‹ Œuvres, précédées d'une noticeChapitre 47 sur 114 · ES ELEVES · texte numérisé non relu

ES ELEVES

En ce jour heureux et pénible tout à la l'ois j heureux , puisqu'il est consacré à couronner vos succès ; pénible , puisqu'il va nous séparer de vous , mes estimables collègues m'ont chargé de vous adresser nos derniers conseils et nos derniers vœux.

Si je voulais, suivant la doctrine routinière de certains uniformistes , me renfermer aujourd'hui dans le cercle, cent fois parcouru, des idées rigoureusement analogues à l'objet de cette fête , je pourrais, comme un autre, vous parler afec emphase de victoires , de palmes , de lauriers 5 mais ces palmes , ces lauriers , les voilà sous vos yeux , qui vous parlent plus efficacement que tous les discours.

. ..Fidèle à l'usage que j'ai suivi plus d'une fois, avec LUGE. :r. i5

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quelque succès peut-être, je profiterai plus utilement du crédit que peuvent donner à mes paroles l'appareil imposant de cette solennité, la muette éloquence de ces couronnes , et , plus que tout , la présence de vos parens, de vos amis, de vos maîtres.

Le lieu , le temps , les témoins devant qui elle est défendue , importent , plus qu'on ne pense , au succès d'une vérité. Celle que je vais développer, jeunes élèves , a besoin , pour ne pas vous effaroucher , de tous les prestiges qui vous environnent; et j'ai besoin moi-même, pour vous la présenter avec quelque confiance, d'éfre étayé de l'autorité, d'être encouragé par les suffrages de tous ceux que vous êtes accoutumés à respecter et à chérir.

Je ne vous le dissimulerai point ; le sujet que je vais traiter est effrayant au premier aspect; c'est en tremblant que je l'aborde : il va vous prévenir contre l'orateur. Jamais l'exorde par insinuation n'a été plus nécessaire, et cependant la nature même de mon sujet m'interdit cette ressource; elle m'ote jusqu'au droit de réclamer votre indulgence : c'est... l'éloge de la sévérité.

Le mot est prononcé ! Vous avez frémi Toutefois maîtrisez cette première impression ; suspendez

voire jugement : peut-être, quand vous m'aurez entendu, le monstre vous paraîtra-t-il moins hideux. Mon ambition va plus loin ; je veux vous faire aimer la sévérité} je veux vous convaincre de son utilité, pour nous en épargner l'usage -, je veux vous rendre ses partisans, pour vous empêcher d'être ses victimes. Si les bornes qui me sont prescrites ne m'obligeaient de restreindre mon discours à l'intérêt particulier de la jeunesse qui m'écoute , et de ne considérer la sévérité que dans ses rapports avec l'enseignement public , j'ajouterais à l'importaiice de mon sujet , en le généralisant.

Cette sévérité, dont le seul nom vous effraie, qui ne s'offre peut-être à vous que comme le tourment de la faiblesse et le tyran de l'enfance , je vous la montrerais comme la reine , la bienfaitrice , la sauvegarde du monde moral. Fille de la justice et mère du bon ordre , elle est l'effroi du vice et le bouclier de la vertu-, c'est le joug commun auquel sont assujettis tous les états, tous les rangs, tout ce qui compose la grande famille qu'on, nomme société. Vous veniez que partout où il y a des xievoirs à remplir, partout où la subordination est nécessaire, la sévérité commande -, que le souverain lui-même qui ,

par sa toute-puissance, paraît au-dessus d'elle , n'est que son premier ministre-, qu'il exerce son empire sur son propre cœur-, que, s'il règne par elle, elle doit régner sur lui j que , quand elle se tait devant son' pouvoir , elle crie dans sa conscience , et que , s^il ëtouQe sa voix , sa voix , un moment comprimée, tonne contre lui dans le jugement de la postérité.

Eh ! quel champ fécond s'ouvrirait à mon éloquence, si je vous montrais , avec elle , les mœurs conservées, les vertus multipliées, les arts florissans, l'ordre partout, partout la paix, la sécurité, le bonheur ; et, sans elle au contraire, les vices triompbans, les familles divisées , les empires boulversés , les potentats détrônés, la confusion partout, partout la discorde, l'anarchie, le désespoir I Les exemples ne

me manqueraient point à l'appui de ces contrastes ; il en est un tout récent, qui s'offre de lui-même ^ mais il serait cruel , mais il serait superflu de le rappeler à des Français.

