HABILLEMENT ET ARMEMENT
Les sous- officiers des troupes à cheval ont à peu prés la situation qui convient, quant à l'habillement, qui comporte hors du service, comme je l'ai dit, des habitudes de recherche généralement tolérées. Ils peuvent cheminer par
la ville dans une tenue qui semble devoir donner à leur amour-propre toutes les satisfactions désirables.
Il n'en est pas de même pour les sous-officiers des troupes à pied. Je ne demande pour eux aucune addition aux insignes qui sont les marques traditionnelles de leur rang dans la hiérarchie, estimant que <r les armées à plumets », c'est-àdire qui s'écartent de la simplicité, s'écartent en même temps de la réalité militaire moderne. Mais je voudrais que leur uniforme, fait avec plus d'élégance et de soins, se distinguât nettement de celui des soldats. Tous, par exemple, devraient porter la demi-botte sous le pantalon d'ordonnance, et pour tous, la capote du drap dit de sous -officier devrait avoir la couleur bleue foncée du vêtement des officiers.
Leur armement comporterait des modifications plus profondes , et j'entre à cet égard dans des explications qui s'étendront à l'armement des officiers.
Au temps passé, la préoccupation du brillant dans les choses de l'armée l'emportait trop souvent sur la préoccupation deYutile. C'est ainsi que, pour les officiers des troupes à pied, un véritable sabre de cavalerie à fourreau d'acier, voyant, flottant, bruyant, lourd, incommode au plus haut point dans les mouvements de vitesse de l'infanterie, a remplacé Tépée à fourreau de cuir noir, tombant à plat et fixée sur la cuisse par le baudrier, l'arme vraie de l'officier à pied.
Pour le soldat, à la baïonnette légère et courte, très suffisante à l'offensive et à la défensive du fantassin, silencieuse dans son fourreau de cuir quand, à la guerre, l'infanterie tentait une surprise de nuit, on avait substitué le monstrueux appareil appelé le sabre -baïonnette à fourreau massif de métal.
Il accablait de son poids le soldat déjà surchargé, gênait
scs allures rapides, et son tintement métallique dénonçait de loin à l'ennemi les mouvements des troupes engagées dans une marche de nuit. Enfin il transformait le fusil, qui est expressément et presque uniquement l'arme du combat à distance, en une arme de main pour les luttes corps à corps, pour ce combat à la baïonnette que nos légendes ont rendu fameux, et qui est si rare que des officiers vieillis dans la guerre n'en ont jamais vu que l'apparence1.
Le contresens était si évident qu'il n'a pas pu durer. Nous sommes revenus à la baïonnette légère et maniable , mais nous avons commis l'erreur de la loger dans un fourreau de métal.
Cette courte digression technique a pour but de justifier la double proposition que je fais ici :
1° de rendre l'épée aux officiers des troupes à pied,
2° d'étendre le port de l'épée (d'un modèle spécial) aux sous- officiers.
Je ne suis pas éloigné de croire que, de toutes les marques de considération dont j'ai demandé que le bénéfice fût acquis aux sous - officiers , le port de l'épée soit celle qu'apprécieraient le plus ceux de l'infanterie. Ce serait à leurs yeux la ligne de démarcation la plus caractéristique entre eux et les hommes de troupe (caporaux et soldats) au milieu desquels ils vivent, et, à leur tour, ils chemineraient par la ville avec plus de fierté de leur état qu'ils n'en ont aujourd'hui.
1 J'ai fait, je pense, toutes les guerres contemporaines, et je n'ai vu, de ma vie entière, qu'un seul combat à la baïonnette qui fût effectif et de quelque durée.
A Inkermann, le 3e bataillon de chasseurs à pied et le 6° de ligne tournant au pas de course un mamelon broussailleux, sous un brouillard épais, se heurtèrent au régiment russe de Seleguinsky. Je fus là le témoin d'une terrible mêlée, d'un combat à la baïonnette qui couvrit de mourants et de blessés le terrain de cette lutte de surprise.
Les sous- officiers de l'arme du génie, qui est fidèle à toutes ses grandes traditions, ont l'épée. Je doute que si cette prérogative leur était retirée, on trouvât pour ce corps d'élite des sous -officiers lui apportant toutes les garanties que, malgré leur rajeunissement par la loi militaire, ils lui offrent encore aujourd'hui.
Je termine cette étude sur l'état des sous -officiers dans l'armée par quelques réflexions sur le rôle qu'ont à la guerre ceux de l'infanterie, et par la démonstration de la difficulté spéciale qu'ils ont à le bien remplir.
Dans les exercices de la paix qui ont pour objet soit l'instruction dont les sous -officiers sont chargés, soit dans les manœuvres, où ils ont entre autres fonctions celles de guides déterminant les alignements, il est nécessaire qu'ils soient armés du fusil.
En campagne, expressément dans le combat éparpillé, ils ont la mission essentielle et incessante de diriger ot d'encourager les tirailleurs de leur section, en courant pour ainsi dire de l'un à l'autre. Comment comprendre qu'ils aient Yimpcclimentum du fusil, dont naturellement ils font emploi, en sorte qu'ils tiraillent eux-mêmes, abandonnant l'effort de la direction pour l'effort de l'exécution? C'est un contresens.
Pas plus que les officiers, les sous -officiers d'infanterie ne doivent à la guerre être armés du fusil. Ucpéc et le revolver, voilà les en-cas dont ils doivent être pourvus à titre d'armes destinées à la défense personnelle.
En considérant l'ensemble des propositions que j'ai faites pour résoudre la question des sous- officiers, on reconnaîtra que, sans méconnaître l'importance des vues pratiques de l'écrivain militaire allemand qui a dit avec autant de justesse que de rudesse : Vous voulez de bons cadres? la main
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à la poche, j'ai préconisé des moyens complémentaires d'une plus haute portée , dont je crois que dans notre pays l'effet aurait une puissance particulière. J'ai dit :
Vous voulez de bons cadres? Faites les sacrifices budgétaires qui seront reconnus nécessaires , mais surtout élevez l'encadrement à la hauteur d'une institution nationale. — Grandissez devant le pays et devant l'armée le mandat des sous-officiers qui ne peuvent et ne veulent être que sousofficiers. — Ayez, comme la Prusse et comme l'Italie, des écoles de soiis-officiers recrutées par des écoles d'enfants de troupe et par des engagements volontaires de longue durée. — Faites enfin, comme je l'ai dit au commencement de cette étude, de l'état de sous- officier une carrière.
Pour les familles des sous-officiers et des soldats, surtout pour les familles des anciens sous -officiers et des anciens soldats dont l'existence est difficile, l'encadrement de l'armée ainsi entendu et pratiqué deviendra un très efficace moyen d'assistance. Elles lui destineront et lui donneront leurs enfants. Elles sont les seules, — je l'ai déjà dit pour les familles dont les chefs sont officiers, — où la vocation des armes, de plus en plus effacée dans le pays, puisse se retrouver à l'état de tradition héréditaire.
Quand, par l'application de ces principes et par l'emploi de ces procédés , le département de la guerre aura formé un corps de sous- officiers ayant son existence propre et ses prérogatives spéciales, le grand problème de l'encadrement sera résolu, et l'une des forces de cohésion qui manquent le plus à l'armée lui sera acquise.