CHAPITRE IX
Bésiuné de ce livre.
Les développements cpie j'ai donnés à ma théorie de la propriété peuvent se résumer en quelques pages.
Dne première chose à observer, c'est que, sous le nom générique de propriété, les apologistes de l'institution ont confondu, soit ignorance, soit artifice de discussion, toutes les façons de posséder: régime communier, emphytéose, usufruit, système féodal et allodial; ils ont raisonné du fonds comme des fruits, des choses fongibles comme de Timmeuble. Nous avons fait justice de cette confusion.
La possession indivisible, incessible, inaliénable, appartient au souverain, prince, gouvernement, collectivité, dont le tenancier est plus ou moins dépendant, feudataire ou vassal. Les Germains, avant l'invasion, les barbares au moyen âge, n'ont connu qu'elle; c'est le principe de toute la race slave, appliqué en ce moment par l'empereur Alexandre à soixante
hisrjui 221
millions de paysans. Cette possession implique en elle les différents droits d'usage, d'habitation, de culture, pâture, chasse, pèche, tous droits naturels que Brissot appelait propriétjs selon la nature; c'est à une pos^ session de cette espèce, mais que je n'ai pas définie, que je concluais dans mon premier Mémoire et mes Contradictions. Cette forme de posséder est un grand pas dans la civilisation ; elle vaut mieux en pratique que le domaine absolu des Romains, reproduit dans notre propriété anarcbique, laquelle s'en va mourante des atteintes du fisc et de ses propres excès. Il est certain que l'économiste ne peut exiger rien de plus : là le travailleur est récompensé, ses fruits garantis; tout ce qui lui appartient légitimement est protégé. La théorie de la possession, principe de la civilisation et de la société slaves, est le fait le plus honorable pour cette race : il rachète le retard de son développement et rend inexpiable le crime de la noblesse polonaise.
Mais est-ce là le dernier mot de la civilisation et du droit même? Je ne lé pense pas; on peut concevoir quelque chose au delà; la souveraineté de l'homme n'est pas entièrement satisfaite, la liberté, la mobilité pas assez grandes.
La propriété franche ou allodiale, partageable, engageable, aliénable, est le domaine absolu du détenteur sur sa chose, « le droit d'user et d'abuser, » dit d'abord la loi quiritaire; « autant que le comporte la raison du droit, » ajoute plus tard la conscience collective. La propriété est romaine; je ne la trouve
222 BÊSTTUi
nettement articttléê qu*en Italie; et encore sa formation est lente.
La justification du domaine de propriété a fait de tout temps le désespoir des juristes, des économistes et des pililosophes. Le principe de fappropriation est que tout produit du traçait appartient de plein droit d celui qui Ta créé, tels qu'un arc, des flèches, une charrue, un râteau, une maison. L'homme ne crée pas la matière; il la façonne seulement. Néanmoins, quoiqu'il n'ait pas créé le bois doni il a fabriqué un arc, un lit, une table, des chaises, un seau, la prati^ que veut que la matière suive la forme, et que la propriété du travail implique celle de la matière. Ou suppose que celle-ci est offerte à tous, qu'elle ne manque à personne, et que chacun peut se l'approprier.
Ce principe, que la forme emporte le fonds, s'applique-t-il à la terre défrichée? On prouve très-bien que le producteur a droit à son produit, le colon aux fruits qu'il a créés. On prouve de même qu'il a droit d'épargner sur sa consommation, de former un capital et d'en disposer à sa volonté. Mais le domaine foncier ne peut sortir de là ; c'est un fait nouveau qui excède la limite du droit du producteur ; il ne crée pas le sol, commun à tous. On prouve encore que celui qm a paré, ameubli, assaini, défriché le sol, a droit à une rémunération, à une compensation; on démontrera que cette compensation peut consister, non dans une somme payée, mais dans le privilège d'ensemencer le sol défriché durant un temps donné. Allons jusqu'au bout : on prouvera que chaque année de culture, im-
BéSUMB 223
pUdgiAfit des amëlioraticms, entraibe pow le eidtiva* teur droit à une compensation tonjom^ nouvelle. Soi! ! ^ ee n*esl toujours pas là la propriété. Les baux à ferme pom œuf, douze tm trente aftaées peuvent tenir cott^te de tout eela au fermier, à Fégard duqud le propriétaire rqxrésente le donuÂne puÛic. Le régime foncier de la commune slave en tient compte égale* ment au paysan partiaire; le droit est satis&it, le travail récompensé : il n'y » point de propriété. Le droit romain et le Gode civil ont parfaitement distingué toutes ces dboses : droits d'usage^ d'usufruit, d'habitation» d'exploitation, de possession. Comment les économistes affectent-ils de les confondre avec le droit de propriété ? Que signi6ent la bucolique de IC. Thiers et toutes les sottes déclamations de la coterie?