J'en ai dit assez , jeunes élèves , pour vous convaincre que tout bien moral est lié au joug conservateur de la sévérité , que ce mot n'a point été imaginé par les ennemis de votre repos. Et nous-mêmes, quand nous l'exerçons envers vous , nous ne faisons

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qu'obéir à la loi qui nous est impostîe , de vous être utiles malgré vous 5 je dirai plus (et je ne crains point que le cœur d'aucun de mes collègues me désavoue) , quand nous nous montrons sévères envers vous , nous le sommes envers nous-mêmes : la sévérité est un devoir, si l'on considère l'importance de ses résultats-, c'est une vertu, si l'on considère ce qu'elle nous coûte« Eh! qui de nous pourrait, s'il n'y était forcé par le sentiment impérieux du devoir, par le besoin plus impérieux encore d'assurer votre bonheur futur , qui de nous pourrait affliger , ou même contrarier des êtres faibles, intéressans, pleins de candeur et d'amabilité , purs encore de toute passion haineuse ,• qui ne veulent point , qui ne peuvent point nuire , dont le seul aspect fait sourire, la sagesse , désarme le courroux, et attendrirait la férocité même?

Ce qui justifie notre sévérité, ce qui doit vous la rendre chère, c'est que c'est à elle que vos parens vous confient , lorsqu'ils daignent se reposer sur nous du soin de former votre cœur et de cultiver votre esprit. Ce n'est point la capacité , ce n'est pas même le temps qui manque à la plupart , pour vous élever eux-mêmes , c'est la sévérité. Ils le sentent ; et c'est pour cela qu'ils implorent de nous une vertu dont

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leur cœuî" est incapable. Tout père frappe à côté, dit Là Fontaine , et j'ajouterai ( en prenant cette expression naïve dans le sens figuré , car il y a longtemps que l'usage barbare de frapper les enfans est aboli ) , j'ajouterai qu'une mère est toujours là pour détourner le bras paternel ^ l'un et l'autre sait pourtant que la sévérité est nécessaire : la raison le dit, mais le cœur le conteste , et le cœur est plus persuasif (JUe la raison. En vous remettant entre nos mains , chaque père de famille semble nous dire : « Voilà « mon fils : soyez sévères pour moi : » je crois bien qu'en même tem'^s sa tendresse murmure tout bas : t( Soyez pères aussi pour moi ! » C'est un double engagement que nous devons , que nous pouvons tous l'emplir ; car, si la sévérité du maître ne peut entrer dans le cœur du père , la tendresse du père peut heureusement se suppléer dans le cœur dû maître.

Deux philosophes célèbres , Montaigne et Rousseau , se sont élevés avec force contre le principe que je défends , et leur système d'indulgence , séduisant au premier aspect , n'a eu que trop de partisans : on mo trouvera téméraire d'oser lutter contre eux , et de soutenir, avec un talent si inférieur, une cause beaucoup moins favorable en apparence : je la crois

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plus juste en effet, il me suffit; et ce n'est point lorsqu'il s'agit de vos plus chers intérêts , jeunes élèves , que j'irai sacrifier l'honneur de vous être utile à l'envie de vous être agréable. J'observerai d'ailleurs , que le premier de ces philosophes Justement révolté des châtimens barbares , des punitions serviles infligées de son temps à l'enfance, paraît moins attaquer la sévérité en elle-même, que la manière dont on l'exerçait. Il voudrait lui arracher ses armes, mais il ne conteste ni ses droits , ni ses avantages , de sorte que son autorité devient nulle dans un temps où l'objet de ses réclamations n'existe plus. Aujourd'hui l'éducation est libérale jusque dans les moyens de répression qu'elle emploie. Le châtiment le plus sévère , loin d'avilir l'élève condamné à le subir , suppose encore dans son âme des sentiraens honorables ; tout se borne à des privations plus ou moins pénibles : une faute grave l'enlève pour un temps à ses compagnons , à ses amis -, une faute plus grave le prive des embrassemens d'un père, des caresses d'une mère : ainsi, nous proscrivons les châtimens d'esclave ; c'est le regret plutôt que la honte que nous excitons dans l'âme des coupables ; nous ne flétrissons point leur cœur; nous n'épuisons point leurs

pleurs ; nous attendons le repentir , et nous laissons des larmes à la tendresse. Ce j^enre de sévëritë n'aurait j>oint été désapprouvé par Montaigne , qui veut que l'on cherche dans le cœur même d'un enfant les moyens de le punir ou de l'encourager.

