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COMMENT, SOUS LE DEUXIÈME EMPIRE, ON PRÉPARAIT LA GUERRE

(suite) avant et pendant la guerre d'italie

J'ai dit précédemment que la folie impériale de Y improvisation de la guerre, — de la guerre d'Orient à la guerre de Prusse, — en passant par les intermédiaires d'Italie et du Mexique, avait été une sorte de crescendo qui pouvait s'expliquer par ce fait que les trois premières avaient ou réussi, ou paru réussir. Et je suis entré dans quelques détails sur l'improvisation spéciale de la guerre d'Orient, dont je fus, à titre de directeur-adjoint des services militants du ministère, l'un des improvisateurs. J'expose à présent quelques faits révélateurs de l'improvisation encore plus étonnante de la guerre d'Italie.

ÉTRANGE INCIDENT ENTRE LE MARÉCHAL VAILLANT, MINISTRE DE LA GUERRE, ET MOI

A cinq ans de là, en 1859, général de brigade, j'avais depuis la guerre de Grimée la paisible fonction de membre du comité d'état- major; Aucun de nous ne croyait à une prise d'armes, et avec le public français nous jugions que

la guerre d'Orient n'avait été qu'un accroc accidentel à la célèbre déclaration politique : L'empire, c'est la paix, motivé par le parti pris d'agression, en 1853-1854, de la Russie contre la Turquie.

Mais voilà que l'empereur a parlé, et voilà que, par un soudain revirement qui s'explique, tout le monde croit à la guerre d'Italie. Sans perdre une heure, je forme mon équipage de campagne en chevaux, 'en matériel, et je me rends à l'Ecole de Saumur, où un camarade m'a signalé la mise en vente, par un officier, d'un excellent cob irlandais qui est un vrai cheval de bataille. Le général de Rochefort, commandant l'Ecole, m'accueille avec des démonstrations plus que cordiales. Il réunit ses officiers, il me les présente, et c'est devant eux que je monte et que j'achète le cheval irlandais. On cause, et à une question qui m'est posée sur les circonstances qui m'ont amené de Paris à Saumur pour faire cette acquisition, je réponds sans ambages : Que je tiens la guerre pour certaine, pour très prochaine, et que je forme mon équipage de campagne.

Le surlendemain, dans une réunion d'officiers généraux au ministère de la guerre, le maréchal Vaillant m'interpelle en souriant avec bienveillance :

« Eh bien! qu'est-ce que j'apprends? Vous avez été à Saumur, et publiquement vous y avez déclaré la guerre !

— Monsieur le maréchal, j'ai seulement dit que j'y croyais.

— C'est déjà trop, mon cher général. Que diable! Il ne faut pas que sur un tel sujet vous paraissiez mieux informé que le ministre. »

Tout le monde rit, mais ni le maréchal, ni aucun de nous ne paraissant disposé à prolonger cette scabreuse conversation, on parla d'autre chose.

A quelques jours de là, du 15 au 16 avril, je crois, entre minuit et une heure du matin, je suis réveillé en sursaut par un sergent de chasseurs à pied qui, une lanterne à la main, pénètre dans ma chambre précédé par mon ordonnance :

« Mon général, le ministre de la guerre vous demande immédiatement et j'ai l'ordre de vous conduire à lui. »

Je m'habille, je pars et me voilà montant le grand escalier du ministère, guidé par le sergent qui ouvre à michemin une porte dissimulée que je ne connaissais pas et me conduit, par un étroit escalier dérobé, à la chambre du ministre. Il est au lit, un lit de troupe (en fer) sans rideaux, et il me dit avec bonhomie :

« Il faut bien que je vous pardonne votre incartade à Saumur; lisez. »

Et il me tend un billet autographe du prince Napoléon à l'empereur , dont voici la substance :

De source absolument sûre , je sais que l'armée autrichienne, passant le Tessin, marche sur Alexandrie et se prépare à occuper contre nous les débouchés des Alpes. Pas un instant à peindre.

<r Vous avez lu et compris?

— Oui, monsieur le maréchal.

