sphères inférieures, que j'étudierai plus loin. L'une et l'autre ont une sorte de corrélation, en ce sens que les états -majors ont, autour des armées marchant à l'ennemi, un rôle d'encadrement et de propulsion qui n'est pas sans analogie avec celui que les sous-officiers ont, dans le combat, autour des groupes engagés.

Comment rattacher au drapeau, par voie de libre contrat, les sous-officiers que les libérations périodiques lui enlèvent ? Nous n'avons pas pu résoudre jusqu'à présent ce problème qui est le souci de toutes les nations militaires de l'Europe.

Dans notre pays de démocratie, où tous les sous-officiers bien notés et en possession de quelques éléments d'une instruction sommaire peuvent prétendre à Tépaulette, il arrive que ceux-là seuls, ou à peu près, se rengagent, dans l'espoir de la promotion qui doit suivre leur admission à l'école militaire de leur arme. Les autres, formant une énorme majorité , s'en vont.

Ils s'en vont parce que l'esprit militaire et le goût des armes n'existent en France que par exception et dans les classes dites privilégiées; parce qu'au contraire, le besoin de l'indépendance (une indépendance qui reste chimérique pour le plus grand nombre) est universel dans les autres ;

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parce qu'enfin de l'état de sous-ofpcier nous n'avons pas su faire une carrière à opposer à celles dont le mirage attire nos libérés vers la vie civile.

Je pose ici avec précision les termes du problème, en exprimant de nouveau une pensée qui a déjà trouvé sa place dans cette étude :

Il s'agit de retenir dans l'armée toute une catégorie de bons sujets y assez lettrés pour qu'ils puissent lire, écrire et tenir un compte, trop illettrés pour que leur ambition puisse aller au delà du galon, et de faire revivre ainsi, pour l'encadrement des troupes, cette classe de spécialistes autorisés que la transformation de l'armée et les mœurs nouvelles ont à peu près complètement supprimée.

Le gouvernement et les Chambres ont cru trouver la solution cherchée dans une succession de lois, plusieurs fois remaniées, qui ont assuré aux sous -officiers rengagés des avantages importants, — hautes payes convenablement graduées, — concession de pensions de retraite proportionnelle après une période de service déterminée, — admission, après libération définitive , à divers emplois dans un certain nombre de services publics. Il est acquis que ces efforts législatifs n'ont que très médiocrement réussi.

C'est que le gouvernement s'est borné à demander aux assemblées délibérantes de donner satisfaction, par des sacrifices budgétaires , aux intérêts pécuniaires des sousofficiers. Il ne s'est pas arrêté aux moyens, — qui étaient pour une grande part à sa disposition , — de relever devant l'armée , devant le public , surtout à leurs propres yeux , leur condition, dont l'infériorité et l'effacement s'accusent de plus en plus. Comment en serait-il autrement?

Les sous-officiers d'aujourd'hui sont des jeunes, quelquefois des imberbes. En état de quasi -promiscuité avec la

troupe, trop peu ménagés devant elle par leurs chefs, manquant de l'autorité de l'âge qu'avaient leurs prédécesseurs au temps du remplacement et de l'exonération, ils comptent très peu, en ont le sentiment et ne pensent, comme je l'ai dit, qu'à s'en aller au jour de la libération. Ainsi, dans le grave sujet qui m'occupe, il y a deux questions distinctes : la question d'argent, que je tiens pour à peu près résolue, sauf une modification de quelque importance que je propose ci-après, et la question de dignité d'état, un principe dont il faut que les chefs militaires s'attachent incessamment à pénétrer leurs auxiliaires sousofficiers. J'en dirai les moyens.

En ce qui touche la question d'argent, j'exprime l'opinion que beaucoup de sous -officiers, ceux-là même dont la conduite est régulière, ont, au moment où la loi les libère, des besoins pécuniaires, des engagements, des embarras, qu'expliquent la modicité de la solde, l'insuffisance des secours de la famille, des entraînements auxquels cèdent, hors de la caserne, de jeunes hommes à l'âge des passions qui agitent les commencements de toutes les carrières.

Je tiens pour certain qu'aux yeux de cette nombreuse catégorie de libérés, aucun avantage à distance (haute paye, retraite proportionnelle , emploi civil ultérieur) ne peut être l'équivalent de celui que leur offrirait le payement, à l'heure même du rengagement, d'un capital déterminé sous le nom de :

Indemnité de rengagement.

