COMBAT DU 15 JUIN. MORT DE TRISTAN DE ROVIGO
Les événements se suivaient de plus en plus incertains et de plus en plus pressants. Déjà le 30 mai, avant l'arrivée du gouverneur, nous avions eu, toujours sans déclaration de guerre, un vif engagement avec les goums marocains qui nous avaient attaqués et que nous avions fort malmenés.
Le 15 juin, après l'arrivée du maréchal, qui avait invité à une conférence le caïd marocain d'Ouchda, lequel l'avait acceptée, la guerre se trouva déclarée de fait. Ce personnage s'était présenté à la conférence avec une véritable petite armée , à laquelle la nôtre faisait face à portée de fusil. C'est entre les deux, sous un arbre isolé, que le général Bedeau délégué et le caïd d'Ouchda commençaient les pourparlers, quand les Marocains, surexcités, je pense, par la vue des infidèles, en vinrent à la fusillade, tirant pardessus les négociateurs.
La Moricière hésitait à répondre à cette agression imprévue, notre délégué et sa suite n'ayant pu encore être ressaisis, quand le maréchal, survenant, ordonna la marche en avant de l'infanterie. En même temps , il m'envoyait porter l'ordre à notre cavalerie de se masser en colonne dissimulée derrière la gauche de l'infanterie, et quand celle-ci serait bien engagée, de la déborder et de fondre en charge tournante sur les goums marocains.
L'ordre porté, j'entrai dans l'exécution, chargeant avec les spahis du colonel Jusuf, et nous en vînmes promptement
au corps à corps avec les cavaliers du Maroc. Ils ne s'attendaient pas à cette algarade et laissèrent là plus de deux cents des leurs. Dans cette mêlée au sabre et au pistolet, j'avais été séparé de mon voisin de charge Tristan de Rovigo , qui, jusque-là, n'avait presque pas interrompu ses lazzis sur l'ahurissement et la figure de nos adversaires, qui comptaient quelques mulâtres et même des nègres.
Il avait été tué, et, après le combat, j'avais sous les yeux un spectacle qui s'offrait à moi comme une poignante tragédie. Sur un cheval de troupe presque blanc, inondé de sang, quelques spahis ramenaient le corps de leur capitaine, tout ce qui restait du vaillant soldat, du joyeux viveur dont les saillies avaient tant de fois déridé les plus graves d'entre nous. Le ventre encadré par les hauts montants d'une selle arabe, la tête nue et les bras pendant d'un côté, les jambes de l'autre, et à ces jambes les bottes du bal costumé que la marche saccadée du cheval porteur mettait en perpétuel mouvement. Elles avaient été faites uniquement pour danser devant les belles dames d'Oran, elles dansaient à présent devant la mort hideuse , et allaient suivre mon pauvre camarade dans la tombe où nous le déposions le lendemain.
Cette association du souvenir d'une folle nuit à une si douloureuse scène de mort me saisit, peut-être parce que j'étais jeune, à ce point que l'impression m'en est restée comme une inoubliable leçon du néant des joies et des aspirations qui agitent notre vie. J'ai vu depuis, dans les grandes guerres contemporaines, des drames bien plus étendus et plus accablants, où disparaissent des milliers d'existences. Ils n'ont pas effacé de mon esprit la profonde empreinte qu'y a laissée cet épisode isolé , mais suggestif, comme on dit aujourd'hui, de la guerre d'Afrique.
Nos renforts étaient presque tous arrivés , nos approvi-
sionncments se complétaient. Etablis autour de notre fortin de Lalla Maghnia, nous étions, attendant les événements, en mesure d'agir.
Des les derniers jours de juillet, le vieux chef arabe Nakach, caïd de Nedroma1 que nous occupions, et qui était bien malgré lui notre allié, vint dire à La Moricière, puis au maréchal , que la grande armée marocaine , aux ordres de Mouley Mohammed, fils de l'empereur, se concentrait autour d'Oudjda; qu'.elle comptait plus de cinquante mille hommes d'infanterie et de cavalerie, dont six mille cavaliers réguliers noirs (Abid et Bokhari) de la garde impériale ; qu'enfin elle disposait d'une puissante artillerie servie par des renégats espagnols.
Nakach parti , j'avais assuré le maréchal qu'en réduisant de plus de moitié les chiffres de son imagination arabe, nous resterions encore au-dessus des réalités françaises. Néanmoins, il prescrivit des mesures de grandes précautions, dont la principale fut l'établissement sur une hauteur voisine du camp, d'où la vue s'étendait à toute la frontière, d'un service de vedettes. Un capitaine d'état-major périodiquement relevé, muni d'un télescope fixé sur bâti, se tenait là en observation permanente. Il disposait de trois drapeaux. Le déploiement d'un drapeau signalait la marche d'une reconnaissance marocaine ; de deux drapeaux , la marche d'une portion de l'armée ennemie; de trois drapeaux, la marche de cette armée tout entière, infanterie, cavalerie, artillerie.
1 Nedroma est une bourgade arabe a 3 kilomètres de la mer. Elle fait directement face à l'Italie. Arec/ en arabe signifie contre, et Roma signifie Rome. Nabach, qui était un lettré, affirmait que c'était là l'origine musulmane de la fondation de sa ville : Contre Rome.
