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LA DÉFENSE DU TERRITOIRE

En discutant la question des états -majors, j'ai montré l'importance de Tune des missions dont je voudrais qu'ils fussent chargés : travaux permanents de reconnaissance des frontières françaises; et pour justifier mon sentiment à ce sujet, j'ai expliqué que, dans l'état présent de notre pays en face de l'Europe monarchique en armes, les probabilités de l'avenir nous faisaient l'impérieuse obligation d'être toujours prêts à soutenir une guerre défensive devant une agression imprévue, peut-être devant une coalition.

La catastrophe militaire de 1870 m'a laissé de si cruels et si profonds souvenirs, que pénétré de l'inexorable loi de salut national qui s'impose à nous de l'aire mieux , au moins de faire autrement dans la guerre future, je me suis demandé comment la défense du territoire pourrait être constituée.

En 1870, l'armée française n'avait ni l'organisation, ni le nombre, ni Y arsenal. Elle les a présentement, et c'est dans de rassurantes conditions d'équivalence que, devant les masses de l'ennemi, nous pourrons déployer les nôtres. Mais si, comme en 1870, notre insouciante impéritie devait les lui opposer toutes, directement, en éventail, pourrais -je dire, sans aucune prévision de la défaite possible, dans l'encombrement des voies ferrées et des voies ordinaires, dans l'inévitable confusion qu'apporte avec elle une telle crise , nous n'aurions rien gagné à la révolution qui, depuis 1872, a transformé notre état militaire. Il suffirait que nous fussions refoulés, percés sur l'un des points de cet immense développement de forces en ligne, pour que la dépression

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morale et le désarroi matériel qui en seraient la conséquence , ouvrissent encore une fois notre pays à l'invasion î

A présent que nous disposons du nombre, l'emploi simultané de la défense directe échelonnée et de la défense latérale me paraît le moyen sûr de prévenir les calamités du passé.

La défense directe échelonnée , c'est, en arrière des armées de première ligne, l'établissement en échelons entre Paris et la frontière pour le nord et le nord-est , entre Lyon et la frontière pour l'est et le sud, de forces d'attente régulières appuyées à des camps retranchés ou à des positions choisies et préparées, à portée des chemins de fer. Mais ces dispositions de la défense directe, successive et pied à pied, bien que puissantes, ne suffiraient pas pour assurer notre sécurité. Il faudrait y joindre le complément de la défense latérale.

La défense latérale, c'est l'établissement de forces régulières, disposées parallèlement à la marche de l'ennemi, prêtes par conséquent à l'action sur ses flancs incessamment menacés. Cette menace l'obligerait à beaucoup de circonspection et ralentirait sa marche en avant, qu'une attaque de flanc réussie arrêterait. La défensive , dans ce cas , devrait se transformer en offensive que prendraient à la fois, et de concert , les forces de la défense directe échelonnée et celles de la défense latérale.

Que si on m'objecte que, pour l'application d'un tel programme de guerre défensive, il faut mettre sur pied un énorme contingent de forces mobilisées : <r Oui, répondrai je , et elles serviront plus efficacement la défense que les gros effectifs qui seront immobilisés dans les places fortes que, sur le territoire, nous avons multipliées (en nombre et en importance), par voie d'écrasement de nos budgets, au delà de la mesure utile, d

Pour la défense des Etats, les remparts n'ont eu dans le passé qu'une puissance relative. Ils n'en ont, dans ces temps de dynamite, qu'une fort incertaine. Seules, les masses armées régulièrement organisées , capables de se mouvoir et d'agir en tous sens, en ont une qu'on peut qualifier d'assurée.

En exposant les vnes qui précèdent, j'avais présent à l'esprit, je le répète, le désarroi qu'ont rencontré les géné^ raux de l'armée française en 1870, quand ils se sont vus poussés à la frontière avec la totalité de nos forces actives, dans ce dispositif étonnant que j'ai appelé en éventail, dont le décousu, s'ajoutant à l'énorme inégalité numérique des groupes engagés, devait achever nos revers. J'ai la confiance que les survivants ne jugeront pas inopportunes les consi* dérations de stratégie spéciale, très sommaires, par lesquelles je finis cette étude.

En l'écrivant, je n'ai pas eu la prétention de proposer des solutions aux hommes que préoccupent en France les ardus et inquiétants problèmes de notre vie sociale, poli^ tique et militaire. J'ai dit, sans aller au delà, ce que je pensais de l'incertaine situation où nous sommes, comment je crois qu'elle s'est faite, et par quels moyens je juge qu'elle pourrait être rendue à l'équilibre.

En 1890, quand j'achève ce livre et un autre (le Siège de Paris), travaux souvent abandonnés, repris à de longs intervalles et enfin terminés, j'ai moins d'espoir dans notre relèvement national que je n'en avais en 1874, quand je les commençais.

Je ne crois plus guère aux solutions que j'ai attendues d'année en année, et qui ne sont pas venues. Celles qui se produiront dans l'avenir, quelles qu'elles soient, ne seront que momentanées et elles ne résulteront pas des leçons fournies h notre pays par son passé tourmenté. Elles résulteront des événements, et comment prévoir, comment définir une destinée dont les événements seront, au principal, devenus les agents directeurs?

Après l'insuffisance comparative, — ancienne et toujours croissante, — de la natalité française, la grande menace de l'avenir français me paraît être celle-ci :

Voilà cent ans que la noblesse, qui avait la tradition et les habitudes du gouvernement, en a été dépossédée aux cris de : « A bas le privilège! »

La bourgeoisie lui a succédé, et elle a montré qu'elle avait, elle aussi , des aptitudes gouvernementales en se maintenant au pouvoir, avec des fortunes diverses, au milieu de dix révolutions. Elle est aujourd'hui aussi décriée par la foule que la noblesse autrefois, et c'est aux cris de : « A bas le capital ! » qu'elle se voit à son tour poursuivie et" mise en péril.

Y a-t-il au-dessous d'elle, dans la hiérarchie sociale présente ou future, un parti capable de gouverner?

Je juge, me servant ici d'une figure qui m'est familière, que si, après avoir détruit en 89 le premier étage, nous en venons à détruire le rez-de-chaussée de la maison, tous les Français, ceux des villes d'abord et puis ceux des champs, seront voués à des souffrances, livrés à des passions et des égarements d'où il sera difficile de faire sortir un gouvernement en état de la rebâtir.

Assurément, l'Etat et le pays ont le devoir de consacrer de sincères et persévérants efforts à l'amélioration du sort des masses ouvrières. Mais elles ont au milieu d'elles des

meneurs qui ont constaté et retenu que : le résultat le plus clair de chacune de nos révolutions a été de mettre en voiture des gens qui allaient à pied.

Un jour viendra, où les foules pénétrées de cet esprit marcheront moins à la revendication légale de leurs droits qu'à l'assaut. Et, ce jour-là, la société française reconnaîtra qu'elles ont peu à peu gagné toute la -force que l'autorité n'a pas cessé de perdre.

Général Trochu.

Juillet 1890.

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