‹ Œuvres posthumesChapitre 92 sur 93 · DE LA VALEUR MORALE CONSIDÉRÉE DANS LES GÉNÉRAUX D'ARMÉE · texte numérisé non relu

DE LA VALEUR MORALE CONSIDÉRÉE DANS LES GÉNÉRAUX D'ARMÉE

Le parti bonapartiste, ardemment secondé après la guerre dans sa haine contre moi par le parti de la république violente, a fait de moi, général de l'empire, un ennemi de l'empire, Ce n'est pas seulement un déni de vérité et de justice; c'est une indignité, dont mon caractère et ma vie entière auraient suffi à me garantir, si en France les partis

vaincus ou vainqueurs avaient le souci de la vérité et de la justice.

Par les raisons que j'ai dites ailleurs, j'ai été l'adversaire intraitable de l'association de l'armée au coup d'Etat, des ellorts de captation qui l'ont préparé, des effets d'abaissement qu'ils ont eus sur l'état moral de ce grand corps qui reste, au milieu de nos incessantes révolutions et contre l'étranger, l'instrument et l'espoir du salut. Mais de l'empire régulièrement constitué par la loi, j'ai été le serviteur fidèle.

Je l'ai servi, en m'efforçant de pallier, dans la mesure de mon rôle secondaire de conseiller ministériel, les conséquences du parti pris d'aveuglement avec lequel, tête baissée, il se jetait dans les questions d'organisation et dans les aventures de guerre.

Je l'ai servi en lui montrant, dans des affirmations qu'il a jugées coupables, et dans un livre qu'il a condamné, que sa puissance militaire , restée stationnaire , avait plus d'apparence que de fonds, par comparaison avec la puissance très moderne et très effective de ses adversaires ; enfin , en lui conseillant une longue période de paix consacrée à d'impérieuses et profondes réformes dans notre état militaire.

Mais il voulait être servi autrement, et ce fut à l'optimisme bruyant et intéressé qu'il donna toujours sa confiance avec les faveurs. Dans la constitution de son armée, — organisation et commandement, — l'empire a commis la périlleuse erreur de n'envisager que la question relativement secondaire des faits et des personnes. Il n'a pas reconnu l'importance supérieure de la question des principes dont, en tout temps, dépendent Y équilibre moral des armées, et, à la (pierre, leur confiance dans leurs chefs et leur dévouement.

En ce qui touche le commandement, j'écrivais il y a aujourd'hui (1894) vingt-sept ans1 :

« Quand, dans l'âme des généraux, le calcul a pris la <r place du patriotisme, c'en est fait des armées. Il ne fau- « drait pas remonter bien haut dans l'histoire contempo- « raine pour constater, aux jours des grands revers et des « grandes épreuves nationales, ce que furent la solidité de « caractère et la fermeté dans le devoir des généraux que « la fortune avait soudainement comblés en les élevant au- « dessus de tous ! d

Ce jour-là venu, leur préoccupation spéciale, au milieu du désarroi universel, est de concilier la sauvegarde de leurs intérêts propres avec celle des intérêts généraux qui périssent. Sous cette double influence qui est énervante, ils n'ont ni la liberté d'esprit pour juger, ni le ressort pour agir. C'est ainsi qu'en 1870, nous avons vu un général qui n'avait échappé aux honneurs du maréchalat que par lu fait de l'invincible opposition de l'opinion publique, resté en haute faveur et devenu ministre de la guerre et chef de l'armée, s'entêter, sous l'inspiration de l'impératrice et de M. Rouher, dans les mesures militaires affolées qui allaient détourner le maréchal de Mac-Mahon de sa retraite ordonnée sur Paris, et le jeter avec son armée dans le gouffre de Sedan.

Un autre dont le passé, au point de vue des principes et de la correction morale, nous avait toujours été suspect, a trop chèrement payé ses erreurs qui furent des calculs, pour que je veuille entrer ici dans le concert à outrance de colères et de malédictions qui l'ont suivi jusque dans la tombe et qui pèseront toujours sur sa mémoire. Mais de cet homme que j'ai longtemps connu quand nous étions tous les deux engagés dans la guerre de la conquête algé-

1 V Armée française en 18G7, p. 94.

rienne, avec qui j'ai eu depuis de fréquents contacts de carrière, je dirai ce que je sais et ce que je crois.