Je l'appelle indemnité, et non pas prime de rengagement, pour échapper à l'irritation patriotique et sentimentale des casuistes qui font incessamment état de l'article 2 de la loi de 1872 ainsi conçu :

77 n'y a dans les troupes françaises ni prime en argent, ni prime quelconque d'engagement.

Ce principe, — au sujet duquel je me persuade que l'avenir sera forcé d'admettre certaines exceptions, notamment quand la France voudra se donner des troupes coloniales, — n'est applicable qu'aux gens qui entrent dans l'armée en vertu de l'article 1er de la même loi, qui dispose que :

Tout Français doit le service militaire personnel, obligation supérieure qu'ont remplie tous les sous -officiers libérés, absolument différente de celle qu'ils contractent de nouveau par un rengagement qui est entièrement volontaire.

De Y indemnité de rengagement , une part serait immédiatement acquise aux sous-officiers qui se seraient rengagés sous la déclaration écrite qu'ils contractent pour être sousofficiers. L'autre part serait versée à la caisse des dépôts et consignations pour leur être remise à leur libération définitive.

L'indemnité ne serait pas due aux sous - officiers qui se seraient rengagés sous la déclaration qu'ils contractent pour devenir officiers. Ils forment dès à présent, dans nos régiments, une catégorie spéciale de sujets qui suivent des cours particuliers en vue de leur préparation aux examens dont le résultat est leur admission aux écoles d'élèvesofficiers.

Dans le livre: V Armée française en 1879, j'avais proposé la création d'une caisse de rengagement qui, effectuant le payement des indemnités aux sous-officiers rengagés, aurait été alimentée par différentes sources de revenus que la suppression du volontariat d'un an et celle des exemptions, consacrées par l'ancienne loi de recrutement, ont taries. Je ne reviens pas sur ce sujet, me bornant à exprimer un principe qui tôt ou tard prévaudra si l'armée française

garde les effrayantes proportions numériques qu'elle a aujourd'hui.

Il me reste à traiter la seconde question, celle que, pour les sous -officier s, j'ai appelée la question de dignité d'état.

Sur ce point, la théorie que je vais exposer, et qui est le résultat des observations expérimentales de toute ma vie, se résume dans le principe suivant :

Le goût qu'un agent du pouvoir, revêtu d'une certaine part, quelle qu'elle soit, d'autorité déléguée, montre pour son office, dépend du degré de considération que cet office lui vaut.

Or, quelle est aujourd'hui sous ce rapport , dans l'armée (à part quelques améliorations récentes à peine sensibles), la situation des sous -officiers dont le mandat est bien plus difficile et plus important qu'autrefois?

Elle est presque entièrement effacée dans l'infanterie ;

Un peu moins effacée dans la cavalerie ;

Un peu plus relevée dans l'artillerie ;

Solide, par tradition, dans l'arme du génie;

Pleine d'autorité dans la marine (équipages de la flotte).

Les différences caractéristiques que fait ressortir ce tableau s'expliquent d'elles-mêmes en justifiant le principe que je viens d'énoncer.

Dans l'infanterie , l'existence des sous-officiers est étroitement et constamment mêlée à celle de la troupe devant laquelle, je l'ai dit, ils se voient souvent et sans aucun ménagement réprimandés, même punis, par leurs officiers. Ce laisser-aller dans les habitudes de la plupart des dépositaires du commandement les plus rapprochés par leur grade (sous-lieutenants et lieutenants) des sous -officiers, est très préjudiciable à l'autorité de ceux-ci, qui ne se sentent pas considérés, ne se considèrent pas beaucoup eux-

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moines et n'ont qu'une perception très insuffisante de lu fîiynitè de leur état.

Dans la cavalerie , la situation est la même. Si dans cette arme les sous-officiers comptent un peu plus que dans l'infanterie, c'est, d'une part, que plusieurs ont le bénéfice relatif de l'état de leurs familles dans le monde et du nom qu'ils portent; c'est, d'autre part, que généralement ils sont autorisés, quant au port de l'uniforme hors du service (autorisation tacite), à des recherches de tenue qui ne sont pas tolérées ailleurs. Je montrerai plus loin que cette question, très secondaire en apparence (la tenue des sous -officiers), a une importance spéciale et ne peut pas être né^ gligée.

