EN FÉODALITÉ
La famille primitive se multipliant ou se dédoublant dans sa subjectivité par le mariage de ses rejetons; la liberté, d'autre part, se montrant incompressible dans l'individu, la personnalité dans le couple conjugal in* violable, il y a lieu de suivre celte multiplication ou ce dédoublement de la famille, dans son objectivité, c'est-h-dire dans la possession et l'exploitation du sol : ce n'est pas encore la propriété, comme on verra tout à rheure; mais c'est déjà la distinction du tien et du mien, dans une limite déterminée par le besoin de chaque famille et par son travail. Des bornes sont plantées, non point, comme l'a cru Rousseau, pour marquer l'aliénation du territoire, mais uniquement pour marquer la limite des cultures et le partage des produits. Le règne de Gain, le possesseur terrien, commence ; il prévaut contre celui d'Abel, le gardeur de troupeaux; la guerre éclate entre le labourage et la vaine pâture, entre le producteur de blé sédentaire et le berger nomade. Cet instant dramatique, auquel toutes les traditions rapportent la fin de l'âge d'or, que la cosmogonie hébraïquç a maudit, et probablement calomnié en la personne de Gain le fratricide, est devenu au contraire, chez les peuples d'Italie, le point de départ de la religion. La famille est sanctifiée ; son chef, paterfamilias , est juge , prêtre et guerrier; l'épieu dont il forme sa palissade, et avec lequel il combat à la guerre, signe de sa dignité et de &a force, est en même temps le symbole du Dieu qui préside à la guerre et à la possession. La plantation des bornes est une cérémonie religieuse; les ar-
penteurs qui en sont chargés sont d^s ministres du culte ; la borne elle-même, de pierre ou de bois, ï>rminm, est une divinité contemporaine de Yesta et des Lares. .C'est ainsi que le même fait a été vu d'un œil différent 'dans les cajitons de l'antique Hespérie, et dans les déserts de l'Arabie et les steppes des Scythes. Chaque peuple parle selon ses inclinations et sies préjugés : au philosopha d'apprécier les faits selon la raison.
Quelle est donc l'étendue du droit du détenteur du sol? C'est ce qu'il importe de bien définir. Dans ce système, qui a dû s'inaugurer en même temps que com^ mençait le défrichement du sol et le débordement des faillies, la communauté originelle, devenne l'État, ouïe prince.quiJe représente, est censée avoir i?eçu de Dieu, créateur «et seul vrai propriétaire, l'investiture du sol. Adsmez aette fiction; elle .montre avec quel soupule de coQ^cien^e, ,av.ec quelle Justasse de bon sens .procédèrent les premiers iiistitutâurs des nations. Us .ne disaient pas, à la «manière des conque-^ rants qui vinrent après : Ce champ est à moi parce que je l'occupe, parée que je Tai gagné avec mon épée; ou bien encore, parce que je l'ai, le premier, retourné avec ima charrue. Non; ils comprenaient que ni rocaupation,iiitla for^e, ni.ndime le travail ne con- {èrent>lie domaine du sol; utils le.décUraient.fr4meh#noent, on .faisant femonter àDieu.te^koit du iprince, source cde .tous les autres^ ils^taien.t Loin de penser qu'un jour ce droit divin, formule rigoureuse de la justice, dégénérerait en un .monstrueux atuas, et d»-
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Tiendrait synanyme du plus abominable despotisme. Le prince donc, chef de rÉtat, ayant reçu de Dieu la terre, la possédant en toute souveraineté, et en posant selon sa prudence et son plaisir, la distribuait ensmte à ses guerriers, chefs de famille; on devine qu'il n'avait reçu son investiture que pour cela. Â qtMH«s conditions la terre était-dle sous-cédée par le clief à ses compagnons? C'est id qu'il oonvieal d'ëtu- <fier de près ce système de possession, système qui, dans ses ternies, n'offire aucune prise à la critique, et qu'on peut regarder comme Texpreasioa la plus pure de la jurisprudence individuelle.
f^uisque la tenpe appartient originairement à Dieu, qai Ta donnée, et que c'est de lui que l'a reçue la coMBfHnâuté, sans exehision ni acception de ^rsonnés, et puisque le ptrtage n'a lieu qu'en vue d'assurer la liberté et la responsabilité de chacun, et de prévenir la iffomiscuité des familles^ il s'ensoit que le domaine éminentde cette terne, on, comme nous.disddis aujourd'hui, la propriété, reste à l'État, et que ce qui passe au chef àt famille »'est auére chose qu'une faculté d'exploitation et une garantie d'usufmit; qu'aiiisî la portion de terre délivrée à chaque citoyen ne peut être par eelui*d vendiae el aliénée, comme il fait ^s produits de sa culture et du croit de son bétai-, que s'il ne peut aliéner et vendre, il ne peut pas da^SKtage diviser son lot, ni le dénatimer et le perÂe; il doit an o^atraire le faire vakir en btm père de fa-fniUe^ l'expression est demeurée dans la langue; en soite q|iie> toit ea tirant de son f(mds le parti le plus
avantageux pour lui et les siens, le détenteur est tenu de le conserver et de le reproduire, pour ainsi dire, à toute réquisition.
V indivisibilité et Yinaliénabilitéy tels sont, en deux mots, les caractères' généraux de la possession. L'hérédité s'ensuit-, non point comme une prérogative, mais plutôt comme une obligation de plus imposée au possesseur. On comprend que le partage du sol étant fait surtout en vue des familles, ce n*est point parce que le droit du détenteur est absolu qu'il transmet sa possession, c'est au contraire parce que ce droit est restreint, que la possession est héréditaire.
Enfin, à ces conditions fondamentales se joint l'obligation d'une redevance à payer au prince, en fruits, bétail, argent, hommes ou services : signe d'hommage au suzerain, et de la mouvance ou tenure du possesseur.
Je dis que ce système, qui, sous une forme plus ou moins explicite, fut originairement celui de tous les peuples, Égyptiens, Arabes, Juifs, Celtes, Germains, Slaves, et des Romains eux-mêmes, est parfaitement rationnel, j'entends d'une rationalité particulariste et de simple bon sens; et qu'au point de vue de la justice et de l'économie publique, il défie la critique. C'est la possession terrienne que l'empereur de Russie Alexandre II vient de donner aux paysans avec la liberté. C'est cette même possession qui, modifiée selon les vues du catholicisme, les traditions latines et les mœurs guerrières, a régné pendant tout le moyenâge, sous le nom de fief. La conscience individuelle,