Quant à Rousseau, qui veut qu'on laisse à son Emile une liberté illimitée, qu'on lui épargne la plus légère contrariété , et qui permet à peine qu'on lui apprenne à dix-huit ans qu'il a une âme , outre qu'il n'a voulu opposer que des chimères à ce qu'il appelait nos préjugés 5 outre que son élève n'est qu'un être fantastique qu'il a créé , organisé, dirigé , perfectionné au gré de son imagination paradoxale , et non d'après le cours ordinaire des choses, ou d'après les habitudes de l'ordre social ; outre que , dans sa brillante théorie , ses principes , ses moyens , ses succès, son élève lui-même, tout n'est qu'hypothèse , comme il ne s'agit dans son plan que d'une éducation particulière , et qu'en supposant ce plan aussi parfait que l'auteur se le figure , tout le monde sent qu'il ne conclurait rien contre l'éducation publique, à laquelle il est inapplicable, je crois que je puis me dispenser de réfuter cet ingénieux sophiste.

Dire que la sévérité est nécessaire , c'est donc avan-

cer un principe à peu près incontestable. Mais jusqu'à quel point est-elle nécessaire , mais sous quelles formes est-elle nécessaire? Voilà ce qu'il importe de développer. On m'accordera plus volontiers le prinr cipe, j'ose au moins l'espérer, quand on en connaîtra l'application et les conséquences.

Quels traits donnerons-nous à la sévérité ? La re-

présenterons-nous, l^ir sombre, le front sourcilleux, l'œil farouche , la menace ou le reproche sur les lèvres , et faisant retentir incessamment le tonnerre de sa voix effrayante.? Ces traits sont ceux du lourd pédantisme , de la stupidité fâcheuse , comme dit Rousseau , ce sont ceux de Rhadamante , ou plutôt d'Alecton 5 c'est sous ces traits qu'elle apparut sans doute au charmant peintre de la Chartreuse.

La sévérité que je défends est celle d'un professeur célèbre, dont Montaigne a dit qu'il ri avait rien de pédantesque que le port de sa robe. Une fois qu'elle a établi sa puissance, en la fondant sur la raison, sur l'ordre et sur le vœu bien prononcé d'être utile 5 une fois qu'elle a su persuader aux élèves toujours justes, lors même que cette justice les condamne, qu'il n'y a rien d'arbitraire , rien de tyrannique dans l'exercice de ses droits , et qu'elle s'est ,

en un mot , annoncée comme le ministre inflexible , mais impartial de la sagesse qui préside à leur éducation , la sévérité peut se dérider , peut sourire impunément. Pour égayer la sécheresse des conseils , pour rompre la monotonie de l'enseignement , elle peut quelquefois se familiariser, badiner même sans se compromettre 5 c'est la force gui joue avec la faiblesse. Sûr de la confiance de^es élèves, le maître qui a su la mériter tourne leurs esprits à son gré , se fait obéir sans efforts ; le maître le plus sévère est celui qui gronde, qui gourmande, qui corrige le moins : que dis-je ? il n'a, pas même besoin d'être sévère 5 il suffit qu'on le croie tel , et personne n'est puni , parce que tous craignent de l'être.

Au contraire, l'homme indulgent par faiblesse éprouve , s'il menace, le sort de l'hirondelle étourdie par le gazouillement importun des oisillons qui se moquent d'elle , ou, s'il se familiarise , le destin plus humiliant encore du soliveau roi. L'homme sévère par principes est le véritable souverain de ses élèves 5 un léger murmure se fait entendre , il s'interrompt, et son silence a tout calmé : un élève s'oublie , un mot le rappelle au devoir -, un autre se relâche , un coup d'œil le ranime -, un autre s'em-

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porte , un froncement de sourcils le fait rentrer en lui-même.