Dans l'artillerie, surtout dans le génie, dont les effectifs sont très restreints, les sous -officiers sont traités avec plus d'égards. Obligés de travailler et d'apprendre beaucoup pour être à la hauteur de leur mandat, ils ont devant leurs chefs , qui sont eux-mêmes des hommes de savoir, et devant leurs sous-ordres , une situation qu'entoure un certain prestige. Par surcroît, ils peuvent bénéficier, à la condition de le mériter, d'un avantage qui échappe à leurs camarades des autres armes et qui leur ouvre , en dehors de Tépaulette , une carrière enviable et sûre, celle de gardes d'artillerie (principaux et ordinaires), celle d'adjoints du génie (principaux et ordinaires).

A bord de nos vaisseaux, les sous-officiers sont des personnages. La plupart ont la perspective d'un avenir suffisant et sont contents de leur sort. Ce ne sont pas généralement de grands clercs, mais de sûrs, habiles et dévoués spécialistes , tels que ceux que je demande au département de la guerre de former pour l'encadrement de l'année.

Leurs officiers ont de tout temps compris l'importance du rôle de ces indispensables auxiliaires, et employé les moyens qui devaient la leur assurer. Ils leur témoignent une considération marquée par beaucoup de confiance dans l'exécution du service , beaucoup de bienveillance dans leurs rapports quotidiens. C'est, au principal, par l'application de ces principes et de ces procédés de commandement que notre marine, qui est une élite militaire, entretient la forte et traditionnelle autorité de la maistrancc sur les équipages de la flotte.

Comment, pour choisir un exemple, cette considération, que je réclame pour les sous- officiers de l'armée parce qu'elle est l'élément principal et nécessaire de la carrière que je veux leur ouvrir, pourrait-elle se concilier avec nos règles et nos habitudes de répression disciplinaire? Immuables depuis un siècle, elles s'appliquent aux sousofficiers comme aux soldats dans nos régiments. Les manquements des uns et des autres motivent des punitions de même nature, et il n'est pas rare que la salle de police se referme sur des sous -officiers, la salle de police dont j'ai montré ailleurs l'abus traditionnel et malhabile, aussi bien que les effets d'altération sur l'esprit et la moralité des soldats eux-mêmes !

Pour les sous -officiers qui commandent et pour la foule militaire qui est commandée par eux, ne faudrait-il pas des modes et des degrés différents de répression? Comment, par exemple, les premiers ne seraient-ils pas sensibles à la réprimande (dans l'infanterie, que je prends pour type) devant les sous -officiers (du même grade) de leur compagnie , de leur bataillon , du régiment tout entier { ? Cette

1 Pour les manquements véniels des soldats bien notés, j'ai déjà proposé (page 207) ce mode de répression morale.

répression graduée n'agirait- elle pas plus sûrement, plus dignement sur leur esprit que cet emprisonnement où, pour des fautes quelquefois vénielles, ils s'abrutissent dans l'obscurité et dans l'oisiveté !

Je demande expressément encore la suppression de ce châtiment mitigé que des règlements faits pour d'autres temps infligent aux sous- officiers, la rétrogradation. Un sous -officier à demi- cassé ne sert qu'avec dégoût dans la condition diminuée à laquelle il est publiquement réduit, et , vis-à-vis de ses subordonnés , cette diminution d'autorité lui retire trop d'influence morale pour qu'il puisse commander utilement.

Tout sous- officier jugé indigne d'être maintenu dans son grade, doit être frappé par la cassation et rentrer pour toujours dans le rang. Mais je juge qu'elle ne devrait être prononcée par les autorités militaires qui sont investies de ce droit, que sur l'avis d'un conseil de discipline, à la présidence du commandant du régiment, où entrerait, à titre de représentant de la corporation , un sous-officier du grade de l'inculpé.

Cette disposition n'aurait pas seulement pour effet d'offrir aux sous -officiers les plus solides garanties d'une bonne justice, elle serait éminemment propre à relever leur état à leurs yeux et aux yeux de l'armée.

J'envisage à présent la condition des sous -officiers sous l'aspect particulier, — très important aussi, — des moyens d'ordre matériel qu'il faudrait employer pour rétablir, entre eux et les soldats, dans toutes les circonstances de leur vie en commun, la ligne de démarcation que le temps, l'indifférence et le laisser-aller ont presque effacée.

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