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LES INCERTITUDES

impasse. Ce thème, sous la forme d'une active propagande, était vivement soutenu du côté des Anglais par le contreamiral lord Lyons ! et le colonel sir Hugh Rose2, du côté des Français par le chef d'état-major de la flotte, le capitaine de vaisseau (nommé contre -amiral) Bouët-Willaumez, et par moi-même.

Le maréchal de Saint- Arnaud, renonçant à ses premières velléités de guerre continentale, s'était rendu à l'évidence et inclinait de plus en plus à la guerre maritime. Il s'affaiblissait d'ailleurs, et devait avoir le sentiment de la difficulté qu'il aurait à faire, dans la première, de longues étapes à cheval. Le vénérable commandant en chef anglais, lord Raglan, longtemps neutre, était à présent en état de plein accord avec lui. Les deux amiraux en chef, Hamelin et Dundas , ne disaient ni oui ni non ; mais leur répugnance , — peut-être sage au point de vue de leur expérience spéciale, — à s'engager dans l'aventure de Sébastopol était notoire. Ils rappelaient incessamment les terribles convulsions auxquelles la mer Noire était sujette, dès l'automne où nous allions entrer. Et l'amiral Hamelin montrait que sa flotte n'ayant pour auxiliaires, au contraire de la flotte anglaise, que de très petits navires de commerce, il ne lui serait pas possible d'effectuer, avec les moyens très insuffisants dont il disposait, le débarquement en Grimée du personnel et du matériel de l'armée, surtout si l'opération était disputée.

A cette inquiétante objection, le chef d'état-major de la flotte Bouët-Willaumez répondait en déclarant qu'il se faisait fort de construire à Constantinople dans les ateliers de la marine, avec le concours de tous les charpentiers fran-

1 Père de lord Lyons qui fut longtemps ambassadeur à Paris.

2 Devenu feld- maréchal et pair d'Angleterre.

çais et ottomans, de très grands chalands à fond plat qui satisferaient à toutes les exigences du débarquement de l'armée. Il fit comme il avait dit, après que le conseil des alliés eût approuvé sa proposition. Ces chalands, à la fois immenses et très légers, appliqués sur les flancs des vaisseaux pendant le trajet de mer et jusqu'à leur utilisation, rendirent si prompt et si facile notre débarquement , que les Anglais, retardés dans le leur, durent, pour en finir, nous les emprunter.

Si je rappelle ici cet incident qui, au point de vue pratique de la guerre de Crimée à ses débuts, eut la valeur d'un événement, c'est d'abord pour en faire honneur à l'officier qui fut le promoteur- exécuteur de cette ingénieuse invention. C'est ensuite pour constater qu'à la guerre, au milieu de circonstances faites pour rendre hésitants les esprits les mieux équilibrés, une idée juste, opportunément appliquée, peut avoir sur les événements les plus considérables effets.

C'est au milieu de ces agitations, de ces incertitudes, auxquelles mettait péremptoirement fin l'intervention du gouvernement anglais suivi par le nôtre, déclarant que la raison politique, la raison militaire, le parlement et l'opinion voulaient que Sébastopol devînt l'objectif des alliés, que ceux-ci virent fondre sur eux des calamités dont le concours et la violence semblaient destructifs de tout l'avenir de cette guerre :

Le choléra asiatique foudroyant,

L'incendie de la ville de Varna (construite en bois).

L'horreur de la situation qui suivit a été décrite par des plumes autorisées, mais je crois que pour la bien juger il faut Tavoir eue sous les yeux. Je me bornerai à dire qu'à l'invasion de l'effrayant fléau cholérique les armées et les flottes opposèrent un moral d'une incomparable solidité. Mais quelle préparation à la redoutable entreprise que nous allions aborder !

Il y eut un moment où l'on put dire de l'état des alliés :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

Le médecin en chef, docteur Scrive, avait édicté un thème officiel des mesures de précaution et des moyens de préservation, auquel tous devaient se soumettre. En le transmettant à l'état-major de l'armée pour l'exécution, j'y avais joint officieusement et pour égayer le sujet la note suivante :

<r II est acquis :

« Que ceux qui ont la diarrhée gaie, sont absolument indemnes ;

<r Que ceux qui l'ont attristée, sont en grand péril ;

« Que ceux qui l'ont sépulcrale, succombent infailliblement. »

Cette théorie des trois diarrhées , alors que les plus résistants et les plus heureux parmi nous en étaient tous atteints était physiologiquement vraie. Mais en se répandant un peu partout, c'est par son côté hilarant qu'elle saisit les esprits français et qu'elle eut son petit effet utile sur le moral des gens.