L'économie sociale, de même que le droit, ne conoait pas du domaine, et subsiste tout entière es dehors de la propriété : notion de valeur, salaire, travail, produit, échange, circulation, rente, vente et achat, monnaie, impôt, crédit, théorie de la population, monopole, brevets, droits d'auteur, assurances, services puAlics, association, etc. Les rapports de famille et de cité ne requièrent pas davantage la propriété; le domaine peut être réservé à la commune, à l'État; la rente alors devient impôt; le cultivateur devient possesseur; il est nieux que fermiw, mieux que métayer; la liberté, l'individualité jouissent des mêmes garanties.
H faut bien le comprendre : l'humanité même n'est
22& RéSUMJÎ
pas propriétaire de la terre : comment une nation, comment un particulier âe dirait-ii souverain de la portion qui lui est échue? Ce n'est pas l'humanité qui a créé le sol : l'homme et la terre ont été créés l'un pour l'autre et relèvent d'une autorité supérieure. Nous Favons reçue, cette terre, en fermage et usufruit; elle nous a été donnée pour être possédée, exploitée par nous solidairement et individuellement, sous notre responsabilité collective et personnelle. Nous devons la cultiver, la posséder, en jouir, non pas arbitrairement, mais selon des règles que la conscience et la raison découvrent, et pour une fin qui dépasse notre plaisir : règles et fin qui excluent tout absolutisme de notre part, et reportent le domaine terrien plus haut que nous. L'homme, dit un jour un de nos évéques, est le contre-maître du globe. Cette parole a été beaucoup loiiée. Or, elle n'exprimé pas autre chose que ce que je viens de dire, que la propriété est supérieure à l'humanité, surhumame, et que toute attribution de ce genre, à nous pauvres créatures, est usurpation»
Tous nos arguments en faveur d'une propriété» c'est-à-dire d'une souveraineté éminente sur les choses, n'aboutissent qu'à prouver la possession, l'usufruit, l'usage, le droit de vivre et de travailler, rien de plus.
Il faut arriver toujours à conclure que la propriété est une vraie fiction légale; seulement il pourrait se faire que cette fiction fût telle dans ses motifs que nous dussions la regarder comme légitime. Sans cela
I BésuMJ 225
mm ne sortons pas du possessoire, et toute uotre argumentation est sophistique et de mauvaise foi. Il se pourrait que cette fiction, qui nous révolte parce que nous n'en apercevons pas le sens» fût si sublime, si splendide, si élevée en justice, qu'aucun de nos droits les plus réels, les plus positifs, les plus immédiats, les plus immanents, n'en approchât, et qu'ils ne subsistassent eux-mêmes qu'au moyen de cette clef de voûte, une vraie fiction.
Le principe de propriété, ultra-légal, extra-juridique, anti-économique, supra-humain, n'en est pas moins un produit spontané de l'Être collectif et de la société, et il nous incombe d'en chercher, sinon la justification complète, du moins l'explication.