Mais , pour parvenir à cette toute-puissance , outre la fermeté et la franchise d'un caractère égal, outre l'ascendant d'un mérite reconnu, il faut de l'adresse et du discernement , il faut savoir descendre à propos de sa dignité : Obest plerumque Us qui discere 'volunt autoritas eorum qui docent, ( Diog. Laërt. ) Pour s'assurer l'obéissance , il faut la rendre volontaire , il faut persuader ce que l'on commande, il faut obtenir en exigeant. C'est un art qui suppose une connaissance approfondie du cœur humain : un maître habile doit tenir dans sa main tous les ressorts qui le meuvent. Le principe de la sévérité est un , les moyens de l'appliquer se multiplient à l'infini. Je voudrais , dit Montaigne , consulté sur l'éducation d'un enfant de famille , je voudrais qu on lui choisît un gouverneur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine , et qu'il se conduisît en sa charge d'une nouvelle manière; et il ne s'agissait que d'un seul élève ! Moi je voudrais que celui qui est chargé d'un grand nombre se conduisît à l'égard de chacun d'eux d'une manière nouvelle , c'est-à-dire, appropriée au caractère de chacun. Le

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bon médecin est celui qui consulte le tempérament de ses malades, et les traite en conséquence^ le bon, maître est celui qui étudie le caractère de ses élèves, et emploie la sévérité comme un remède qu'il applique , sous des formes et dans des proportions différentes. C'est ainsi qu'il le rend efficace. Excepté dans les cas prévus par le code général de discipline , que le maître ne peut ni interpréter ni changer , les habitudes de l'élève détermineront le genre et le degré du châtiment. Des penchans divers diversifieront la peine ] il s'armera contre eux de leurs vices et même de leurs vertus. Le travail pèse à celui-ci, je le punis par le travail 5 l'orgueil domine celui-là , une humiliation publique sera son châtiment : cet autre , plein d'émulation, ambitionne tous les honneurs de l'école, il aime à être loué, cité , souvent exercé ^ je le punis en feignant de l'oublier , en louant un peu plus ses rivaux-, je ne lui ai pas dit une parole , et il sent sa faute , et il se promet de la réparer. Celui-ci porte un cœur sensible, il craint de perdre mon amitié 5 mon amitié sait l'affliger à propos 5 je dis un mot , et ses larmes coulent en abondance. Cet autre au contraire ( et je dois avouer que ces exemples sont rares ), cet autre, naturellement méchant , ne peut être

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retenu par aucun frein moral j c'est alors que j'effraie, que je menace , et que ma sévérité lance toutes ses foudres.

Si je ne propose que des moyens purement humains , ce n'est point que j'ignore ou que je conteste l'excellence et l'efficacité de ceux que peut encore fournir la religion ^ je sais qu'employés par une piété éclairée, ceux-là peuvent aider et même suppléer tous les autres. Il n'entre pas dans mon plan de les discuter, mais il était de mon devoir de les indiquer. Quoi qu'il en soit, je ne puis trop le répéter : Connaissez le faible de vos élèves , et votre empire est assuré. Que votre sévérité, jamais injuste, jamais capricieuse, jamais extrême , cherche dans leur cœur l'endroit sensible 5 c'est là qu'il faut frapper, et je vous réponds du succès.

Tous ne sentiront pas d'abord le prix de cette biei\faisante rigueur 5 insoucians de l'avenir , et tout entiers au présent, quelques-uns préféreront aujourd'hui l'indulgence qui les flatte j mais un jour les hommages des uns et les malédictions des autres récompenseront votre courage ou puniront votre faiblesse. Ce résultat est infaillible.

Quand l'âge, a mûri notre raison, quand le désir

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ou le besoin d'exercer nos facultés intellectuelles, pour notre gloire ou pour notre fortune , nous fait apprécier les avantages de l'éducation, notre reconnaissance alors se mesure, non plus sur la complaisante apathie du maître qui a favorisé notre indolence naturelle, mais sur la surveillance active de celui qui nous a forcés au travail -, non plus sur la perfide bonté de celui qui a laissé périr l'arbre , dans la crainte de l'émonder , mais sur la généreuse inflexibilité de celui qui en a coupé sans pitié les branches nuisibles ou parasites. C'est ce dernier que nous aimons alors , c'est lui que nous ne rencontrons jamais sans éprouver un tressaillement filial -, c'est loi dont nous préconisons le zèle , c'est lui dont nous bénissons la mémoire. De quelles malédictions au contraire n'accable-t-on pas le trop facile instituteur à qui l'on est en droit d'imputer son ignorance , son infortune , et quelquefois son opprobre ? Qui donnons n'a point entendu , n'a point exhalé peut-être les reproches qu'un repentir tardif ne manque pas d'adresser à ceux qui, dans un âge où notre avenir était entre leurs mains , ont laissé se flétrir la fleur des talens qu'ils devaient féconder , ont laissé se corrompre le germe des vertus qu'ils devaieni développer?

