UNE CONTROVERSE AVEC LA MORICIÈRE
C'était à la fin de l'année 1843. D'incessants combats nous avaient à peu près rendus maîtres du Tell oranais. Nous avions même pénétré dans le désert (région des chotts), réduit à la soumission plusieurs grandes tribus nomades , et les troupes commandées par le général de La Moricière , exténuées par toute une année d'efforts sans trêve, venaient à Oran pour y prendre quelques jours de repos. Avant que la colonne entrât en ville , le général voulut qu'elle défilât devant lui.
Quel défilé ! Et comment pourrai-je en donner la vision à nos jeunes soldats réguliers d'aujourd'hui?
Qu'ils se figurent des bataillons, des escadrons, des bat-
tcries, réduits par les sévices de cette guerre (climat, excès de fatigues, feu de l'ennemi) à la moitié de leur effectif normal; composés d'un reliquat d'hommes d'âge, tous d'une vigueur et d'une endurance cent fois éprouvées (presque tous nos zouaves et nos chasseurs d'Afrique étaient des remplaçants, c'est-à-dire des soldats d'état qu'on trouvait aussi en nombre dans nos régiments de France qui étaient toujours retenus sept et huit ans à l'armée d'Afrique); tous à longues barbes, tous bronzés à ce point que le blanc de leurs yeux éclairait seul leurs figures martiales ; tous vêtus d'uniformes et porteurs de chaussures en ruine, défilaient fièrement à une allure plus que dégagée et médiocrement soucieuse de la correction. Plusieurs tenaient en laisse des lévriers du désert (sloughi), d'autres avaient des chats de tribu sur leurs sacs , quelques-uns dans leurs sacs des douros, revenant-bon de ceux qui après le combat, dans l'invasion des douars, étaient arrivés les premiers.
C'était assurément, dans son laisser aller, le spectacle militaire le plus émouvant qu'il fût possible d'imaginer, un spectacle qu'aucun Français ne reverra plus. On comprend le légitime orgueil avec lequel notre jeune général voyait passer sous ses yeux ces soldats , les obscurs , mais les vrais conquérants de l'Algérie, que lui-même avait spécialisés, entraînés. C'était son œuvre qui s'affirmait devant lui.
Entrés au quartier général, le château d'Oran, où nous attendait, entre autres retours de bien- être , le premier repas assis que nous eussions fait depuis bien longtemps, le général, tout entier aux impressions qui venaient de le pénétrer, eut devant son auditoire comme un accès de lyrisme militaire algérien, exaltant les mérites de ses troupes et des efforts dont, à bon droit, il les jugeait capables.
Cet auditoire se composait :
Du lieutenant-colonel Pélissier chef d'état -major, déjà