Le droit de propriété est absolu, jus ulendi et a&tiiendt, droit d'user et d'abuser. Il s'oppose à un autre absolu, le gouvernement, qui commence par imposer à son antagoniste la restriction, qtmtenûs juris ratia patitur^ « autant que le comporte la raison du droit. » De la raison du droit à la raison d'État, il n'y a qu'un pas : nous sommes en péril constant d'usurpation et de despotisme. La justification de la propriété, que nous avons vainement demandée à ses origines, primeoccupation, usucapion, conquête, appropriation par le travail, nous la trouvons dans ses fins : elle est essentiellement politique. Là où le domaine appartient à la collectivité, sénat, aristocratie, prince ou empereur, il n'y a que féodalité, vassalité, hiérarchie et subordination ; pas de liberté, par conséquent, ni d'autonomie. C'est pour rompre le faisceau de la sooveraineté
226 lŒSTurf
COLLECTIVE, sî exoitîtant, si itdcraiable, qu'on a érigé contre lui le domaine de propriété, véritable insigne de la souveraineté du citoyen; que ce domaine a été attribué à Tindividn, TÉtatne gardant que les parties indivisibles et communes par destination : cours d'eau, lacs, étangs, routes, places publiques, frittes, montagnes incultes, forêts, déserts, et tout ce qui ne peut être approprié. C'est afin d'îftigffiTenter la facilité de locomotion et de circulation qu'on a rendu la terre mobilisable, aliénabll, divisible, après l'avoir rendue héréditaire. La propriété aHodiale est un démembrement de la souveraineté : à ce titre elle est particulièrement odieuse au pouvoir et à la démocratie. Elle est odieuse au premier en raison de son omnipotence; elle est l'adversaire de Taulocratie, comme la liberté Test de l'autorité-, elle ne pMt point aux démocrates, tous enfiévrés d'unité, de centralisation, d'absolutisme. Le peuple est gai quand il voit faire la guerre aux propriétaires. Et pourtant Talleu est la base de la république.
La constitution d'tme république, — qu'on me permette au moins d'employer ce mot dans sa haute acception juridique, — est la condition sine qnâ non du salut. Le général Lalayette dit «n jour, en montrant Louis-Phflippe : « Celui-d est la meilleure des républiques; » et la royauté constitutionnelle fut définie : « Une monarchie entourée d'institutions républicaines. » Le mot république n'est donc pas par luimême séditieux : il répond aux vues de la science autant qu'il satisfait aux aspirations.
it£6un 227
Les conséquemes imiiédiates de la propriété allo* diale sont : 1^ radministration de la commune par les propriétaires, fermiers et ouvriers réunis en conseil ; partant TiBdépeBdaaice comHHinale et la dispositioe de ses propriétés ; S° l'administration de la province pur les provindaux : d*oà la décenlralisatiofi et le germe 4e la fédération. La fàncfiioQ royale, définie par le sys*tème constitutionnel, est remplacée ici par des citoyens propriétaires, ayant Ions r<Bil ouvert sur les affaires paÛîques : poini n'^st besoin de médiation.
La propriété fëodale n'engendrera jamais une repu* èliqite; et réciproquement une république qui laissera tomber l'alleu en fi^, qui ramènera la propriété au communisme slave, ne subsistera pas; elle se convertira en autocratie.
De méme^ la vraie propriété n'engendrera pas une monarchie ; une monarofaie n'engendbrera pas aine vraie propriété. Si le contraire arrivait, si une agglomération dt prupriëtaires élisait un chef, par cela même ils ajidiqueraient leur quote-part de souveraineté, et tôt ou tard le principe propriétaire serait altéré en leurs mains; om si uae monarchie créait des propriétaires, elle abdiquerait implicitement, elle se démoliiraâ, à woins qu'elle ne se transformât volontairement en ivsyau^éconstitutminelle, plus nominale qu'effective^ représentant des propriétaires. On l'a vu en France, quand, sous Louis-Philippe, libéra»^ et républicains firent la guerre à Vesprit de doeher. On servait la cause de la royauté.
Amsi toute ma critique antérieure^ toutes les con-
228 RÉsuMi
clusioM égalitaires que j*enjâ déduites, reçoivent une éclatante confirmation.
Le principe de propriété est ultra-légal, extra-juri-* dique, absolutiste, égoïste de sa nature jusqu'à l'iniquité : il faut quil soit ainsi.
Il a pour contre-poids la raison d'État, absolutiste, ultra-légale, illibérale et gouvernementale jusqu'à l'oppres&ion : il faut qu'elle soit ainsi.
Voilà comment, dans les prévisions de la raison universelle, lie principe d'égoïsme, usurpateur par nature et improbe, devient un instrument de justice et d'ordre, à ce point que propriété et droit sont idées inséparables et presque synonymes. La propriété est Tégoïsme idéalisé, consacré, investi d'une fonction politifue et juridique.
Il faut qu'il en soit ainsi : parce que jamais le droit n'est mieux observé qu'autant qu'il trouve un défejaseur dans l'égoïsme et dans la coalition des égoi'smes. Jamais la liberté ne sera défendue contre le pouvoir, si elle ne dispose d'un moyeu de défense, si elle n'a sa forteresse inexpugnable.
