UN SAUVETAGE SOUS UN GOUVERNEMENT AUTORITAIRE
A son avènement au ministère de la guerre, le maréchal de Saint- Arnaud, en souvenir, je pense, du maréchal Bugeaud et aussi des continuels rapports dont la guerre d'Afrique avait été l'occasion entre nous, m'avait invité à prendre possession, dans son département, de l'emploi de directeur-adjoint du personnel. Sur mon refus motivé, il avait remplacé i'invitation par un ordre ministériel écrit, et j'étais en fonctions, suppléant le directeur titulaire, le digne général Peyssard, que le déplorable état de sa santé empêchait trop souvent. Les attributions alors très étendues et très complexes de cette direction comprenaient les services de l'infanterie y de la cavalerie et des remontes, de la g end 'arme rie , des états- majors et des écoles militaires, de la correspondance générale et des mouvements des troupes, du recrutement, de la justice militaire.
Plus d'une année d'un travail surhumain, et surtout les enseignements que je recevais des chefs très expérimentés de ces divers bureaux , me furent nécessaires pour que je visse à peu près clair dans cet imbroglio d'affaires auxquelles
mes précédents d'activité militaire algérienne ne m'avaient pas préparé. J'arrivais pourtant à une certaine part d'équilibre directeur, quand s'offrit à moi l'occasion imprévue d'en faire usage dans la conjoncture singulière que je vais rapporter.
Le nouvel empire se sentant, malgré l'énorme afflux des votes qui l'avaient consacré , d'ardents adversaires , entendait les soumettre à une surveillance à la fois étroite et généralisée. Il venait de créer dans ce Lut le ministère de la police, dont le titulaire était le comte de Maupas, qui avait été, je crois, comme préfet de police à Paris, l'un des plus dévoués agents du coup d'Etat.
Un jour, au travail du matin , le ministre me dit avec une parfaite quiétude :
« L'empereur a décidé en conseil, sur la demande motivée de M. de Maupas, que la gendarmerie passerait du département de la guerre au département de la police. Faites toutes dispositions préparatoires pour que ce transférement s'opère sans trop de secousse, comme sans trop de délai, d
A ces paroles, ma physionomie et mon attitude durent révéler au ministre la violence du choc que j'en recevais, car il ajoutait :
ce Eh bien ! qu'est-ce qui vous prend? Est-ce là un événement extraordinaire, et la guerre sera-t-elle diminuée parce qu'elle aura cédé à la police ces bons gendarmes qui déjà dépendent d'elle par l'intérieur et la justice?
— Monsieur le maréchal, si cette ambitieuse et coupable visée du ministre de la police doit prévaloir, je ne serai pas l'instrument, même secondaire, de sa réalisation. Et j'ai la confiance que, si vous voulez bien entendre de sangfroid ce qu'un agent de la guerre, que vous savez un homme de devoir, va vous dire à ce sujet, vous serez le premier
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à défendre contre votre collègue, devant l'empereur, le grand intérêt national qui est en cause. »
A cette tirade un peu solennelle, fort émue dans tous les cas, le ministre, très peu travailleur, très peu informé, mais hautement intelligent et homme de cœur, eut le sentiment qu'il y avait là quelque chose de grave, et d'un signe, sans mot dire, il me lâchait la bride :
« Notre gendarmerie, vous le savez, monsieur le maréchal , est entourée dans nos villes et dans nos campagnes d'une considération qui va jusqu'à la confiance, jusqu'au respect, à l'occasion jusqu'à la crainte. Elle est, aux yeux de tous, une magistrature armée.
« D'où vient ce privilège spécial dont l'effet est tel, qu'avec un effectif très restreint, la gendarmerie assure dans le pays entier la sécurité, le respect de la loi, le maintien de l'ordre ? Il vient presque uniquement de ce fait considérable qu'elle est recrutée dans l'armée par sélection et avec des soins infinis, organisée, entretenue, soldée, militairement commandée par le département de la guerre. Là est sa force et là est son honneur, qui, loin d'être diminués par ses contacts nécessaires avec les départements de l'intérieur et de la justice, y trouvent une sorte de consécration publique.
« Et c'est de cette élite militaire que vous, chef de l'armée, vous consentiriez à laisser faire un corps de police, en souffrant qu'on lui enlève, avec tout ce qui fait son prestige , tout ce qui fait la puissance de son mandat !
a Comme moi, vous étiez à Paris au milieu de la révolution de juillet 1830. Rappelez- vous qu'elle se fit aux cris généralisés de : A bas les (/end armes!
«. Pourquoi? Parce que la Restauration, sans faire de la gendarmerie un corps de police, avait commis la faute grave de permettre qu'elle fût appliquée à des services exclusivement policiers, jusque-là qu'elle faisait des rap-
ports politiques et que , en vue de certaines missions secrètes, les gendarmes pouvaient dépouiller l'uniforme pour revêtir les habits qui devaient les déguiser dans l'accomplissement de ces entreprises. Devenus suspects à la population, ils en furent à la longue détestés.
« Plaise à Dieu, monsieur le maréchal, qu'à votre nom ne se rattache pas, dans l'histoire du pays et de l'armée, la date de l'irréparable déchéance de la gendarmerie française ! »
J'avais parlé avec toute l'énergie des convictions dont j'étais pénétré, et avec toute la liberté d'un fonctionnaire qui, mis de force dans son emploi, se sent absolument indépendant. Le ministre était assis devant son bureau, moi debout de l'autre côté. Il m'avait écouté attentivement sans rien exprimer. A la péroraison , d'un caractère si personnel, de mon adjuration, il se levait, le visage vivement coloré, et, me tendant la main par- dessus le bureau :
« On m'a surpris, on m'a trompé, on ne le portera pas en paradis. »
Cette parole du tout-puissant personnage qui avait été la cheville ouvrière du coup d'Etat m'avait paru significative. Elle l'était à ce point, qu'à quelques semaines de là ministère et ministre de la police avaient disparu pour toujours.
Mais j'étais resté en éveil, et ce grave incident fut l'origine d'un travail très important, le règlement de 1853 sur la gendarmerie, rédigé par une commission d'officiers généraux, spécialement en vue d'affirmer, d'affermir la situation militaire de ce grand corps de la force publique, et de le mettre à l'abri des tentatives policières de l'avenir.
Voilà comment, opérant dans la coulisse, un petit colonel inconnu jeta bas, sans s'en douter, un grand ministère et peut-être un grand ministre, dont la subite disparition,