‹ Œuvres, précédées d'une noticeChapitre 10 sur 114 · INTERLOCUTEURS · texte numérisé non relu

INTERLOCUTEURS

DAMON, élève de la ci-devant université, TIRCIS, élève de la pension de M. Dubois.

DAMON

Cher Tircis , je l'avoue , en parcourant ces lieux,

D'un regard étonné , mais non pas envieux ,

Je contemple vos jeux , vos plaisirs , votre ivresse.

TIRCIS

Qu'entends-je? ces plaisirs, ces jeux, cette allégresse

Seraient-ils étrangers à ton cœur, à tes yeux?

Dans vos hameaux , Damon, n'étes-vous pas heureux?

DAMON

, Nous heureux!.. Nous l'étions avant l'affreux orage ' Qui , portant dans ses flancs la mort et le ravage , Sur nos champs dépeuples , flétris en un instant , Vint fondre , et promenant son soufle dévorant Du plus humble vallon aux plus hautes montagnes , En déserts a changé nos fertiles campagnes. Depuis ce jour, Tircis, l'épine au tronc noueux , Le vil chardon , la lierre aux cent bras tortueux , Du laurier, de la rose usurpant le domaine , De leur poids parasite embarrassent la plaine : Toute fleur craint d'y naître , et tout fruit d'y mûrir : Dans ces prés, où l'agneau se plaisait à bondir, Où venait folâtrer l'innocente bergère , Le loup , le sanglier se font entre eux la guerre : Des animaux hideux , féroces ou rampans , De ces lieux dévastés sont les seuls habitans -, Les muses ont quitté nos paisibles contrées , Que souvent au Parnasse elles ont préférées -y Et nous , leurs nourrissons , dispersés dans les bois , A peine savons-nous accorder nos hautbois.

' On se ressentira long-temps de la suppression de l'Université de Paris , que rien n'a remplacée.

Que dis-je ? les oiseaux , jadis nos premiers maîtres , Ne nous appellent plus à leurs concerts champêtres -, Tout se tait ou gémit j l'aigre cri des corbeaux Retentit seul encor dans ces vastes tombeaux.

TIRCIS

De ton récit , Damon , mon âme est consternée ^

Mais qu'il me fait bénir l'heureuse destinée

Qui , lorsque autour de nous un fléau destructeur ,

A semé l'épouvante et le deuil et l'horreur,

M'a conduit dans ces lieux, riche et douce retraite

Qui m'offre tous les biens que ta douleur regrette ! ,

Oui , Damon , dans ces lieux , grâce aux soins réunis

Du sage Palémon \ de l'aimable Daphnis ^ . ,■

. ".rt^^r iiO

De sa charmante épouse et surtout de sa mère ^, Nos champs n'ont rien perdu de leur beauté première.. Sous un ciel toujours pur, dans le sein de la paix , Nos jours coulent heureuxj tout prévient nos souhaits j De limpides ruisseaux, de verdoyans ombrages, .

Dès prés toujours fleuris, les meilleurs pâturages , ^.

. !^.>l ..i znni) ^.1^'' iiiitm hitin <ftoofl Id

' M. Loyseaii.

' M. Dubois.

' Madame Loyseau : c'esl à ses soins vraimcnlmateruulsqircst coiilice rétlucation physique des enfans. '" ^''^ ''■' '

POÉSIES DIVERSES. g^

Destroupeaux!., tulesvois, frais comme le printemps, Beaux de santé , de joie , ils suivent triomphans ,'i La mère de Daphnis , la leur, dont la tendresse Tour à tour les nourrit, les pare et les caresse. A de plus graves soins Daphnis et Palémon Président : leurs talens forment notre raison \ A notre œil curieux dévoilant tous les âges i , L'un nous apprend les mœurs , les différens usages Des bergers , des héros , des peuples et des rois 5 L'autre de l'univers nous explique les lois ^ : Avec l'un, dans un court et simple apprentissage , Des anciens bergers nous parlons le langage ^ ; Avec l'autre , prenant un vol ambitieux , Nous mesurons la terre et lisons dans les cieux 4. > Du Panthéon antique en nous traçant l'histoire ^ , L'un , sans la fatiguer, orne notre mémoire -, L'autre , en nous égayant aux dépens des faux dieux ^, Nous fait aimer celui qu'ont aimé nos aïeux.

' L'Histoire et la Géographie.

' La Physique. ■;:' '.r

' La langue latine.

* La Géométrie et rAstronbmic.

* La Mythologie.

®La Reliirioii.