Que le lecteur se garde de voir dans cet antago* nisme, ces oppositions, ces équilibrations» un simple jeu de mon esprit. Je sais qu'une théorie simpliste, comme le communisme ou l'absolutisme de l'État, est d'une conception beaucoup plus facile que l'étude des antinomies. Mais la faute n'en est pas à moi, simple observateur et chercheur de séries. J'entends dire par certains réformateurs : Supprimons toutes ces complications d'autorité, de liberté, de possession, de con-
currence, de monopole, d'impôt, de balance du commerce, de services publics; créons un plan de société uniforme, et tout sera simplifié, résolu. Ils raisonnent comme le médecin qui dirait : Avec ses éléments si divers, os, muscles, tendons, nerfs, viscères, sang artériel et veineux, suc gastrique, pancréatique, chyle, humeurslacrymales,synoviales, gaz, liquideset solides, le corps est ingouvernable.Réduisons-le à une matière unique, solide, résistante, les os par exemple; l'hygiène et la thérapeutique deviendront jeu d'enfants. — D'accord, seulement la société, pas plus que le corps humain, ne peut s'ossifier. Notre système social est compliqué, beaucoup plus qu'on ne l'avait cru. Si toutes les données nous en sont acquises aujourd'hui, elles ont besoin d'être coordonnées, synthétisées d'après leurs lois propres. Là se découvre une pensée, une vie intime collective qui évolue en dehors des lois de la géométrie et de la mécanique ; qu'il répugne d'assimiler au mouvement rapide, uniforme, infaillible d'une cristallisation; dont la logique ordinaire, syBogistique, fataliste, unitaire, est incapable de rendre compte, mais qui s'explique merveilleusement à l'aide d'une philosophie plus large, admettant dans un système la pluralité des principes^ la lutte des éléments, l'opposition des contraires et la synthèse de tous les indéfinissables et absolus.
Or, comme nous savons qu'il y a des degrés dans l'intelligence aussi bien que dans la force; des degrés dans la mémoire, la réflexion, l'idéalisation, la faculté d'invention ; des degrés dans l'amour et dans la pensée ;
-230 nésuMB
des degrés dans la sensibilité ; des degrés même dans le moi ou k conscience; comnie il est impossible de dire où commenoe ce que nous appelons âme et oii eUe finit, pourquoi nous refuser à admettre que les prin*cipes sociatfx, si bien liés, si bien raisonnes, où se découvrent tant de raison, de prévoyance, de sentiment, de passion, de justice, sont Tindice d'une véritaUe vie, d'une pensée supérieure, d'une raison autrement constituée que la ndtre ?
Pourquoi, s'il en est ainsi, ne verrions^nous pas dansées faits rdccomplissementde la eréatù&n direct de la sociélé par tUe-méwte^ résultant du simple rapprodiement des él^ents et du jeu des forces q« constituent la société?
Nous srvons surpris une logique à part, des maximes qui ne sont pas celles de notre raison individuelle, bien que oeHe-ci anive, par l'étude de la société, à les découvrir et à se les approprier. Il y a donc une différence entre la raison individmlk et la raison ecÊBdive.
Nous avons pu observer encore, grâce à la propriété et'à ses accompagnements, un autre phénomène, une autre loi, celle des forces libres, allant et revenant, approximations indéfinies, latitude d'action et de réaction, élasticité de nature, diapason étendu, qui est le propre de la vie, de la liberté, de la fantaisie. Propriété et gouvernement sont deux créations spontanées d'une loi d'immanence qui se refuse à l'idée d'une initiation étrangère, dans l'hypothèse de laq»eBe chaque groupe humain aurait eu besoin d'un initiateur
RésuitiÈ 231
spédd, ainsi qs*0B Toit un métropeliiaffl iai^esiir un éfèque, celui-ci mposer jtes inaiDs an cupé, qià ii son tour baptise et adoiiiristre les oiuûHes.
