LA MOUT DU MARÉCHAL BUGUAUD
lent accueil que j'avais reçu du prince, enfin de l'autorisation de désistement qu'il m'avait donnée. Le ministre, très irrité et me traitant de Turc à More, me déclara que je manquais à la fois aux convenances et au devoir. J'écoutai sa vive réprimande dans un silence respectueux, mais j'étais libre.
J'étais libre, et jamais, je pense, la Providence, qui m'avait été si favorable jusque-là, ne me servit plus opportunément et plus efficacement qu'en m'inspirant la pensée de cette entreprise peut-être un peu osée et en permettant qu'elle réussît. Que ceux qui m'ont connu dans la jeunesse, qui ont été les témoins, à deux ans de là, de mon indignation et de ma douleur devant la grande captation militaire qui prépara le coup d'Etat, devant l'arrestation et l'exil de La Moricière, de Bedeau, de Le Flô et des autres, se demandent ce que j'aurais fait si, aide de camp du prince Louis -Napoléon, j'avais dû avoir un rôle d'instrument ou de complice , ou seulement de comparse , dans ces grandes saturnales politiques! J'aurais fait ce qu'à vingt-trois ans de là j'ai fait, quand la conviction me fut acquise que les principes et les sentiments qui toujours avaient été ma règle et mes guides, n'avaient plus cours dans la vie publique française. J'aurais brisé de mes propres mains, en 1851, ma jeune carrière, comme j'ai brisé la vieille en 1872, quatorze ans avant d'être atteint par la limite d'âge de la loi applicable aux généraux d'armée.
En annonçant au prince président que je m'étais lié à
l'obligation que j'ai fidèlement remplie a de ne plus servir dans l'armée auprès des grands personnages, et de rentrer dans le rang d, je lui avais dit très sincèrement la vérité. Je ne la lui avais pas dite , je ne pouvais pas la lui dire tout entière. Je venais de voter des deux mains pour le
général Cavaignac, dont le caractère et les services m'avaient d'ancienne date inspiré la sympathie la plus respectueuse. Comment aurai -je pu dignement entrer par un emploi de confiance, entraînant des rapports personnels quotidiens, dans la suite militaire officielle de son trop heureux compétiteur?