Au cours de l'incendie nocturne de la ville de Varna en

état d'embrasement général du côté de la mer, il y eut un drame profondément impressionnant.

La totalité de l'approvisionnement en poudre des deux armées avait été déposée dans deux grandes maisons -magasins, — heureusement en pierres, — mais à toitures délabrées. Une heure vint où nous eûmes le saisissement de constater que flambait à son tour l'agglomération de maisons en bois qui, à cent pas de distance, faisait face aux deux poudrières contiguës.

Si l'on considère qu'en outre de la population indigène affolée, la ville, contenant tous les états -majors et tous les services des deux armées, était remplie de soldats accourus avec leurs officiers de tous nos camps environnants pour combattre le feu, on jugera de Ténormité de la catastrophe qui se préparait. Toutes les anxiétés comme tous les efforts se concentraient sur ce point, et je sens encore, à quarante ans de là, l'angoisse qui m'envahit quand je vis que les flammèches du brasier, portées par la brise d'ouest, venaient s'abattre sur les toitures des poudrières, un volcan dont l'éruption allait avoir une puissance destructive incalculable.

Tout près de là, au bord de la mer, étaient nos boucheries, où, providentiellement, s'accumulaient chaque jour les dépouilles encore fraîches des bœufs tués pour le service des armées. On y court. Les échelles sont dressées pour l'application de ces écrans préservateurs sur les toitures menacées. Mais quand il s'agit d'y monter, quelques minutes d'hésitation se produisent parmi les soldats qui arrivent haletants, porteurs des instruments du salut commun.

A ce moment, six généraux et un colonel présents sur les lieux s'adossent étroitement au mur des poudrières, leurs uniformes vivement éclairés par l'incendie, appelant à l'effort les travailleurs qui n'hésitent plus et s'élancent aux échelles.

Les uns et les autres restèrent au poste du péril jusqu'à

la fin de cette terrible nuit, les chefs faisant leur devoir opportunément, les soldats faisant le leur héroïquement. Une saute de vent avait refoulé l'incendie à l'ouest , et nous en devenions les maîtres.

Ces épisodes inconnus , je pense , de la dramatique occupation de Varna, m'ont laissé de tels souvenirs que je n'ai pu me défendre d'en décrire ici quelques-uns. Ils n'ont, je le redis, qu'une valeur anecdotique militaire. Mais il me semble qu'ils sont une première et déjà frappante révélation du fonds d'inébranlable constance qu'avait cette armée qui, ruinée dans ses effectifs par l'invasion cholérique la plus violente qu'on vît jamais, ruinée dans une part de ses moyens matériels par un incendie destructeur, allait à quelques semaines de là affronter les hasards de la guerre en Grimée et du siège de Sébastopol!

La guerre d'Afrique m'avait fait autrefois des forces physiques à l'épreuve , et je croyais que la grandeur des événements au milieu desquels je cherchais à remplir mes devoirs spéciaux avait solidement trempé mes forces morales. Elles allaient être soumises à une succession de tourments qui devaient dépasser tous les autres.

Plus s'avançaient nos préparatifs pour l'entreprise do Sébastopol, dans une fièvre qu'expliquait l'apparition prochaine des tempêtes traditionnelles de la mer Noire, plus s'avançait l'heure des grands risques et des grands efforts , et plus j'étais saisi par la douloureuse évidence de l'affaiblissement progressif de la santé et de la validité du maréchal de Saint-Arnaud. Les spasmes d'étouffement se succédaient, accompagnés de souffrances aiguës qui ne déprimaient pas un instant son inébranlable moral, mais qui étaient suivies d'un état de prostration physique accablant. La crise, heureusement, ne durait pas à l'ordinaire plus do

quarante -huit heures, et d'accord avec le médecin en chef du quartier général, docteur Cabrol1, ami du maréchal, nous la tenions soigneusement cachée.

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