Ceci compris, dmib remarquerons que les lois gênénies 4e rfaist<oire sont ]6s mêmes que celles de Tor* ganisatiott sociale. Faine l'histoire de la propriété chez un peuple, c'est dire oonofiiont il a traversé les crtses de sa forma1i<m politique, comment il a prodmt ses pMTOirs, ses organes, éqpiilibré ses fèroes, réglé ses intérêts, doté ses citoyens; coadHientil a vécu, comment il est mort. La propriété est le principe le plus fondamental à Faide duquel on puisse expliquer Ie& révolutions de Tfaistoire. Elle^ n'a pas encore existé dans les oon^itions oà la place la théorie; aucune nation n'a jamais été à la hauteur de cette institution ; maiselle régit positiTement l'histoire, qooiqne absente, et elle précipite les nations à la reconnaître, les punissant de la trahir.
La loi romaine ne Ta reconnae que d'une manière incomplète, unilatérale. XSle avait bien dé£ni la sou-* veraineté du citoyen sur la terre à M édàixe ; elle n'avait mtllement reconnu le rôle et défini le droit de l'État. La propriété romaine est la propriété indépendante du contrat social, absolue, sans solidarité ni réciprocité, antérieure et même supérieure au droit public, propriété ^ïste, vicieuse, inique, et que con-damna justement l'Eglise. La république et Tempire ont croulé l'un sur l'antre, parce que le patriciat n*a voulu la propriété que pour lui seul; que la plèbe victorieuse eni^te n'a pas su l'acquérir, la faire valoir,
et la coDsoliaer ; et que l'esclavage, le colonat gâtèrent tout. Du reste, c'est par la propriété allodiale qu*0Dt été vaincues toutes les aristocraties et tous les despotismes, depuis la fin de l'empire d'Occideut jusqu'à aujourd'hui. La propriété allodiale, abandonnée aux communes, à la roture, par le noble, a étouffé la puissance seigneuriale, et, en 1789, englouti le fief; — c'est ce même principe qui, après avoir amené l'usurpation du noble polonais, simple usufruitier au coin* mencement, s'est retourné contre lui, et lui a fait perdre la nationalité; qui, en 1846, a amené les massacres de Gallicie.
C'est contre le principe allodial que se raidit l'Angleterre, aimant mieux, à l'exemple du patriciat roli.ain, jeter le monde en pâture à ses travailleurs que de laisser partager et mobiliber le sol, et équilibrer la propriété.
Le principe de propriété synthétique, allodiale ou équilibrée, devait conduire progressivement la France de 89 à une République égalitaire, avec ou sans dynastie : le principe dynastique devant être subalternisé en France comme il 1 est en Angleterre, mais d'après un autre système. On l'e^éra un moment, en 1830. Malheureusement, les esprits prévenus des idées anglaises n'avaient pas saisi la différence profonde qui devait distinguer la Constitution française, basée sur l'alleu, de la constitution anglaise, basée sur le fief. Ce fut Sieyès, l'un de nos politiques les plus profonds, qui répandit cette erreur. L'idée de deux Chambres prévalut là où il n'en fallait réelle-
Kisrsut 233
ment qu'une; Napoléon la recueillit dans son Sénat et son Corps législatif; il créa des majorats, des titres de noblesse. 4814 répéta l'erreur, devenue vieille, dans sa Chambre des pairs et sa Chambre des dé* pûtes.
Puis on établit un cens électoral, de grands et petits collèges : ce qui supposait une grande et une petite propriété; insensiblement, tandis que le sol s'émiettâit à outrance dans la classe inférieure, il s'agglomérait de nouveau, et la grande propriété se reformait à l'aide des capitaux industriels; la féodalité financière, manufacturière, voiturière, minière, judaïque, arrivait ensuite ; si bien que la France ne se connaît plus aujourd'hui; les uns se disent que le gouvernement constitutionnel , importé d'Angleterre , n'était pas fait pour elle ; les autres redemandent leur royauté bourgeoise de 1830; le petit nombre, qui affirme la République, et ne veut qu'une Chambre^ ne sait pas lui-même la raison de son désir et quels sont les principes constitutifs du gouvernement de la Révolution.
La propriété a subi de nombreuses éclipses dans l'histoire, chez les Romains, chez les barbares, dans les temps modernes et de nos jours. Les causes de cette défaillance, nous les trouvons dans l'ignorance, l'impéritie, et surtout l'indignité des propriétaires. A Rome, l'avarice des nobles, leur résitance aveugle aux légitimes réclamations du peuple, la déchéance des plébéiens, préférant à la culture le brigandage des armées, le pillage militaire et les subventions césa-
33l4 miaiamt
rieni^es, font table rase, avec ta propriété, da droit, des libertés et de la natioBalité. L'oppression féodale, au meyeii â^e, rejetle tous les petits propriétaires d'allé é»s le âef. La propriété, éclipsée pour plus de mille ans, reparaît avec la Révolution française. Sa période asceôéante s'arrête à k fin du règne de Louis-Philippe; depuis, elie est s«r son déclin : indignité.