De vos hameaux détruits les muses exilées ' Pour seconder leurs soins sont par eux appelées : Uranie et Clio , Calliope surtout , Un Virgile à la main vient former notre goût ^ Et ce soir dans nos jeux , Damon , toi-même encore Tu pourras reconnaître Eulerpe et Terpsichore ^. Mais sais-lu quel objet , enchantant nos hameaux ^ , Donne aux fleurs leur parfum, leur ramage aux oiseaux, Aux ruisseaux gazouillans leur aimable murmure , Un aspect plus riant à toute la nature ? Pourquoi la ronce même en nos vergers fleurit , Et pourquoi Thumble arbuste à l'instant y grandit ? C'est que Vénus ( du moins on prétend que c'est ell(3). Sous les traits ingénus d'une simple mortelle , Partageant nos travaux , se mêlant à nos jeux , De son éclat fécond anime ces beaux lieux :

• MM. Dubois et Loyseau ont pour coopératcurs des professeurs distingués de la ci - devant Université , entre autres MM. Tonnelier et Maheraut , dont l'un enseigne l'Histoire naturelle, et l'autre la Littérature latine et française.

' La distribution des prix a été suivie d'un concert et d'uu bal, exécutés par les élèves de la maisorr.

3 Madame Dubois-Loyscau. Ce portrait ne paraîtra flatté ù aucun de ceux qui connaissent l'original.

POÉSIES DIVERSES. gS

Chacun veut à l'envi lui plaire , et son sourire Récompense lui seul les efforts qu'il inspire. i/î

Heureux , nous ne pouvons sentir que ses bienfaits !... Dans ces lieux, dans nos cœurs pour conserver la paix, Elle a laisse son fils aux nymphes de Cythère, Où près de nous s'il ose accompagner sa mère , Ce dieu , que Ton nous peint terrible et si méchant, Innocent et timide , ici n'est qu'un enfant. Mais que vois-je ? tes yeux se remplissent de larmes. . .

DAMON

Pardonne , de ton sort en me peignant les charmes , Tu me fais trop sentir tout ce que j'ai perdu.

TIRCIS

Eh bien! console-toi, Damon, tout t'est rendu. De ton bonheur passé si le nôtre est l'image , Avec nous dès ce jour que' ton cœur le partage.

DAMON

Quoi ! tu veux?....

.T.IRCIS.

ii/:V 1><J Je veux mettre un terme à ta douleur j

Est-ce en le déplorant qu'on répare un malheur ? Regarde en nos bosquets la tendre Philomèle : Des chantres du printemps aucun n'aime comme elle. Que d'une main avide un berger ravisseur Enlève le rameau qui portait son bonheur; On la voit quelque temps plaintive , désolée , Voltiger et gémir autour de la vallée Où reposa le fruit de ses premiers amours ; Mais le deuil s'affaiblit , s'éloigne tous les jours, Et déjà l'oiseau chante , en saluant l'aurore , L'espoir d'aimer bientôt et d'être mère encore. Reste avec nous , Damon , bientôt... Quels cris joyeux Remplissent cette enceinte et s'élèvent aux cieux ! Vois acco\irir en foifle au son de la musette , Et pasteurs et troupeaux; tout annonce une fête : Recueillant le doux fruit de ses heureux travaux , Chaque berger vainqueur, aux yçux de ses rivaux, Va des mains de Daphnis recevoir la couronne. Celui qui la reçoit et celui qui la donne , Egalement fêtés , se partagent entre eux Et l'amour et l'encensde ce concours nombreux, Qui t'offre une famille heureuse et bien unie De vainqueurs sans orgueil , de vaincus sans envie. Viens , Dampn , à Daphnis je vais te présenter \

POÉSIES DIVERSES. gS

Viens ; bientôt avec nous tu voudras le chanter ; Dans tes yeux plus sereins déjà le plaisir brille, Et je vois que ton cœur sera de la famille.

DAMON

Ah ! dès ce moment même il est à vous, ce cœur Que l'amitié console et rappelle au bonheur : Oui , je joindrai ma voix à vos chants d'allégresse ^ De mes accens, Daphnis, excuse la rudesse : Il ne me reste plus que ce méchant hautbois, Dont l'aigre son fait fuir les habitans des bois 5 Mais quand le dieu du jour dissipe le nuage Qui couvrit ses rayons pendant un long orage, Les oiseaux, égayés par ses feux renaissans , Pour saluer le dieu , confondent leurs accens 5 On les entend sous l'orme , où le chœur se rassemble, ' Gazouiller, croasser, crier, siffler ensemble. Tandis que Philomèle , au chant mélodieux , Module des accens faits pour charmer les dieux. Sur un buisson voisin la pie au dur ramage De son rauque gosier tire un rustique hommage , Et plaît pourtant au dieu qu'elle semble insulter ; Il sourit aux efforts qu'elle fait pour chanter. Cet exemple autorise et décide mon zèle.

TIRCIS

Le cœur a-t-il besoin d'excuse ou dé modèle ? Inspirés par lui seul , par lui seul réunis , Chantons , célébrons tous Palémon et Daphnis. Notre hommage plaira j je le prédis d'avance 5 On aime les accéns de la reconnaissance.

Page 1