CONTE VERITABLE
Je le vois , cher ami , cette mouche te pique : Tu brûles de savoir le tragique accident ( D'autres plus volontiers rappelleraient comique) > . Dont mon menton encore aujourd'hui se ressent. -Q Je vais te contenter^ par un récit fidèle, '';! /t
Je veux , en t'égayant , récompenser ton zèk; -, Mais , pour mieux irriter ton curieux désir, Souffre que , de plus haut , je prenne l'aventure : '^
Tti m'en sauras gré, je le jure \ C'est en le suspendant qu'on double le plaisir. Tu connais ce château dont la superbe cime Majestueusement s'élève , et dont l'aspect ,
Toujours si redouté du crime , Même aux cœurs innocens imprime le respect , Vincennes , en un mot ; c'est dans ce château même
Que de dîner j'eus avant-hier l'honneur.
J'entre , on me fait l'accueil le plus flatteur ^
Mais en entrant , ma surprise est extrême De voir... ce qu'en ces lieux je n'aurais pas cru voir/
Jeunes beautés , à la taille légère , Air naïf, teint de rose, et tout ce qu'à Cythère Créa ce petit dieu dont tout sent le pouvoir. Je ne m'attendais pas à rencontrer les Grâces
Dans ce redoutable séjour 5 Et qu'un lieu , si célèbre en fameuses disgrâces , Pût offrir à mes yeux le palais de l'Amour. La table nous appelle -, on aplacé son monde-, Dans les verres Baccbus , dans les yeux la gaîté Pétillent-, tout s'anime, et l'on fait à la ronde Circuler les bons mots , la joie et la santé.
Mais quelle scène intéressante !
Quel spectacle divin, peu connu dans Paris , Frappe , enchante nos yeux et nos cœurs attendris ! Le dessert commençait-, une femme charmante , Qui joint aux fleurs de la beauté Les fruits si doux de la maternité , Fait apporter son fils (j'étais à côté d'elle).! On rit , l'enfant sourit ; on parle , il veut parler : On folâtre, on cajole : imitateur fidèle, Par ses sauts, par ses bonds il semble cajoler : Bientôt d'un vin exquis chacun remplit son verre -,
Le petit singe alors , pour nous rendre jaloux , Demandant à grands cris un nectar bien plus doux , Se jette avec transport sur le sein de sa mère. D une pudique main , la mère, en souriant, Découvre. . . Oh ! qui de nous, à ce charmant spectacle, ^ Qui de nous n'eût voulu redevenir enfant? Amour, c'était à toi de faire ce miracle ! L'heureux poupon, ces lis, faits pour charmer les dieux ,
Sans crainte il les baise , il les touche ; Seul il peut y porter et les mains et la bouche ; Mais tous les spectateurs les dévorent des yeux.
Cependant l'aimable nourrice.
Sans s'étonner et sans rougir, Poursuivait... De quoi donc veut-on qu'elle rougisse ? Est-il devoir plus saint et plus doux à remplir?
Ah ! cède au vœu de la nature !
Laure, des voluptés tu goûtes la plus pure : Que celle dont le cœur ne sut jamais sentir, Jette au hasard son fils dans un sein mercenaire ; Allaiter ses enfans c'est être deux fois mère.
Mais il est temps de raconter
La catastrophe un peu sanglante,
Et pourtant très-divertissante.
Que mon menton meurtri peut eucore attester.
Jeunesse , comme on dit , ne peut rester en cage ;
Au sortir d'un joyeux repas Chacun, à sa bergère ayant donné le bras, Va fouler, en sautant, l'herbe du voisinage ^ J'étais ingambe alors -, d'un leste cavalier ; ^j
Je veux jouer aussi le galant personnage , :^^q
Et je saisis , sans me faire prier, Le bras charmant d'une Iris de mon âge. .
Nous partons : la gaîté nous conduit par la main , Et le plaisir nous suit : tout va bien et bon train : Nul accident. Bientôt la bruyante folie Voulut , pour mon malheur, être de la partie :
Las de n'aller qu'en sautillant.
Chacun, du haut d'une colline, nr^iuùH
Prend son essor, court, vole, et la troupe enfantine Semble en rapidité le disputer au vent j Aucun ne touche à terre. . . aucun ! ah ! c'est trop dire , Je n'y touchai que trop , et ma compagne aussi ! .< s
Cher ami... plains-moi... c'est ici ^,.>
L'instant fatal : tous deux, dans un commun dt^lire , Plus légers que l'oiseau, nous volons... un .faux pas Nous trahit... nous tombons... une pierre incivile Me froisse le menton , me sillonne le bras : Non loin de moi, gisait ma compagne iramobije. ;,,
Pour égayer l'histoire, un conteur scandaleux Dirait qu'un amoureux zëphire Osa lever... mais c'est médire :
Moi qui , dans ce moment fâcheux , Placé sur son niveau , pouvais , et sans chandelles , Voir tout , je ne vis rien. Pâle, sanglant , confus , Et jurant qu'à courir on ne me prendra plus , A moins qu'Amour ne me prêtât ses ailes, Je me relève enfin. Sur mon menton brisé. Un baume bienfaisant , qui nous vient d'AngleLerre , Mais qu'alors je nommai vrai baume de Cy thère , Par ma fidèle Iris est à l'instant posé , Et voilà de ma mouche , ami , tout le mystère.