Les propriétaires indignes, c^est la masse, surtout dans les campagnes. La Révolution, en vendant les biens d'Église et d'émigrés, a créé une nouveHe classe de propriétaires; eUe a cru les intéresser à la liberté. Point du tout : elle les a intéressés à ce que les émigrés et les Bourbons ne revinss^t pas, voilà tout. Pour cela, ks bénéficiaires n'ont rien imaginé de mieux que de se donner un maître, Napoléon. Et quand celui-ci, usant de démence, autorisa les émigrés à revenir, ils lui en firent un crime : jamais ils ne les auraient trouvés assez loin.
La propriété, créée par la Révolution, ne se comprend plus elle-même comme institution politique, faisant équilibre à l'État, garantie de la libâié, de la bonne administration; elle se considère, par eièt de l'habitude, comme privilège, jouissance, aristocratie nouvelle, alliée au pouvoir par le partage des emplois, par conséquent des impôts, et iniâressée de la sorte h l'exploitation des masses. Elle n'a songé qu'à sa proie. Le chaos est profond, et l'on ne saurait en ac-* cuser en particulier aucun système. C'est le législa* teur de 89 qui a mmipé de prévoyance; ce smA les
propriétoircs BOttvejrBx, acquéreurs d^ inem natio- BJrax, qui mi mzoqaé de caractère et d'esprit public, ea disant à Napoléon P' : Sègne et gou/ceme, pourvu que nous Jouissions, Sous la Restauration, il y eut un instinct de réforme; la bourgeoisie passa dans Topposiiion, -oè est sa place; -elle fit antithèse à FÉtat; mais ce m^if était accidentel : on voyait dans les Bourbons les princes de l'ancien régime ; on faisait la guerre pour le maintien des ventes; et quand la Révolution de juillet ^eut cliangé la dynastie, la propriété se donna au pouvoir. Leur marché fut bientôt candii : la bourgeoisie, par ses députés, consentait rinipôt, dont les neuf dixiènwîs lui revenaient par les emplois. Elle a érigé la corruption en système, et déshonoré la propriété par l'agiotage ; elle a voulu joindre les bénéfices de la banque h ceux de la rente ; elle a préféré les traitements de l'État, les gains du trafic et de la bourse i la production terrienne, obmue soit par le travail, soit par une bonne administfration; elle s'est laissé surcharger d'impôts; elle a laissé prendre la prépondérance à la manufacture et au commerce ; die ast serve des grandes compagnies.
Un point capital qu'il ne faut pas oublier, c'est que le citoyen, par le pacte fédératif qui lui confère la propriété, remit deux attributions contradictoires : il doit suivre d'un oôté la loi de son intérêt, et de l'autre il imM veiller, comme membre du «orps social, à ce que sa propriété ne fasse détriment à la chose publique. Eu im mot, il est constitué agent de police et
236 luisuMÉ
voyer sur lui-même. Cette double qualité est essentielle à là constitution de là liberté : sans elle tout édifice croule; il faut revenir au principe policier et autoritaire. Où en est la moralité publique sur ce chapitre ?
Nous avons eu une réglementation de la boulangerie. Or, elle eût été inutile si le corps social avait été organisé de manière que le commerce et la fabrication du pain , la vente des blés fussent véridiques et probes; ce qui n'a pas lieu et n'aura pas lieu tant que nos mœurs ne seront pas renouvelées. La réglementation, d'ailleurs, n'a jamais rien pu contre les effets d'un pacte de famine, aussi réel aujourd'hui qu'avant 89. On a réglementé la boucherie, qui vend des cadavres pour viande fraîche, des chevaux pour des bœufs ; réglementé les marchés : poids et mesures, qualité et quantité. Légumes, fruits, volailles, poisson, gibier, beurre, laitage, tout est taré, surenchéri, il n'y a de remède que dans la répression, tant que la conscience publique n'aura pas été renouvelée, tant que, par cette régénération, le citoyen producteur et vendeur ne sera pas devenu son propre et plus sévère surveillant. Cela se peut-il, oui ou non ? La propriété peut-elle devenir sainte ? La condamnation, dont l'Evangile l'a frappée, est-elle indélébile ? Dans le premier cas, nous pouvons être libres; dans le second, nous n'avons qu'à nous résigner; nous sommes fatalement, et pour jamais, sous la double loi de l'Empire et de l'Église, et toutes nos démonstrations de libéralisme sont hypocrisie pure et surcroît de misère.
