CHANGEMENT DE DESTINÉE
A deux mois de là , cette troupe qui avait fait de si étonnants efforts venait, très réduite et absolument dépenaillée, se refaire pendant quelques jours à Oran. Après avoir remis mon convoi (bêtes et matériel) à l'administration, je rejoignais mon régiment , quand le général me fit appeler :
« Je veux commencer votre carrière et je vous garde auprès de moi. Je sais que, lieutenant d'état- major, vous avez encore à faire un stage dans la cavalerie. Mais Callier2 que voilà va arranger officieusement l'affaire avec le ministre, en lui disant les raisons que j'ai de vous retenir. Vous compterez nominativement dans un régiment de cavalerie
1 A la suite de notre razzia et de la tourmente de neige , cette section, commandée par un jeune, énergique et brillant officier, le lieutenant Deligny (aujourd'hui divisionnaire en retraite), resta longtemps égarée dans les montagnes des Sdamas, sans que son moral s'abaissât et sans aucune perte. Elle ralliait Frendah quelques heures après mon entretien avec La Morieière.
2 Le capitaine d'état-major Callier, officier de grand mérite, aide de camp du maréchal Soult , ministre de la guerre , était en mission a Oran. En 1870, depuis longtemps divisionnaire en réserve, il s'offrait à la Défense nationale et commandait au siège de Paris, côtoyant incessamment l'émeute, le terrible secteur révolutionnaire de Belleville, où il nous rendait des services de premier ordre.
sans être astreint à le rejoindre. Nous soutenons ici une lutte difficile, et il ne faut pas que les officiers qui s'y rendent utiles en soient éloignés par des scrupules de réglementation. Vous ferez parti de mon état -major particulier, comme aide de camp sans lettre de service. »
Voilà comment , devenu capitaine et légionnaire dès l'année suivante, j'ai été jusqu'après la bataille d'Isly aide de camp (sans brevet) du grand chef militaire algérien qui fut La Moricière. A l'honneur imprévu de cette association, j'ai eu à joindre l'inappréciable profit que recueille la complète insuffisance d'un débutant au contact d'un esprit supérieur. De ce passé à présent cinquantenaire, mon souvenir et mon cœur sont restés pleins. De mon étroit horizon, il a commencé l'élargissement que devaient achever les leçons d'un maître qui avait, de plus que La Moricière, l'expérience de l'âge et de la vie, avec une expérience philosophique et pratique de la guerre, qui datait d'Austerlitz, le maréchal Bugeaud.
Dans un autre livre, le Siège de Paris (introduction), j'ai montré les vicissitudes pleines d'amertume par lesquelles le général de La Moricière , à la fin de sa carrière , eut à payer l'éclat de ses commencements, en vertu d'une loi à laquelle il semble que ne puisse échapper presque aucun des hommes publics considérables de notre pays.
Je l'ai mis en scène dans ce récit anecdotique de nos petites guerres d'autrefois, pour faire, en ce qui me concerne, la démonstration des deux théorèmes de philosophie militaire que j'ai énoncés au début :
« Que dans l'armée la réussite de nos carrières dépend « au fond, — abstraction faite de nos mérites qui sont des « auxiliaires utiles , non pas nécessaires , — des coups a imprévus d'assistance que nous avons reçus de la for- <i tune: