LA BATAILLE D ISLY
Je ne referai pas ici le récit si souvent fait, et toujours surfait selon l'invariable tradition française , de la bataille d'Isly. Les feux de deux rangs1 de noire infanterie, les feux de notre légère artillerie de montagne , éclatant sur les quatre faces du losange de bataillons qui formaient notre ordre de bataille, une charge de cavalerie à propos et vivement menée, décidèrent rapidement et péremptoirement de l'avenir de la journée.
Le maréchal avait fait venir d'Oran, par exception, deux pièces d'artillerie de campagne à longue portée. Elles marchaient à la tête du losange en mouvement. L'une d'elles, son attelage succombant sous le poids d'une chaleur torride et de l'épuisement, avait dû s'arrêter. L'autre ne tira que quelques coups , mais qui furent d'un effet réjouissant. Dirigés sur une hauteur éloignée où le parasol impérial légendaire et un nombreux état-major nous révélaient la présence de Moulev Mohammed, ils portèrent en plein groupe, et nous eûmes le contentement de voir la déroute du fils de l'empereur précéder la déroute de son armée.
On voit qu'à la bataille d'Isly la résistance et le choc furent loin de répondre à l'idée qu'en donne la légende, et on s'explique que nos pertes ne purent dépasser, quoi qu'on ait fait pour les grossir, le chiffre de vingt-huit tués.
D'abord , contrairement aux dires de Nakach , l'armée marocaine ne comptait pas, je pense, plus de seize à dixhuit mille chevaux. Elle n'avait pas d'infanterie. Quant à son artillerie servie par les prétendus renégats espagnols ,
1 C'était un feu sur trois rangs. Mais le troisième rang ne faisait que charger les armes qu'il passait aux deux autres.
elle se composait d'une vingtaine de pièces d'un modèle antédiluvien, prises presque aussitôt qu'aperçues. On peut juger de leur valeur par la description que voici de l'une d'elles : deux chameaux en file, à distance l'un de l'autre, attelés à un très long brancard sur lequel, en son milieu, une plate-forme qui supportait un mortier que ses servants, on le croira sans peine , n'avaient pas eu le temps de mettre en batterie.
Ce qu'il y eut là d'admirable, — je l'ai dit ailleurs et je le redis — ce qui eut pour moi la portée d'une incomparable leçon , ce furent :
1° La ferme résolution d'une offensive immédiate, entreprise par le maréchal contre les avis d'attente de renforts qui prévalaient dans la petite armée ;
2° La théorie d'une si haute philosophie militaire expérimentale, qu'il nous exposa, de l'impuissance des grandes masses dépourvues d'organisation, de cohésion, de dressage spécial , contre une troupe bien préparée , disciplinée , compacte, sûre d'elle-même1 et de ses moyens, à la condition qu'elle ne fût pas numériquement trop faible et qu'elle eût, avec son infanterie , sa cavalerie , son artillerie , des approvisionnements suffisants ;
3° L'ingénieuse conception du procédé exécutoire , ce vaste losange de bataillons prêts à former le carré que le maréchal définissait a une forteresse d'infanterie » au centre de laquelle la cavalerie, à l'abri du feu, attendait, — comme il
1 En 1870, au siège de Paris, les innombrables rassemblements (corps d'armée, divisions, brigades) plus ou moins improvisés pour la défense ne comptaient que deux anciens régiments réguliers, les 3o° et 42e d'infanterie (brigade venue de Rome).
Ces deux régiments ont fait autant de mal à l'ennemi et se sont fait plus d'honneur, par d'admirables efforts et par d'énormes pertes, que tous les autres ensemble.
arriva, — le premier symptôme de défaillance de l'ennemi pour enlever le camp marocain.
Ce camp comprenait plusieurs groupes, séparés les uns des autres, de grandes tentes de forme conique, d'aspect confortable, quelques-unes surmontées de petits drapeaux. Celle de Mouley Mohammed, complètement isolée, était une sorte de maison de toile1 en rez-de-chaussée et à compartiments , entourée d'une vaste enceinte à peu près circulaire , formée par un mur de toile. C'est là que sur les piles de coussins qui représentaient le lit du fils de l'empereur le maréchal, en attendant l'arrivée de ses bagages, trouva les premiers moments d'un repos bien gagné , pendant que nous autres, le bras passé dans la bride de nos chevaux, nous dormions à leurs pieds, abrités des derniers mais toujours brûlants rayons du soleil par les toiles marocaines. A la chute du jour, au fond de l'immense plaine, on n'apercevait plus qu'à la lunette l'armée de Mouley Mohammed retournant au Maroc en état de complète dispersion.