FABLE
Certain berger avait apprivoisé -'y
Un louveteau de race carnassière , .(,èà> inV
Mais qui n'avait pas exercé Sa dent , trop jeune encor, sur la gent moutonnière :
Hors l'appétit , qu'il conserva glouton , Le louveteau lui-même était un vrai mouton. Le berger dans la bergerie Sans défiance le laissait j Et le troupeau , dans la prairie , Sans crainte autour de lui paissait.
Dans ce troupeau , brebis jeune et folette , Égalant , surpassant en fraîcheur tendre herbette , Neige en blancheur , Lait en douceur , La Vénus des brebis , l'honneur de la houlette , Brillait parmi toutes ses sœurs , Comme le lis parmi les fleurs. Plus belle, elle devait être aussi plus heureuse; Elle l'était : sa mère , attachée à ses pas ,
POÉSIES DIVERSES. (o3
A lui complaire était industrieuse :
Si quelque part l'herbage était plus gras ,
Dans un endroit si Tonde était plus pure ,
Mère brebis courait le découvrir ,
Et promptement revenait pour l'offrir
A sa chère progéniture 5
Et puis elle la caressait.
Lui souriait et la baisait....
Comment?.... qu'importe la manière?
C'étaient des baisers , des souris
A la manière des brebis.
Presque autant que l'aimait sa mère ,
Le berger paraissait l'aimer :
C'était caresse sur caresse .
Du nom de Mimi sa tendresse
Se complaisait à la nommer.
Du troupeau le gardien sévère
S'adoucissait en la voyant ^
Pour ses compagnes vrai cerbère,
Pour elle doux et caressant :
Par quelque saut divertissant ,
Toujours empressé de lui plaire ^ Près des autres Lubin aboyait de colère ,
Près d'elle il jappait de plaisir.
io4 POÉSIES DIVERSES.
Qui Teût cru que menant une si douce vie, A peine ayant le temps de former un désir ^ Par une aveugle fantaisie, A tant d'objets dignes de la fixer, Mimi pût préférer la sauvage tendresse
D*un louveteau ?. . . . Pauvre jeunesse î N'est-ce qu'en l'abusant qu'on peut l'intéresser? Déjà la pauvrette préfère Le hurlement de ses amours ^ Aux soins d'une amitié sincère y Le mal augmente tous les jours.
Elle oublie enfin pour toujours Et les caresses de sa mère , Et de Lubin les jolis tours.
Et du berger la gentille musette. 0
Pour mieux jouir de sa conquête , Un beau jour l'enlant des forêts Au fond d'un bois l'entraîne... 0 douleur! ô regrets! Le berger s'élance après elle , Il court, il la voit, il l'appelle j Mais l'ingrate ne l'entend plus , Ou plutôt ne veut plus l'entendre.
En bêlemens plaintifs , et non moins superflus , Sa mère abandonnée, hélas ! mais toujours tendre.
POÉSIES DIVERSES. io5
Exhale sa vive douleur :
Lubin , qui la suit à la piste , La rappelle au bercail , la rappelle au bonheur* A tant de vœux Mimi résiste, Et dans l'antre du louveteau S'enfonce en se flattant du destin le plus beau. Les premiers jours furent des jours de fête : Par mille soins , l'animal ravisseur Si bien de sa compagne avait monté la tête , Que le regret n'effleura point son cœur. Mimi pourtant dut se trouver nourrie Un peu moins bien que dans la bergerie ; Mais son bonheur était complet Avec une tête aussi chère :
Auprès d'un convive qui plaît , S'aperçoit-on de la mauvaise chère?
Comme un songe léger ce grand bonheur passa : Louveteau devint loup 5 bientôt il se lassa
De sa moutonnière femelle ; L'air des bois lui rendit sa haine originelle : 11 commença par la faire jeûner, Puis les gros mots, et puis les coups de patte, Et puis les coups de dent, et puis la bêle ingrate , Un beau matin , en fit un déjeûner.
Il est bien des Mimi , non des Mimi bêlantes , Qui laissant surprendre leur cœur Aux amorces trop séduisantes r^h^i i,Â^
D'un sentiment qui promet le bonheur , Aux feux follets d'un louveteau parjure »'- M Ont regretté d'avoir sacrifié - ' '
Les caresses de la nature Et les plaisirs de l'amitié.
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