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LES CROYANCES DANS LES SOCIÉTÉS ANTIQUES ET DANS LE MONDE MODERNE

On dit, on écrit que l'histoire est le tableau de la vie des nations. Elle montre comment elles sont nées , comment elles ont grandi, décliné, disparu. Pas un peuple, pas un gouvernement qui ne puisse consulter ce tableau et tirer profit des enseignements si divers qu'il lui offre.

Par quelle fatalité ce bénéfice leur échappe -t-il presque toujours? C'est en principal parce que l'histoire, — comme tous nous en avons la preuve par les notions populaires qui se fixent de notre temps (la légende) sur les événements où nous avons eu les yeux et la main, — est bien moins l'expression de la réalité des faits et de l'impartialité des jugements, que le champ de bataille où luttent les passions et les intérêts des contemporains. Ceux qui sont les plus forts à l'heure utile, l'emportent et font la légende à leur profit.

L'autorité de l'histoire est donc absolument contestable, elle est incessamment contestée, et les générations, trompées sur la leçon des temps présents par les passions qui leur sont propres, sont trompées sur la leçon des temps passés par les passions qui ont agité les générations disparues. Mais il arrive qu'à de certains moments des hommes pleins d'un zèle sincère pour la vérité et doués expressément pour sa recherche, pénétrant dans les régions mal connues, obscurcies ou faussées de l'histoire, en font jaillir la lumière, découvrent les causes et les relient aux effets dans une synthèse qui est remplie d'enseignements.

CROYANCES ANTIQUES ET MODERNES fô

Parmi les écrivains qui se sont donné la mission d'étudier l'histoire des civilisations auxquelles la nôtre a succédé, pour trouver la raison de leurs progrès, de leur décadence et de leur chute , l'auteur [ de la Cité antique } un livre dont les mérites ont frappé tous les esprits sérieux, me parait au premier rang". Il est difficile de mettre une érudition plus solide au service d'une sagacité plus pénétrante et plus sûre, d'une philosophie plus ferme et plus éclairée. On sent que la vérité est là. Je ne puis laisser échapper les puissants arguments, les preuves, devrais-je dire, que je rencontre dans cette forte étude de l'antiquité, à l'appui de ma thèse que je définis ainsi :

« Malgré les différences si profondes qui séparent l'anti- « quité païenne du monde chrétien d'aujourd'hui, — les a croyances, la direction intellectuelle, les mœurs, les ins- « titutions, etc., — qui rendent toute comparaison imposer sible entre des sociétés si dissemblables , elles ont un <l terrain commun, celui des révolutions qui ébranlent leur « équilibre social , politique , militaire , et , phénomène sin- « gulier, ces révolutions ont à leur origine les mêmes causes, a. dans leur développement les mêmes phases et les mêmes « effets qui se succèdent dans le même ordre. »

De cette thèse, je trouve dans le livre de M. Fustel de Coulanges la frappante justification dont le résumé suit.

Dans l'antiquité, c'est autour d'une croyance religieuse, par la force d'attraction et de cohésion qu'ils recevaient d'elle, que les hommes se sont groupés pour former successivement la famille, la cité, enfin la nation. Leur foi, quelle qu'elle fût, a été pour eux le lien, la direction et le frein dominant les passions et les intérêts, éclairant la voie, ins-

1 II. Fustel de Coulanges, membre de l'Institut,

pirant l'effort des peuples qui ont vécu avec assez de durée et d'éclat pour laisser une histoire.

La nation est formée. Elle s'est agrandie par la conquête; elle touche à l'apogée de ses destinées. Mais le bien-être développant les ajDpétits avec les besoins, la science appelant les esprits au travail et transformant l'intelligence publique, la philosophie discutant la foi des vieux âges, sont venus. Quand cette foi, qui résume en elle le pacte social et politique , s'est affaiblie au point d'être contestée ou raillée, la division pénètre la nation, les compétitions se prononcent, les guerres civiles suivent, les révolutions éclatent. Dans les deux grandes civilisations les plus rapprochées de nous, et dont la nôtre procède, chez les Grecs et chez les Romains, ces révolutions se produisent invariablement dans cet ordre :

— Les rois perdent l'autorité politique. L'aristocratie gouverne , mais avec le temps une sorte de libéralisme s'impose à elle. Il faut qu'elle compte avec l'aristocratie de la richesse née du travail, des affaires, et qui est, comme la bourgeoisie de notre temps, 1/ avant-garde du peuple dont les agitations obtiendront avant longtemps d'importants privilèges : des magistrats à lui, des lois faites pour lui, des assemblées qui délibéreront en son nom.

— La désunion s'accentue. Les mœurs publiques, non sans luttes sanglantes, tendent à une sorte de nivellement des conditions. Le peuple ne tarde pas à avoir les mêmes lois que l'aristocratie dirigeante et à les faire avec elle. Ses représentants prétendent et arrivent aux plus hauts emplois.

— La transformation sociale et politique suivant son cours, le patriciat perd le pouvoir et s'y voit remplacé par le groupe, dont j'ai expliqué l'élévation progressive, des citoyens riches et influents. Ils favorisent le développement du négoce, de l'industrie, des sciences, des arts, introdui-

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