CHANT SECOND
Li E dieu dont les pavots ont la vertu propice De reposer nos yeux du spectacle du vice , D'endormir la Sottise et d'assoupir nos maux , Prodiguait ses faveurs à tous les animaux , Même à Folliculus : près de sa douce amie, Sous un toit , ce n'est point une métonymie , C'était bien sous un toit, ou, si vous l'aimez mieux," Dans un appartement le plus voisin des cieux, Folliculus dormait auprès de sa compagne , Et faisait, comme on dit, des châteaux en Espagne. Peu chargé d'alimens, et ce jour-là surtout. Ayant dîné fort mal , et soupe point du tout , Les cases du cerveau d'un léger suc nourries , Laissaient un champ plus libre aux vagues rêveries j Il rêvait, ce qu'il voit sans rêver aujourd'hui, Que l'or à flots pressés pleuvait autour de lui : Jadis sous cette forme en tous lieux adorée , D'une prison d'airain un dieu força l'entrée j
i4 FOLLICULUS,
Jupiter devint or pour plaire à Danaé :
Ici c'est autre chose -, Euphrosine , Aglaé ,
En or convertissaient leurs charmes pour lui plaire ;
L'or pourtant n'était pas son unique salaire ;
L'une, exaltant son air noble, jeune, éveillé,
Baise amoureusement son œil dépareillé 5
L'autre sous son menton passe une main céleste ;
Une autre... le fripon rêvait aussi le reste.
Sous les traits de Fréron s'approchant de son lit ,
C'est dans ce doux moment que l'Intérêt lui dit :
« — Mon cher Folliculus , tu crois faire un beau songe :
« Oui , l'aspect de tant d'or est un brillant mensonge
« Pour qui , boulFi de grec et bourré de latin ,
« S'est couché sans savoir s'il dînera demain :
« Ces doux tributs offerts par des mains caressantes,'
« Et ces nymphes pourtoi doublement bienfaisantes,
« A tes yeux éblouis c'est une illusion,
« Et tu t'en souviendras avec confusion.
« Ne fais rien sans argent. — Parbleu ! c'est mon envie ,
n Reprit Folliculus, et, dans toute ma vie
<( Je n'ai jamais écrit sans me faire payer.
n C'est aujourd'hui surtout que j'ai cœur au métier -,
« Ajoutez qu'aux partis j'ai toujours fait la figue ;
« J'ai dit : Vive le roi ! j'ai dit : Vive la ligue !
CHANT II. i5
« Mais en cachant mon nom. » Hélas ! voile trompeur î Son nom n'est rien ^ un jour poursuivi par la peur , Son premier soin sera de cacher sa personne. Chacun sur ce point-là diversement raisonne. M -B et / se nomment franchement; Sur quoi leurs compagnons assez malignement Disent , pour se venger d'être moins magnanimes , Qu'en se nommant tous deux sont restés anonymes. Folliculus , voyant près de lui rassemblés Ces braves , comme lui par l'honneur appelés , Leur expose en ces mots le plan qu'ils doivent suivre : « — Amis, un même soin nous rassemble ; il faut vivre : « Des malins , s'emparant d'uil mot déjà cité , « Diront : Je n'en vois pas , moi , la nécessité : « Moi, je la seiis trop bien. Si mon expérience « Parait digne à vos yeux de quelque confiance, « Ecoutez mes avis. Nous ferons un journal; « Mais nous dérogerons à l'usage banal (( Qui, bornant notre gloire au talent de médire, « Veut que nous débutions par nous faire maudire; « Nous médirons, sans doute, et nous serons maudits j « Mais soyons lus d'abord, et sans être érudits, « A, voire N , voire Y, tous le seront, je gage ; « 11 faut de la Raison essayer le langage.
i6 FOLLICULUS,
« Ce mot vous effarouche , et vous me regardez
« D'un air qui semble dire : Impossible ! Attendez.
« L'essai sera facile à faire plus qu'à croire ,
« Et nous n'avons besoin que d'un peu de mémoire.
« D'abord , par une belle amplification ,
« Prouvons qu'on doit haïr la révolution.
