LA GUERRE MAROCAINE
SOUVENIRS ANECDOTIQUES DE LA CAMPAGNE d'iSLY.
Nous entrons dans l'hiver de 1844. Après quatre ans de luttes ininterrompues, la province d'Oran est, sinon entièrement soumise, au moins entièrement conquise. Nous nous reposons au chef- lieu sur nos lauriers. La Moricière, dès longtemps préoccupé d'asseoir des commencements de colonisation autour d'Oran, de Mostaganem et de Mascara, donne au château, pour tranquilliser l'opinion publique et fixer la confiance qui lui manque encore, quelques fêtes militaires, des bals costumés où je figure en mousquetairedragon du temps de Louis XV, chaussé de hautes bottes auxquelles se rattache un dramatique souvenir qui aura sa place dans la suite de ce récit.
Pendant que nous dansions à Oran , un orage se formait peu à peu à la frontière du Maroc, qui allait grossir au point de mettre en péril les destinées de l'Algérie. Il ne s'était manifesté jusque-là que par d'aigres échanges de lettres entre le général Bedeau, commandant à Tlemcen, et le caïd de la petite ville marocaine d'Ouchda.
Tout à coup , en plein bal , arrive un courrier du général Bedeau, porteur d'une lettre que je mets sous les yeux de La Moricière. Il lui mandait que ses troupes en marche, sur notre territoire, avaient été attaquées le 30 mars par des contingents marocains au milieu desquels on distinguait des cavaliers réguliers; qu'il avait dû, pour se dégager, livrer un combat très vif où il avait perdu un officier d'avenir, le capitaine Guide, des chasseurs à pied, et quelque peu de monde; qu'après avoir mis en déroute les assaillants, il était resté en deçà de la frontière , n'ayant ni militairement les moyens, ni politiquement le pouvoir d'engager le gouvernement de l'Algérie dans une telle crise.
Ce fut parmi nous une alerte dont l'intensité est, j'en suis sûr, encore présente à l'esprit des rares survivants d'aujourd'hui qui en virent alors l'effet. Ils allaient tous avoir un rôle d'acteur sur un terrain nouveau, dans cette guerre marocaine qui se greffait si inopinément sur notre guerre algérienne dont nous ne tenions pas la fin. Le général de La Moricière, placé devant le gouvernement de l'Algérie dans le même état de scrupule politique que le général Bedeau devant le commandement de la province, se hâtait d'informer le gouverneur en des termes tels que nous pouvions tenir pour certaine l'arrivée très prochaine du maréchal Bugeaud sur le théâtre des futurs événements , avec des renforts. Sans perdre un jour, avec tous les bataillons , escadrons et batteries dont nous disposions , outre la cavalerie indigène de nos alliés les Douairs et Smélas,
nous partions pour la frontière à la rescousse du général Bedeau.
Au moment du départ, le capitaine de spahis Tristan de Rovigo, un gai compagnon, plein d'esprit, d'entrain, très populaire parmi nous , vint à moi :
<r Croiriez- vous, cher ami, qu'au milieu de ce tohubohu, je ne trouve pas de bottes cavalières qui puissent, pendant cette campagne, me faire profit et honneur? J'ai pensé à vos bottes de mousquetaire -dragon, qui m'ont tiré l'œil au dernier bal.
— Idée judicieuse et pratique : les voilà. Essayez -les, et si elles vous vont, partez benè ocreatus (bien chaussé), et que Dieu vous garde ! »
Mais Dieu ne devait pas le garder.