SOUVENIRS ANECDOTIQUES D'ISLV 303
UNE VIVE ALERTT
Le 10 août, quatre jours avant la bataille d'Isly, entre une heure et deux heures de l'après-midi, les trois drapeaux étaient déployés par l'officier en vedette, le capitaine d'étatmajor Tricault, d'excellente réputation, mais arrivant de France et ne sachant rien des choses d'Algérie. Nos gens étaient à l'eau, au bois, au fourrage, quand tout à coup tambours et clairons firent retentir leurs bruyants appels au drapeau. Pendant que des officiers à cheval s'élançaient dans toutes les directions pour ressaisir les groupes absents, pendant qu'on sellait, bâtait et chargeait, il y eut un moment d'émoi et de confusion d'autant plus vifs, que les dires de Nakach avaient, avec d'inévitables amplifications, pénétré les esprits.
Le maréchal m'aperçut regardant la scène avec une tranquillité qui l'incommoda :
« Eh bien , capitaine , vous restez là planté comme un cierge1 !
— C'est que, monsieur le maréchal, c'est une fausse alerte.
— Ah! ah! jeune homme, voilà une affirmation bien osée.
— Permettez-moi de vous assurer que jamais nos Arabes n'attaquent à cette heure ; et à supposer que les Marocains aient d'autres habitudes de guerre, comment comprendre qu'à la distance où ils sont ils mettent leurs masses en mouvement pour n'arriver à l'offensive qu'à la nuit close ? »
Le gouverneur, frappé de ma démonstration et inclinant à la trouver probante, ajouta :
1 L'une des formules familières au nmn'ehal Bugeatld.
« Ainsi vous croyez que toute cette agitation est vaine?
— Certainement , et d'ici à trois quarts d'heure vous saurez la cause, dont je ne puis me rendre compte à présent, de l'erreur qui a provoqué l'alerte. »
Sur l'heure, je sautais à cheval et j'arrivais à l'observatoire, où je trouvais mon camarade au pied de ses drapeaux déployés, l'œil au télescope.
<r Eh bien, Tricault, qu'y a-t-il?
— Regardez! »
Le soleil d'un août algérien embrasait l'atmosphère, et l'immense plaine frontière était couverte , à perte de vue , des moissons ! que les indigènes , en raison de l'état de guerre, n'avaient pu faire cette année-là. Au milieu d'elles, comme toujours en Afrique, s'élevaient en grand nombre des buissons de lentisques d'un vert sombre, que les Arabes, qui ne défrichent jamais, laissent partout dans leurs cultures. Un phénomène dont mon jeune collègue n'avait jamais vu les effets, le mirage, un mirage d'une intensité singulière, prêtait à ces blés, à ces buissons, des proportions exagérées, et un souffle intermittent, très léger, d'air maritime les soumettait à des oscillations ondulatoires qui simulaient les mouvements d'une grande armée en marche. L'illusion était achevée par l'apparition, au milieu de cette scène fantastique , de deux ou trois cents cavaliers marchant en ordre très dispersé , au pas , et faisant évidemment , dans la direction du camp français , une timide reconnaissance.
J'expliquai son erreur au capitaine, lui promettant de la faire comprendre à tous, et mon prompt retour au camp termina les agitations de la journée. Comme j'achevais de mettre sous les yeux du maréchal le tableau des apparences
1 Les blés, dans ces plaines d'une incroyable fertilité, ont la hauteur d'un homme de taille moyenne.
SOUVENIRS ANECDOTIQUES D'TSLY 305
vraiment extraordinaires qui avaient trompé l'officier en vedette et dont j'avais eu moi-même la vision à l'observatoire, le général de La Moricière survint. Le maréchal, la main sur mon épaule , lui dit avec la bienveillante bonhomie qui lui était propre :
« Votre capitaine a de l'observation, du jugement, du calme , et il sait son affaire. »
Comment aurais-je jamais oublié ces paroles presque affectueuses venant encourager de si haut l'ancien lieutenant du 6e léger, naguère convoyeur en chef des ânes de La Moricière? Elles furent comme les prémices de l'avenir nouveau qui allait s'ouvrir devant lui.
Dans les jours un peu fiévreux qui précédèrent la bataille d'Isly, dans la marche de nuit qui nous mit, à l'aube, en présence de l'armée marocaine , enfin au cours de la bataille elle-même, il m' arriva, non pas d'être remarqué comme voulut bien le dire le rapport officiel, mais de me rendre utile, en tirant le meilleur parti que je pus : 1° de la confiance absolue dont le maréchal nous avait pénétrés , que nous allions faire dans les rassemblements marocains une trouée qui les disperserait; 2° du savoir algérien spécial que je tenais de l'illustre maître qui l'avait créé parmi nous , La Moricière ; 3° de ma vigoureuse jeunesse ; 4° de mes excellents chevaux qui , tous les deux excédés , purent cependant tenir, sous un ciel de feu, jusqu'à la fin de la journée. Voilà tous mes mérites, et on verra plus loin qu'ils me valurent une récompense qui les dépassa de beaucoup.