« Pardonne, cher F! je sais qu'elle t'est chère,
« Que sous Fréron le fils, comme moi sous le père,
« Tu mentis , tu médis , tu fus premier commis j
(( Tes frères en Marat sont restés tes amis :
« Autre temps , autre style. Après ce préambule
« Indispensable , ami , quel que soit ton scrupule ,
« A la religion catholique, au bon goût,
« Aux beaux-arts, à celui qui gouverne surtout,
« Il faudra consacrer une page hypocrite :
« L'effort en sera grand, et non pas le mérite.
« Pour la religion , le catéchisme est là 5
« Le menteiir de service une fois le lira.
« Moi , copiant Fréron , dont je suis l'interprète ,
« J'écrirai que Racine est un fort bon poëte ;
« Que Voltaire , attendu qu'il persiffia Fréron ,
« N'a rien fait, ne pouvait rien faire qui fût bon.
« Un autre exploitera l'instruction publique,
« Et prendra dans RoUin des preuves sans réplique ,
« Que si l'on ne sait pas le grec on ne sait rien , « Et que pour le savoir il faut l'apprendre bien. « Ces vérités semblaient dans le néant rentrées ; « En les ressuscitant, nous les aurons créées. « Quant à Napoléon , nous dirons en deux mots , « Mais répétés souvent , que de tous les héros <t Que la Grèce enfanta , qu'on admira dans Rome , « Et même en France, aucun n'égala ce grand homme. « Avec justice alors , il le faut avouer, « Sans intérêt , hélas ! nous paraîtrons louer : « C'est la première fois , ce sera la dernière, c — Mais, repartit V, la marche est singulière; tf C'est à la Barbarie , à son prochain retour.
Que nous avons vendu notre plume en ce jour; « Nous la servirons mal avec cette doctrine. « Comment, si le bon Dieu, Bonaparte et Racine, « Sont célébrés par nous... -—Mais attends donc la fin , « Cher V; je t'ai cru mieux avisé , plus fin. « Racine, dont j'ai fait d'ailleurs un commentaire, « Ne sera célébré qu'aux dépens de Voltaire. « Nous ferons des sermons, mais on nous connaît bien ; « Aucun de nos lecteurs n'en sera plus chrétien. « Nousloûrons Bonaparte : ah! qu'jTse rassure; {{ En louant un héros sans art et sans mesure , LUGE. II. 2
« Souvent on lui fait perdre un plus flatteur encens :
« Au puissant dieu du jour, de ses plus purs accens,
« Philomèle adressait l'hommage volontaire ^
« Le lourd corbeau croasse, et l'oblige à se taire. »
L'apologue était simple-, J^, qui le comprit,
N'objecta pas un mot. Folliculus reprit :
« Avec de tels moyens j'oserais vous répondre
« Que par milliers chez nous les abonnés vont fondre :
« Une raison urgente ajoute à ces raisons 5
« Avant les abonnés , il faut avoir des fonds.
« Et qui voudra risquer la plus mince des sommes
« Si nous nous annonçons d'abord tels que nous sommes?
« Feignons donc la vertu-, pour nos premiers lecteurs
« Soyons tous des Gâtons , soyons tous des docteurs ,
« Des amis du bon sens , du bon goût , du bon ordre 5
« Ouvrons le bec d'abord pour manger, non pour mordre;
« Nous nous ferons ainsi des amis , des patrons ,
« Des protecteurs zélés -, et , lorsque nous verrons
<i Sur une base d'or notre impudence assise ,
« Nous pourrons tout oser , et, sans qu'il se déguise ,
« Chacun de nous prendra ses caprices pour lois -,
« Seuls de l'opinion nous deviendrons les rois,
« Et bientôt les tyrans. » Cette douce parole
Charma les nouveaux saints, et déjà dans son rôle,
Plein d'un tendre respect pour un chef si subtil , Chacun d'eux se signant répond : Ainsi soit-il ! Mais déjà tout est prêt-, le fer est sur renclume; Nos écrivains gagés déjà taillent leur plume : Pour eux la Flatterie a préparé son miel 5 Pour eux la Calomnie a distillé son fiel ; De salir le papier FoUiculus s'empresse , Et son premier mensonge a fait gémir la presse.
FIN nu SECOND CHANT.