La légende, autorisée par une condamnation à mort que voulaient la douleur et la colère publiques, Ta déclaré traître. Je crois qu'il a trahi son devoir; je me refuse absolument à admettre qu'il ait, comme y incline la légende, livré de parti pris ses bataillons à l'ennemi.

Que pouvait- on attendre, à l'heure où la détresse nationale nous commandait de servir le pays dans l'abnégation et le sacrifice, d'un chef d'armée qui, au cours de sa vie militaire et privée , — sans scandale parce qu'il était habile , — avait fait devant nous tous la preuve qu'il a renouvelée au cours de son procès devant ses juges , d'une insuffisance presque absolue de sens moral, comme de dignité professionnelle et personnelle?

A Metz, en tant qu'homme de guerre, il devait savoir, comme moi-même à Paris, qu'après l'effondrement de Sedan tout était perdu sauf l'honneur national, dont il n'avait, faute d'élévation, qu'une conception incertaine. Profondément sceptique, il ne croyait ni à l'effort défensif désespéré que la France allait faire, et qui devait durer bien plus longtemps que celui qu'elle avait fait avec sa véritable armée, ni à la résistance de Paris, qu'en l'état du pays révolutionné il déclarait hautement chimérique.

Dans cette disposition de cœur et d'esprit, cherchant une issue qu'il n'apercevait pas à la situation que lui avait faite la bataille de Saint-Privat qui l'avait rejeté dans Metz; s'abstenant de toute communication quelconque avec Paris ; envoyant, on ne sait dans quel but, des émissaires à Londres et ailleurs, le maréchal perdait devant son armée l'autorité

directrice, et devenait le jouet des événements. Il n'avait pas eu assez de hauteur d'âme et de désintéressement personnel, après que l'empereur lui eut remis le commandement, pour lier étroitement sa destinée à celle de cette armée en péril, pour se faire l'excitateur des facultés guerrières, de l'énergie et du dévouement patriotiques de ces troupes qui étaient une élite. Il vivait à Metz renfermé dans l'isolement et dans une sorte d'indifférence fataliste dont les officiers de son entourage étaient les témoins affligés.

Originaire du rang, et d'une instruction militaire très limitée, il avait été dans la guerre d'Afrique un vaillant soldat souvent remarqué. Intelligent, très fin, sous une enveloppe dépourvue de distinction, il s'était fait dans l'armée et hors de l'armée des amis qui furent les porte -voix de sa notoriété dans les grades inférieurs, de sa supériorité dans le généralat, et de son illustration dans le maréchalat. A la fin, il avait un rang parmi les grands Français que font à la fois la chance et le bien jouer, dont les services ont souvent une valeur effective, mais surfaite au delà de toute mesure par les dithyrambes dont les entourent le journalisme et l'opinion après lui.

Je regrette que l'ingénieux auteur dramatique qui a introduit sur la scène française avec beaucoup de succès, m'assure-t-on, les faux bons hommes, n'y ait pas fait, pour le redressement des mœurs publiques, une place aux faux grands hommes. C'est par centaines que, depuis nos malheurs, nous leur élevons, à côté des Vrais, des statues. Il semble que ce dérèglement de nos vanités soit à nos yeux la compensation, au moins la consolation, de l'effrayante impuissance relative de la natalité française à produire les hommes ordinaires qui feraient sa prospérité dans la paix et la force de ses armées dans la guerre.

Je crois avoir démontré que les gouvernements qui, sur

la foi crime notoriété professionnelle, — dont le contrôle n'est jamais trop sérieusement fait, — appellent au commandement des armées qui vont à l'ennemi, des hommes dont l'équilibre moral et le caractère peuvent être suspectés, assument de terribles responsabilités. Puissent cette erreur et d'autres que nous avons payées si cher, rester la leçon de l'avenir !

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