‹ Œuvres posthumesChapitre 60 sur 93 · ENCORE L ALGERIE D AUTREFOIS · texte numérisé non relu

ENCORE L ALGERIE D AUTREFOIS

LE MARÉCHAL RUGEAUD ET LE GÉNÉRAL CHANGARNIER UN RÉCIT DU MARÉCHAL BUGEAUD

Parmi les généraux crue la guerre d'Afrique a illustrés et dont la légende du temps passé a fait de grands capitaines , sans s'arrêter à la considération qu'aucun d'eux n'avait jamais commandé que deux mille ou trois mille hommes devant les rassemblements arabes, il en est un, le général Ghangarnier, dont le caractère et la physionomie différaient absolument du caractère et de la physionomie des autres.

En 1836, chef de bataillon inconnu et déjà mûr, il avait commandé vigoureusement et brillamment, après l'échec du maréchal Glauzel devant Constantine, l'arrière -garde de la petite armée de siège en retraite quelque peu désordonnée et constamment autant que vivement pressée sur ses derrières. Je tiens d'un vieil officier, qui avait eu là le rôle de témoin et d'acteur, que la rare énergie du commandant Ghangarnier, contrastant avec l'abattement de quelquesuns, fut très légitimement admirée.

De l'insuccès du siège et des périls de la retraite , le gou- Yernemeat et l'opinion avaient été fort émus. La vaillance

de l'officier que ces périls avaient mis en évidence, fut leur consolation et devint, comme toujours en pareil cas, le thème de dithyrambes militaires dont le héros, à quatre ans de là, était officier général.

La nature , en donnant au général Changarnier la fermeté dans la conception et la vigueur dans l'exécution, y avait joint la vanité et l'ambition. Elles prirent dans son esprit et dans son attitude, à dater de ses succès algériens et de sa soudaine ascension hiérarchique, des proportions telles, que dans un pays où la vanité et l'ambition sont des produits du terroir, on n'en vit peut-être jamais d'aussi extraordinaires, soit au point de vue de l'excès des visées, soit au point de vue de la naïveté confiante avec laquelle ces visées s'exprimaient. Il se jugeait le plus grand homme de guerre de l'Europe, le disait et l'écrivait. Qui, parmi les vétérans de mon âge, ne se souvient de la lettre fameuse que le général rendit publique pour rassurer la France, — justement inquiète des effets de la révolution républicaine de 1848 sur l'esprit des gouvernements monarchiques qui l'entouraient , — où il rappelait au pays :

Qu'il avait l'art de manier les troupes et l'habitude de vaincre ?

Le général Changarnier, adversaire né de toute personnalité pouvant s'élever à côté de la sienne et lui porter ombrage , mettait au service de sa double passion une langue plus qu'acérée pour les uns, plus que railleuse pour les autres, qui n'épargnait ni ses supérieurs, ni ses égaux. Entre eux tous, le général Bugeaud, nommé gouverneur général de l'Algérie, fut celui qu'elle malmena le plus activement :

<r Quoi ! pour réaliser la grande entreprise de la conquête « définitive de l'Algérie, on choisissait l'homme qui l'avait a autrefois déconseillée, l'homme du traité de la Tafna,

Page 1