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Celui-ci n'avait pour fortune que d'heureuses^ dispositions qui, cultivées avec soin, l'auraient rendu propre à tout. Réduit à la plus extrême indigence, il sollicite humblement les secours de ceux qu'il a vus ses égaux ^ des longues années qu'il a perdues à faire ce qu'il appelle ses études , à peine lui restet-il assez d'instruction pour rédiger l'acte humiliant qui constate sa détresse, et pour exprimer le dernier espoir qu'il fonde sur votre pitié : demandez-lui la cause de sa misère , il vous répondra en pleurant , c'est que je n'ai point eu le bonheur de rencontrer des maîtres sévères ! Celui- là , à qui la fortune du moins tient lieu de savoir, promène sa nullité morale dans le monde, où son état l'oblige de vivre ^ il entend tout et ne peut répondre à rien : trop heureux encore s'il a assez de prudence ou d'amourpropre pour se résigner au rôle d'auditeur ; car, dès qu'il ouvre la bouche , il trahit son ignorance , et se livre lui-même au ridicule ! La nature cependant ne l'avait point traité en marâtre , et toutes les sources de l'instruction lui ont été ouvertes ; qui l'a empêché d'y puiser ? Que lui a-t-il manqué pour faire aujourd'hui le charme de la société dont il est le jouet ? des maîtres sévères.

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Cet autre ëtait ne pour éclairer son siècle ^ le ciel l'avait doué de ce génie créateur qui fait les grands hommes 5 le vice de son éducation n'a pu en étouffer entièrement la flamme 5 quelques rayop^ encore brillent par intervalle. Il lui est resté le sentiment de la perfection à laquelle il était appelé par la nature 5 mais c'est en vain qu'il s'efforce d'y atteindre , la médiocrité est son partage : il gémit de son impuissance j et, reportant un regard douloureux sur ses premières années , il accuse la funeste indulgence qui Ta déshérité , pour ainsi dire , de son immortalité. Au tableau des malheurs je pourrais ajouter celui des vices, celui des crimes , nés de la même source -, je pourrais vous offrir ce malheureux qui , en proie aux plus folles passions , a perdu le droit et jusqu'au désir de nous intéresser. Accoutumé à l'opprobre , il se plaît dans sa dépravation ; il a vaincu le remords et se rit du mépris public ; mais , du fond de l'abîme où l'harbitude avec sa main de fer le tient comme enchaîné , une voix s'échappe et nous crie : Instituteurs , soyez sévères !

Écartons cette affreuse image -, l'exemple d'un malheur sans remède n'est point nécessaire pour vous persuader : une expérience moins cruelle et plus

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commune achèvera de vous convaincre qu'il importe d'accoutumer l'enfance au joug de la sévérité. Son empire en effet n'est point renfermé dans l'étroite enceinte de nos écoles : il n'est presque aucun de vous qui , en sortant de nos mains , ne doive tomber dans des mains beaucoup plus sévères , et commencer de nouvelles études , d'autant plus pénibles , qu'on ne laisse plus au maître le choix de la méthode. La connaissance des caractères , que j'ai tant recommandée, devient alors inutile; une rigoureuse uniformité de devoirs pèse également sur tous ; alors la raison du maître est sa volonté ; plus de conseils , mais des ordres 5 plus d'aiguillons moraux , mais des mouvemens mécaniques ; plus de jouissances actuelles , mais le bonheur en perspective 5 enfin plus de place au repentir 5 plus d'accès à l'indulgence ; il faut travailler ou souffrir, obéir ou se perdre, faire son devoir ou renoncer à son état. Interrogez ces élèves de Mars, appelés par la gloire à l'honorable noviciat des armes , et qui , soumis' sans distinction aux lois d'une discipline inexorable, doivent y apporterr , pour premier talent , l'exactitude , et pour première vertu , l'obéissance. Interrogez ces nourrissons de Thémis qui , sous la surveillance d'un argus LUCK. ir. , 16

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intéressé, pâlissent sur le digeste et s'efforcent denoo démêler tous les fils , de débrouiller tous les plis donWb s'enveloppe l'insidieuse chicane. Je ne parle point deina ces jeunes lévites qu'un zèle pieux dévoue au culte des autels ^ la sainteté d'une vocation qui , aujourd'hui surtout, ne peut être suspectée, ne leur montre que des jouissances où l'œil d'un profane ne verrait que des sacrifices. Quelque carrière que vous up veuillez suivre , après que vous avez reçu de nous la première instruction qui vous ouvre l'entrée de toutes , vous n'y marchez d'abord que sur des épines , que sous la conduite d'un guide austère *, et tout élève de bonne foi , en comparant ce nouveau noviciat avec le premier, conviendra que les épines du collège étaient des roses en comparaison de celleslà. C'est alors que celui dont l'enfance a été trop caressée , n'étant point aguerri au travail , maudit la faiblesse du maître qui , en adoucissant le joug passé, n'a fait que lui rendre plus pesant le joug actuel.

