FABLE ALLÉGORIQUE
Faite en sortant d'une distribution de pris , chez MM. Dubois et Loyseau , maîtres de pension.
Dans un canton fertile , et sous un ciel serein , Habite un jardinier , paisible souverain j
Non de ces jardiniers vulgaires
Dont l'art borné n'excelle guères Qu'à planter, aligné sur un sol ignoré, Le légume jadis en Egypte adoré, Art utile , il est vrai , mais monotone et triste : Daphnis ' n'est pas non plus un jardinier-fleuriste ,
Qui pour le vain plaisir des yeux , ^Stérilement industrieux ,
» M. Dubois-Loyseau , ci-devant professeur de philosophie dans l'Université de Paris.
Dérobe les faveurs de Flore; ;
Et, froid despote de saisons,
Sous le règne des aquilons,
A grands frais, veuille faire éclore Des œillets sans parfum, des roses sans couleurs.
Daphnis pourtant cultive aussi les fleurs , Mais des fleurs dont chacune, à sou matin ëclose, Double par son parfum le prix de ses appas : La main qui sans effort les soigne et les arrose , Seconde la nature et ne la force pas ;
Chez lui toute plante est utile ; Le chardon malfaisant, le lierre tortueux. N'oseraient usurper le domaine fertile Où s'élève l'arbuste aux rameaux fructueux.
Qu'avec soin Daphnis les décore , Ces lieux où chaque jour naissent des fruits nouveaux ! Dans son jardin souvent la nuit le trouve encore ; Et , pour recommencer ses utiles travaux, • Son zèle n'attend pas le réveil de l'aurore.
Si j'avais uni mon destin Au destin d'un objet aimable , Dont l'éclat fît pâlir les fleurs de mon jardin, Je me croirais bien estimable
De me lever aussi matin....
Mais, chut! taisons-nous, et pour cause. Sa mère a soin des tendres arbrisseaux ' 5
Sa main de leurs faibles rameaux Dirige doucement l'essor , et les dispose .i
A de plus robustes travaux :
Elle veille sur les ruisseaux
Dont l'onde pure les arrose -,
Elle est à tous , partout ; enfin , La mère de Daphnis est l'âme du jardin : Son épouse en est la parure ; Ses doigts timides , délicats , Des fleurs ignorent la culture ; Mais les fleurs naissent sous ses pas.
Tout succès irrite l'envie :
L'envie aurait, en d'autres temps, Accusé Daphnis de magie. , , ..
Pour prévenir ses obscurs sifflemengf, • anBfKjdi^^I Que fait-il? Un jour il invite fFiT nJ
Du canton la brillante élite ; D'étrangers un concours nombreux '
' Madame Loyseau.
loo POÉSIES DIVERSES.
Vient embellir la fête , et même l'on assure
Qu'afin d'en juger par ses yeux , D'un de ses favoris empruntant la figure, Apollon s'est glissé parmi les curieux ». Chacun sait qu'Apollon fut berger chez Admète*,; Qui dit berger dit. presque jardinier : , Daphnis le reconnaît , et veut que le premier Parmi ses juges on l'admette.
Mais ses juges déjà sont ses admirateurs; Ils parcourent, surpris , ces jardins enchanteurs Où l'art donne, en riant, la main à la nature. Le doux parfum des fleurs, l'éclat de la verdure. Le cours limpide des ruisseaux, Le gazouillement des oiseaux , Le jeune orgueil des arbrisseaux , Qui, fiers des fruits divers dont leur front se couronne,. Étalent au printemps les trésors de l'automne : L'abondance partout, et partout la gaîté, La paix , et d'un ciel pur la féconde clarté , Tout prouve, tout explique à la fqule ravie,-' ' Le talent , les efforts , les succès de Daphnis.
' M. de Bouflcrs honorait cette fête de sa présence.
POÉSIES DIVERSES. iqi.
Daphnis , qui voit pour lui tous les cœurs réunis , Modestement triomphe , et plaît même à l'envie.
Sans peine de ma fable on devine le sens : Je juije , à la gaîté qui dans vos regards brille ,
Que tous les cœurs reconnaissans Ont déjà reconnu Daplinis et sa famille.
. Ida POÉSIES DIVERSES.