— Eh bien, voici où nous en sommes. Nous allons pénétrer en Italie par deux voies principales dont l'une , passant par Briançon et le mont Genèvre, va être immédiatement suivie par la division Bourbaki du corps du maréchal Canrobert. Bourbaki, en ce moment absent, va être prévenu. Mais vous commandez sa brigade d'avant-garde (deux régiments et un bataillon de chasseurs) formée à Briançon. Etes -vous prêt?

a — Vous savez bien que oui, monsieur le maréchal, répondais -je en souriant.

— Bon, bon. Vous partirez par le premier train pour

Lyon, où, dès votre arrivée, vous verrez le maréchal de Castellane qui organise l'ensemble du mouvement, et prendrez ses instructions. Adieu et bonne chance. j>

A Lyon , après m'avoir entendu , le maréchal de Castellane lève les bras au ciel, sous l'impression, à ce qu'il me paraît, d'un étonnement impatienté : « On croit donc à Paris qu'un ordre donné est un ordre exécuté? Vos troupes, partant en hâte de trois garnisons différentes, ne seront pas réunies à Briançon avant six jours, et que feriez- vous là en les attendant? Restez ici. Vous serez prévenu de l'heure de votre départ utile. Voilà mes instructions, d

Je ne crus pas pouvoir user pendant plus de vingt-quatre heures de la liberté que me laissait le maréchal, et je m'en fus à Briançon, où je vis arriver successivement, dans les délais qu'il m'avait annoncés, mes bataillons. Partis d'urgence sans préparation d'aucune sorte , ils n'avaient pas d'équipages de campagne (mulets de bât pour les officiers et pour les compagnies). Mais il y en avait à Briançon un marché bien achalandé , et il me fut possible de pourvoir à ce premier manquement. La déclaration des chefs de corps m'en découvrait un autre. Quelques soldats, dans chacune de leurs compagnies, n'avaient pu, en raison de la précipitation de la mise en route , être exercés au tir !

Je fais appeler le commandant de place, qui était un ancien lieutenant -colonel de gendarmerie. Je lui prescris de m'organiser un champ de tir et de distraire de son approvisionnement de cartouches les quantités nécessaires à l'immédiate réalisation de mes vues. L'excellent homme me répond qu'il n'y a pas à Briançon (place frontière de première ligne) d'approvisionnement de cartouches ; que celles dont la petite (jarnison a besoin pour ses exercices de tir lui sont perio-

diquement envoyées ; qu'en dépôt dans les magasins, on ne trouve que de vieilles cartouches pour fusils d'ancien modèle!

Je n'irai pas plus loin dans le récit des incidents anecdotiques, — si étonnants qu'ils semblent dépasser le vraisemblable, — qui montrent à quel degré d'imprévision et de laisser aller l'empire s'abandonna, après l'improvisation de la guerre d'Orient, pour l'improvisation de la guerre d'Italie. Dans un autre livre (le Siège de Paris), j'ai fait voir, à propos de la pseudo-guerre avec l'Espagne, et de la pseudodiversion militaire et navale dans la Baltique, comment dans le même esprit d'inconsistance et d'aveuglement il s'était engagé dans la guerre de Prusse.

Aux méditations des Français, en si grand nombre, qui attribuent la succession de nos revers dans la guerre fatale à la mauvaise fortune, à l'incapacité, à la trahison, je livre cette attristante démonstration des réalités qui ont précipité la chute militaire de notre pays.

Si l'empire échappait, systématiquement pourrais -je dire, au souci de la préparation de la guerre, comment la faisait-il? Il la faisait dans le décousu qui s'attache infailliblement à l'exécution de toute entreprise improvisée. Les à-coups, dans les sens les plus divers, furent la caractéristique invariable des guerres d'Orient, d'Italie, du Mexique, de Prusse. Ces à-coups se manifestant aux yeux de tous dès l'ouverture des hostilités, personne n'est en confiance absolue, on va au gré des événements de chaque jour; et si un commandant de troupe s'avise de vouloir les dominer par un effort particulier, il n'en est pas le bon marchand. J'en pourrais citer cent exemples dont j'ai été le témoin. Je me borne à un seul où j'ai eu rôle d'acteur, et quelque peu de victime.