BÉsuMé 237
En fin de compte, c'est une question de savoir si la nation française est capable de fournir aujourd'hui de vrais propriétaires. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la propriété est à régénérer parmi nous. L'élément de cette régénération, c'est, avec la révolution morale dont nous venons de parler, l'équilibration.
Toute institution de propriété foncière suppose : 1"^ soit une distribution égale des terres entre les dé* tenteuFs; 2** soit, en faveur de ceux qui ne possèdent rien du sol, un équivalent. Mais c'est là une pure supposition : l'égalité de propriété n'est point un fait initial ; elle est dans la fin de l'institution, non dans ses origines. Nous avons remarqué d'abord que la propriété, parce qu'elle est abusive, absolutiste, basée sur l'égoïsme, doit forcément tendre à se limiter, à se faire concurrence, et par conséquent équilibre. Sa tendance est à l'égalité des conditions et des fortunes. Justement parce qu'elle est absolue, elle repousse toute idée d'absorption. Pesons bien ceci.
La propriété ne se mesure pas sur le mérite, puisqu'elle n'est ni salaire, ni récompense, ni décoration, ni titre honorifique ; elle ne se mesure pas sur la puissance de l'individu, puisque le travail, la production, le crédit, l'échange ne la requièrent point. Elle est un don gratuit, accordé h l'homme, en vue de le protéger contre les atteintes du pouvoir et les incursions de ses semblables. C'est la cuirasse de sa personnalité et de l'égalité, indépendamment des différences de talent, génie, force, industrie, etc.
« Supposons, disais-je en 1840, que la tâche so-
238 RfisuAifi
ciâle journaltëre, évaluée en kbour, sarclage, moisson, soit ded€iix décamètres carrés, et que la moyenne de temps nécessaire pour s'en acquitter scût de sept heures : tel travailleur aura fini en six heures, tel autre en huit seulement; leplusgrsmd nombre en emploiera sept; mais peunru que chacun fournisse la quantité demandée, quel que soit le temps qn'il y emploie, il a droit à l'égalité de salaire. Le travailleur capable de fournir sa tâche en six heures aura*t*fl le droit, sous prétexte de sa force et de son. activité pbis grandie, d usurpa* h. tâche du travs^leur le moins habile et de lui ravir ainsi le travail et le pain ? Qui oserait le soutenir ?... Si le fort vient au secours du faible, sa bienfaisance mérite louange et amour; mais son aide doit être librestent acceptée, non imposée par force et mise à prix. » (Qu'est-ce que la Profriéié? 1^' mémoire).
Soas le régime communautaire et gouvernemental liste, il faut de la police et de l'autorilié pour garantir le faible des envahissements du fort ; malheureusement la piolice et Tautorité, depuis qu'elles existent, n'ont jamais fenctionné qu'au profit du fort,, dentelles ont grandi les moyens d* usurpation. La propriété, absolue, incoercible, se protège d'elle-même. C'est Tarme défensive du citoyen, son bouclier -^ le travail est son épée.
Voilà pourqjuoi elle convient à tous : au papille comme à l'adulte majeur, au nègre comme au blanc, au retardalaire comme au précoce, à l'ignorant comme au savant, à Tartisani comme au fonctionnaire, à l'ou-
hismiÉ 239
mer comme à rentrepreneur, an paysan comme au bourgeois et au Boble. Yoilà pourquoi l'Église la préfère au salaire; et, par la même raison, pourqucn la papauté requiert h son tour la souveraineté. Tous les évéques, au moyen âge, furent souverains; tous, jusqu'en 1789, furent propriétaires; le pape seul est resté comme relique.
L'équilibre de la propriété requiert encore des garanties politique» et économiques. Prapriéliy — Étaty tels sont les deux pôles de la société. La théorie de la propriété est le pendant de la théorie de la justification, par les sacrements, de Thomme déchu.
Les garanties de la propriété contre elle-même sont :