‹ Œuvres, précédées d'une noticeChapitre 48 sur 114 · LE CERISIER · texte numérisé non relu

LE CERISIER

Daks les yeux d'un enfant j'aime à voir quelques larmes , Quand la pitié l'émeut et fait gémir son cœur : Les pleurs du sentiment ne sont pas sans douceur ; Sur son petit chagrin ne prenez point d'alarmes.

U^ enfant s'exerçait au milieu d'un jardin : Un cerisier frappe sa vue.

Le fruit le séduit, et soudain ,

t4â DISCOURS.

Pour le cueillir la main est étendue.

Que voit-il , frappé de terreur ?

Un oiseau pendu!.... — L'ami Biaise....

O mou Dieu .'....Qu'est-ce donc?.... — C'est un oiseau , monsieur. Qui l'a pu mettre là ? — Moi , ne vous en déplaise.

— Vous êtes bien cruel!.... —Vous parlez à votre aise. Avons-nous pour leur bec planté ce cerisier ?

Vraiment, si j,e les laissais faire, Des fruits que prodigue la terre , Ils me prendraient jusqu'au dernier.

— Un oiseau si joli!.... — C'est un beau sacrifice ! C'est un voleur j il faut faire justice....

— Pour un si petit fruit ! Pourquoi le pendre là ? • — Il faut les empêcher de venir à la file :

J'ai pendu le premier, c'est un exemple utile j C'est ma bonté qui m'inspire cela.

— Ta bonté!... Je le crois.... EUe est ma foi jolie!.... — Mangez toujours. — Je n'en ai plus d'envie.

Biaise pouvait avoir raison ; Nous devrions souvent user de la leçon. Est -on près d'une vigne, on y prend une grappe j Tout en avalant le raisin , On rit du gardien qu'on attrape; Dans un champ , l'on y prend du grain ; Parlez du tort qu'éprouve le prochain , — ^Voyez , dit-on , quel dommage je cause ! Ce n'est rien ; c'est si peu de chose ! — Ce n'est rien?.... Que chacun en vienne faire autant , Le tort est très-réel , et le dommage est grand.

DISCOURS. a47

A vous Tapplication, jeunes élèves : une foule de fautes ne vous paraissent que des bagatelles , parce que chacun se voit seul , et ne songe point au danger de Texeni pie. Rappelez-vous réternelle allégorie de l'ëtincelle qui cause un incendie , et celle du panier d'oranges, parmi lesquelles il s'en trouve une seule de gâtée. Ces bagatelles , qui peut-être en ellesmêmes ne sont rien autre chose , deviendraient fatales à chacun de vous , si l'impunité les tournait en habitude , et funestes à tous , si l'exemple en étendait la contagion. Grâce à la sévérité qui , telle que je l'ai définie, pourrait s'appeler une indulgence éclairée, vous contractez de bonne heure l'habitude du travail : chaque jour vos devoirs vous coûtent moins à remplir 5 bientôt ils deviennent pour vous la source des plaisirs les plus purs. Bien avec vos maîtres , bien avec vou6-mêmes , vous faites le bonheur des auteurs de vos jours, et c'est là votre première récompense. Je n'ajouterai plus qu'un mot : ce qu'il y a de pénible dans vos études, ce sont les commencemens : les élémens de toute science sont arides -, ce n'est point par goût que l'on s'achemine dans une route diflicile et rocailleuse 5 il faut donc vous y pousser , en quelque sorte , malgré vous ; mais peu à peu le chemin

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s'aplanit j les fleurs remplacent les ronces, ou plutôt les ronces elles-mêmes portent des fleurs : on entrevoit les fruits , on espère la moisson 5 et loin qu'alors la sëvéritë soit nécessaire pour exciter votre ardeur, nous sommes quelquefois forcés de l'employer pour la modérer.

Vous voyez à présent , jeunes élèves , le but secret de mon discours ; c'est pour être dispensé d'en jouer moi-même le rôle , que j'ai ' prêché la sévérité -, c'est pour vous l'épargner à un âge où c'est une honte de la provoquer, que je la recommande , surtout à ceux de nos collègues qui sont chargés des cours élémentaires.

L'élève qui arrive en rhétorique avec l'habitude du travail et de la docilité , n'a plus besoin du frein ; et il n'est point pour lui d'aiguillon plus puissant que l'attrait même des connaissances nouvelles qu'il veut acquérir. Tout lui rit dans le champ de la littérature : il se croit transporté dans un monde nouveau 5 c'est pour lui un jardin enchanté : la baguette magique a remplacé dans nos mains le sceptre de fer, et noire unique soin est de détourner ses pas des sentiers trop fleuris où le faux goût pourrait l'égarer. C'est alors qu'il invoque pour la première fois l'ai-

mable enchanteresse que notre Delillc a peinte en vers inspirés par elle , et dont j'oserai citer quelquesuns , parce que c'est la meilleure , c'est la seule manière dont il me soit permis de louer en sa présence l'immortel auteur du poëme de V Imagination '. C'est alors que l'élève s'écrie :

Viens, ô ma dëité !

