NOUVEAU CHANGEMENT IMPRÉVU DE DESTINÉE
Le lendemain, quand nous fûmes tous rendus à l'équilibre, le maréchal, qui ne m'avait jamais laissé soupçonner ses bienveillantes intentions, fit appeler, moi présent, le général de La Moricicre :
c( Vous m'avez prêté , mon cher général , le capitaine que voilà pour la durée de cette campagne. L'événement d'hier va certainement en marquer la fin. Eh bien, à moins que vous n'y mettiez obstacle, je garde votre aide de camp. J'ai eu plus d'une occasion de vous dire comme je le jugeais.
1 Cette tente, transportée à Paris à titre de trophée de la bataille d'Isly, a été longtemps exposée clans le jardin des Tuileries à la curiosité des Parisiens.
Je suis d'ailleurs habitué à lui et (avec un sourire paternel) je crois qu'il s'est habitué à moi. j>
Voilà par quelle succession de hasards heureux un jeune officier, qu'aucune de ces actions d'éclat dont la publicité s'empare ne recommandait à ses chefs, eut la fortune d'être associé à toutes les entreprises du plus considérable des généraux d'Afrique, et par suite l'honneur de devenir, par l'adoption militaire, l'auditeur quotidien, je n'ose dire l'élève, du dernier grand professeur de guerre qui restât au pays. Ses enseignements m'avaient si profondément pénétré , qu'à cinquante ans de là je ne puis me défendre d'en faire encore subir longuement le récit aux rares visiteurs militaires de ma retraite. Mais il ne m'était pas réservé d'en pouvoir faire l'application dans le commandement devant l'ennemi, et les seules leçons du maréchal que j'aie pu mettre en pratique, dans les guerres que j'ai faites après lui, furent celles qui avaient pour but d'entretenir en tout temps le moral des troupes et de le surélever à l'heure du péril.
Le siège de Sébastopol, en effet, fut une guerre spéciale et étroitement localisée. La campagne d'Italie, improvisée au delà de tout ce qu'on sait et croit, fut menée à l'aventure, au jour le jour des événements. Les deux batailles de Magenta, de Solférino, et tous les engagements latéraux, furent des surprises. Quant au siège de Paris , il n'eût donné lieu à une action décisive que si l'ennemi , au lieu de se cantonner pendant des mois dans les villages des hauteurs environnantes et de s'y fortifier, avait marché contre notre triple ligne circulaire de défense , soit pour l'enlever de vive force , soit en procédant par cheminements réguliers. Il aurait trouvé là un accueil préparé d'après tous les principes généraux et toutes les règles de détail recommandées par le maréchal Bugeaud. Mes troupes sans dressage préalable et sans cohésion, incapables des efforts manœuvriers
que réclame Y offensive, mais animées d'un excellent esprit , auraient été dans la défensive, derrière des obstacles , infiniment redoutables, et c'est en toute assurance que j'avais pu dire en conseil de gouvernement, dès octobre, que Paris était désormais imprenable. Il l'était; mais nos adversaires, dont, à la guerre, le jugement et la méthode sont rarement en défaut , savaient qu'à ce jeu ils s'useraient sans profit. Ils résolurent de nous user nous-mêmes, en s'abstenant, en nous acculant à une guerre extérieure offensive d'une accablante inégalité , à l'émeute et à la faim. Ils y mirent, en y ajoutant vers la fin le bombardement, près de quatre mois. Peut-être les Parisiens de l'avenir verront-ils là pour la grande cité, même pour ses défenseurs, un titre d'honneur.
LA MORT DU MARÉCHAL BUGEAUD. — j'ÉCHAPPE A UN EMPLOI