Nous sommes, dans la guerre d'Italie, au 31 mai. Je commande une belle et forte division d'infanterie qui a reçu l'ensemble de ses réserves et qui est pleine d'entrain. Tous nous sommes alertes et prêts à bien faire. Nous venons de passer, à l'aube, sur un pont de bateaux branlant, mais sans encombre, la Sesia furieusement débordée. De mon chef, le maréchal Canrobert, j'ai Tordre de traverser la vaste plaine bordée par un cercle de hauteurs sur lesquelles est assis, en forte pente , le bourg de Palestro auquel va me conduire une belle grand'route. C'est une étape ordinaire. Je devrai remonter le bourg et établir ma division au bivouac sur le plateau qui le domine.

De l'ennemi, je ne sais rien. De l'armée du roi Victor- Emmanuel, je sais qu'elle est de l'autre côté des hauteurs qui bordent la plaine à ma droite , et c'est de là que partent , pendant que je chemine vers Palestro, quelques coups de canon que j'entends distinctement, qui se multiplient et tournent au canon de bataille.

Pas de doute. Le roi a rencontré l'ennemi et il est engagé. Je fais tête de colonne à droite, et à travers champs je marche au canon. J'ai envoyé l'un de mes plus sûrs officiers, le capitaine Duquesnay. (aujourd'hui général de brigade), au maréchal qui est encore à la Sesia, pour l'informer de la situation et de mon mouvement.

Je n'ai pas fait trois quarts de lieue dans ma nouvelle direction que le capitaine revient, m'annonçant que le maréchal mécontent m'ordonne de revenir à mon étape sur Palestro. Tête de colonne à gauche, et me voilà rentré sur la grand'route, cheminant tristement vers le bourg. Mais le canon tonne toujours, et pendant cette première reprise de marche deux boulets perdus, venant du lieu invisible de l'engagement austro-piémontais, traversent ma colonne, enlevant sur son cheval le chef de bataillon Duhamel du 43e et une file du 88°. On croira sans peine que j'étais dans

l'état d'esprit que nos pères qualifiaient <r d'humeur de dogue d.

J'approchais de Palestro, quand un colonel d'état-major piémontais arrivant au galop :

« Mon général, le roi réclame votre assistance.

— Le roi, colonel, l'aurait depuis longtemps, si je n'avais été arrêté dans mon mouvement vers lui par des ordres que, dans ma pensée, son appel direct met à néant. Donnez -moi une direction. 3>

Il me la donne et part.

Tête de colonne à droite, et je reprends ma marche par les champs vers le lieu de l'engagement. Le capitaine Duquesnay retourne en hâte auprès du maréchal pour l'informer de l'appel, considéré par moi comme un ordre supérieur, que j'ai reçu du roi Victor- Emmanuel.

J'approchais de mon objectif, mes bataillons pleins d'ardeur, quand mon envoyé me revient. Il me dit un peu décontenancé, et je pense avec quelques réserves, que le maréchal avait exprimé que a nous n'étions pas à la guerre d'Afrique d, qu'il fallait que l'initiative individuelle s'effaçât devant les vues générales du commandement, qu'enfin il me renouvelait l'ordre d'aller m'établir au bivouac au-dessus de Palestro.

Silencieusement, en raison de la présence de mon étatmajor réuni autour de moi, j'avale cette autre couleuvre et cette leçon de guerre. — Tête de colonne à gauche, et j'arrive au pied de Palestro. Mais, avant de nr engager dans la raide et longue rue qui conduit au sommet du bourg, j'appelle à moi mes chefs de corps :

<£ Le canon gronde toujours, et vous devez être plus que surpris des quatre inutiles évolutions que je vous ai l'ait faire aujourd'hui. Préparez-vous cependant à la cinquième. Habitué comme je le suis à l'imprévu dans cette guerre, je tiens pour probable que lorsque nous serons dans le défilé

en pente de Palestro, je recevrai Tordre final de courir à la bataille. Il est entendu que dans ce cas les compagnies, sans manœuvrer, feront demi- tour sur elles-mêmes et que nous descendrons par le troisième rang , au pas de gymnastique, pour regagner le temps perdu. »

L'ordre arrive en effet, et mes treize bataillons, dont l'avant-garde était déjà là-haut au bivouac, descendent, — je devrais dire dégringolent, — jusqu'à la plaine. Tête de colonne à gauche ; mais le canon s'est tu, et un dernier ordre m'arrive : « Le combat a pris fin. Remontez à vos bivouacs. »

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