Viens, telle qu'on t'admire en ta variëtë, Folâtrant sur les fleurs , te jouant dans l'orage, Pour sceptre une baguette et pour trône un nuage , Conduisant sur ton char , entouré de vapeurs, Les fantômes le'gers et les songes trompeurs , Ta robe sans agrafe , et ton corps sans ceinture, A l'air abandonnant ta libre chevelure; Viens, portant dans tes mains le myrte et le laurier, Le luth du troubadour, la lance du guerrier, '

Variant, comme Iris , tes couleurs et tes charmes , Le rire dans tes yeux prêt à ce'der aux larmes. Jeune , fraîche , et dans l'air , sur la terre et les flots Versant toutes les fleurs , excepté les pavots.

C'est dans cette illusion ravissante que l'élève voit s'ouvrir devant lui le sanctuaire des lettres. L'y voilà introduit. Quel est son bonheur, lorsqu'il entre, pour ainsi dire , en possession de sa pensée ! lorsque

' M. Delille présidait rassemblée.

aSo DISCOURS.

de son cerveau, où les iddes fermentent, jaillissent les premiers éclairs du génie! lorsque, plein d'une tendresse paternelle pour les premiers nés de son talent , il s'écrie dans son enthousiasme : et mol aussi je puis créer! La peine la plus sévère qu'on puisse lui imposer alors, est de paraître le négliger ^ il-est payé de son travail par les conquêtes nouvelles qu'il fait chaque jour dans les domaines de l'éloquence et de la poésie \ et comme tous les conquérans, le but de son ambition est d'être loué , sa seule crainte est d'être oublié. Tout l'art du maître consiste alors à savoir distribuer l'éloge et le blâme à propos : j'en ai vu pleurer , et les témoignages ne me manqueraient pas , si je croyais avoir besoin de les invoquer , j'en ai vu pleurer pour avoir été non pas punis , non pas menacés , non pas réprimandés , mais passés sous silence. Et quels sont surtout les regrets de ceux qui , doués eux-mêmes d'un talent créateur, mais ayant négligé les études préliminaires qui le fécondent , s'épuisent, lorsqu'ils veulent produire, en efforts infructueux , et se traînent dans la carrière où leurs rivaux triomphent en courant ; qui , tourmentés tout à la fois de la conscience de leur supériorité naturelle et du remords de s'y être trop confiés , en font à peine

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assez pour montrer ce qu'ils auraient pu faire , et dans leur jalouse impuissance, se voient condamnés à admirer ceux qu'ils devaient imiter et qu'ils auraient pu surpasser ! Au prix de quels sacrifices ils voudraient ressaisir le temps perdu î qu'ils rachèteraient volontiers les reproches qu'on leur a épargnés , les châtimens dont on leur a fait grâce , disons mieux , dont on leur a fait tort ! Ne parlez plus de sévérité j ils sont assez punis de sentir , trop tard , hélas ! pour leur gloire , que le travail est un plaisir quand on s'en est fait une habitude, et l'étude une récompense quand elle a pour objet d'exercer l'imagination , de former le goût , d'enrichir la mémoire, de vous initier à tous les secrets de la poésie, de vous ouvrir tous les trésors de l'éloquence , et de vous introduire enfin dans le temple d'Uranie , dont les attraits plus sévères attacheraient encore par la curiosité ceux que ses découvertes n'intéresseraient point par leur importance.

Ces précieux avantages, premiers bienfaits de la sévérité , sont enfin couronnés par le succès , au jour où l'émulation vous appelle dans la lice académique. Ainsi , jeunes élèves , l'éloge de la sévérité me ramène naturellement à ces palmes, à ces lauriers que votre

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impatience dévore. J'ai dû choisirj pour la louer impunëment devant vous, le jour où elle doit peu redoiiter les ingrats , puisque c'est par elle encore que vous triomphez : c'est elle qui a dirigé vos travaux , c'est elle qui les a jugés.... Ici son rôle finit, ou plutôt ses traits changent ; son front se déride ; le sourire accourt sur ses lèvres ^ et , mêlant ses félicitations aux chants d'allégresse qui vont accueillir les vainqueurs , elle-même , en les couronnant , applaudit à son ouvrage.

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