Mais les funestes effets de l'indulgence se font sentir avant l'âge où l'on cesse de l'obtenir. Vous en êtes victimes , jeunes élèves, dans le temps même ou votre imprévQj;ance la sollicite. Si vous deviez faire le tour du docte mont sous la conduite d'un seul et même

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guide, accoutumés à la douceur constante de son empire, comptant sut sa facile bonté, vous pourriez espérer, au sein d'un imperturbable loisir, d'achever tranquillement un voyage infructueux. Mais chaque année vous changez de maître : si celui qui fut trop indulgent a un successeur, je ne dis pas plus sévère , mais moins tolérant, qu'arrivera-t-il P votre indolence , devenue habitude , ne le jugeant que par comparaison , lui fera un crime de tout ce qui vous paraîtra s'écarter de la méthode de son prédécesseur ^ impatiens du frein , vous vous révolterez contre l'exercice le plus légitime de son autorité ; vous vous éton*aerez qu'il exige de vous plus d'application, plus de docilité^ et s'il s'obstine à faire son devoir en vous rappelant le vôtre, vous le haïrez, lui que vous devriez chérir ; vous nommerez sa raison pédantisrae , son équité bizarrerie , sa sévérité barbarie 5 vous le regarderez enfin comme votre tyran , et le forcerez peut-être à le devenir. Voilà ce qu'aura produit une indulgence aveugle. Ce n'est pas tout encore 5 l'indulgence la plus aveugle a son terme : enhardi par un long essai de la patience de son maître, encouragé par l'espoir d'une impunité sans bornes , l'élève arrive successivement au dernier degré de la licence -, il fait

le dernier pas , parce qu'on lui a laissé faire le premier , le second , le troisième ^ il a franchi tous les intervalles jusqu'au point où le pardon n'est plus possible : une faute de plus ne lui paraît rien , après toutes celles qu'on lui a laissé commettre -, il la risque, et il est perdu sans ressource , et l'indulgence , poussée à bout, provoque elle-même l'extrême rigueur....;. Maître faible et cruel ! vous êtes le premier, vous êtes le seul coupable ! une sévérité prudemment graduée lui aurait épargné un arrêt sans appel. La sévérité qui punit à propos est une ondée bienfaisante qui rafraîchit la jeune plante et la vivifie -, la sévérité qui succède à une longue indulgence est un ouragan dévastateur qui la déracine et l'anéantit. Que conclure de là , jeunes élèves ? non-seulement que la sévérité est nécessaire , mais qu'on ne saurait trop tôt l'employer 5 oui , c'est avec les enfans surtout qu'il faut être sévère. Pauvres enfans! VOûs allez croire que je suis impitoyable ! entendez-moi jusqu'au bout, et vous conviendrez que je suis votre meilleur ami.

N'est-il point vrai qu'à votre âge, ce n'est point la raison qu'on écoute? Jouer est votre premier vœu ; ne rien faire est votre premier penchant. Trop loin de l'avenir pour vous en mettre en peine, à vos yeux

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le travail est sans prix comme sans objet ; ce n'est qu'un joug, et pour vous en affranchir, tout vous paraît légitime. Une sage fermeté peut seule contenir vos petits esprits rebelles-, se faire craindre est alors le premier talent du maître qui veut être obéi. Mais de quel crime est donc capable un enfant ? que peuton punir en lui ? une distraction , un emportement , une espièglerie, un enfantillage enfin? quel si grand mal à tout cela ?

Permettez que pour égayer un peu l'austérité de mon sujet, je vous réponde par une fable, dont l'auteur est un père de famille qui aime beaucoup les enfans , et qui consacre à l'instruction des siens un talent aimable, la plus belle portion de son patrimoine , dont personne ne lui contestera la légitimité , puisqu'il a l'honneur d'être allié à la famille de l'immortel La Fontaine.

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