CHANT QUATRIÈME
Sous les revers jamais un grand cœur ne s'abat : Loin que Folliculus fût mis hors de combat , Sur son dos, sur sa joue un si sanglant outrage ; Fut un double aiguillon qui ranima sa rage : Tel le buis arrondi que d'un bras triomphant Sur la joyeuse arène agite un jeune enfant, Sous les coups redoublés doubljant sa pirouette , Tourne et siffle , animé par la main qui le fouette. Mais un plus grand revers , un plus sanglant affront Vit encor dans son cœur, et se lit sur son front. 'î ^ Depuis que , dépouillant son antique lésine , Pour le salon sa femme a quitté la cuisine, ie'? i^ > Une Hébé , jeune , fraîche , et qui du vieux Gripon Eveillait l'appétit par un regard fripon, ■ ' )
Dans l'art si précieux que Balaine professe , Et dans vm autre encor, suppléait la princesse : Mais lui-même en amour n'étant pas un docteur, J i) Avait , dit la chronique , un collaborateur.
Lequel à son Hëbë, qui n'ëtait pas novice,
Prouva que THarpagon payait mal son service,
Et qu'il appréciait en maître peu galant
Ses appas , son adresse , et son double talent.
Il la prêcha si bien qu'un jour dans sa cassette ,
Après avoir compté , recompte sa recette ,
Folliculus trouva deux mille ëcus de moins :
Que va-t-il faire , ô ciel 1 II n'a pas de témoins ;
Mais il a des soupçons. Il coïtrt , les yeux en larmes ,
Au magistrat du lieu confier ses alarmes.
Le suppôt de Thémis chez la belle introduit ,
D'un œil explorateur visite son réduit :
« Or sus , de par la loi , dit-il en son grimoire ,
« Que l'on m'ouvre à l'instant ce coffre, cette armoire.—
«c Eh ! de quel droit? — Monsieur se plaint qu'on l'a volé t
« Il vfiut savoir par où son or s^est envolé»
« — Expliquons-nous, monsieur : vous demandez peut-être
« Si j'ai. . . — Deux mille écus que cherche votre maître.
« -^ Oui, j'ai deux mille écus ^ ils^ontlà, mais àmoij
« Monsieur Folliculus a t^op de bonne foi
« Pour appeler larcin un modique salaire
« Des efforts! généreux que j'ai faits pour lui plaire.
« Lui-même à quel métier gagne-t-il tout cet or
« Dont chaque jour s'accroît le scandaleux trésor ?
CHANT IV. 3a
« Il ment , il calomnie , il déchire , il outrage :
« Qu'il vous dise , l'ingrat ! si j'ai la même rage.
« Il sait que je suis bonne autant qu'il est méchant :
« Mon courage amoureux réclame un prix plus grand.
a La haine est son besoin ; le mien est la tendresse :
« Son instinct lui dit : Mords; le mien me dit : Caresse.
« Voyez-le , voyez-moi , vous conviendrez vraiment
« Que mon or est gagné bien légitimement.
« Contre la vérité toutefois s'il proteste ,
« Devant les tribunaux j'expliquerai le reste.
« — Non , non, point de procès, cria Folliculus;
« J'aime mieux perdre et vous et mes deux mille écus :
« Dieux! comme l'on rirait! Luce en mourrait de joie.
« Je ne veux point plaider j Hébé , je vous renvoie. »
Hébé s'en va j mais lui dévore en frémissant
L'importun souvenir de son ressentiment.
Tremblez , auteurs , il va , plus amer eh son style ,
Soulager sa douleur par des torrens de bile \
Il ne bornera plus ses talens détracteurs
A critiquer la taille ou les traits des acteurs ,
A faire leur satire ou leur caricature ;
A dire , lui porteur d'une ignoble figure.
Que Baptiste est fort bien quand il joue un Chinois j
A refuser , l'ingrat ! de l'âme à Duchesnois ,
4o FOLLICULUS,
Quand, de son propre aveu, par un charme invincible, En le faisant pleurer elle a fait l'impossible l Donnant un libre cours à ses noires humeurs , Jugeant les vœux secrets , les croyances , les moeurs , L'opinion , le choix du souverain lui-même , II vomit au hasard l'injure et le blasphème ; Il ne respecte rien. Eh ! ne l'a-t-on pas vu , Lorsqu'au temple des arts un malheur imprévu Précipita des cieux une gloire mortelle. De ce temple accuser le gardien fidèle , Exercer un pouvoir «qui n'appartient qu'aux lois , Et du monarque enfin oser flétrir le choix I Aux yeux de ses amis cet excès d'impudence N'a peut-être paru qu un défaut de prudence -, Mais les plus indulgens sans doute ont déchiré La feuille où Morellet , récemment décoré Du signe glorieux , parure du mérite , Morellet , défenseur de la vertu proscrite , Quand lui-même il était sous le fer des tyrans , Malgré sa renommée et ses quatre-vingts ans , Fut traité , j'en rougis pour le siècle où nous sommes ! Comme le plus méchant et le plus vil des hommes ! Pourquoi? Pour quelques mots, d'ailleurs bien mérités, A ce sage vieillai-d par la haine imputés.
Il pouvait dénoncer l'imposteur , le confondre ; « Ce n'estpoint moi, » voilà ce qu'il daigna répondre. Tel s'est jadis montré l'octogénaire Houdart : Perdu dans une foule et marchant au hasard , Son pied avait touché le pied d'un petit-maître j Il reçoit un soufflet : « Qui que vous puissiez être , « Que vous allez , dit-il , être fâché , monsieur ! « Je suis aveugle, m Au moins le fat avait un cœur ; Son repentir, aux pieds du vieillard vénérable , Tenta de réparer un tort irréparable :
Folliculus , pour qui le mal est toujours bien , A gardé le silence et n'a réparé rien. Cependant ce pouvoir absurde , tyrannique , Dans l'histoire des arts ce despotisme unique En haine avait changé le dédain des auteurs , Contre de vil tyrans , nobles conspirateurs : Ils demandaient vengeance , et ceux dont le courage , Plus jeune , s'effarouche au plus léger outrage , Ceux pour qui tout affront est un affront sanglant , Voulaient punir d'un sot le libelle insolent Comme on punit d'un fat l'insolente parole. « Quoi ! des grimauds à peine échappés de l'école , « Des spadassins de plume , impudéns détracteurs , a Pourront vous dire , aux yeux décent mille lecteurs,
4a FOLLICULUS,
« Ce que même un ami ne vous dit point en face , « Que son sang ou le vôtre à l'instant ne l'efface ! « Un prêtre fainéant et qui ne croit à rien « Pourra me reprocher d'être mauvais chrétien ! (( Attaquez mes écrits , je vous les abandonne j « Mais en les déchirant respectez ma personne. ({ Songez , docteurs si fiers d'un pouvoir usurpé , « Que le goût le plus sûr quelquefois s'est trompé ; « Et si ma prose endort , ou si mon vers assomme , « Dites : Le sot auteur ! et non pas : Le sot homme ! » Les esprits modérés approuvaient ce discours, Mais de la loi muette attendaient le secours. Cependant un auteur , plus fier ou plus sensible y Se lassa d'opposer un dédain impassible Aux traits injurieux qu' JT lui décochait : Chénier avec raison cette fois se fâchait. Par Y Orateur du Peuple il ne put sans colère Voir flétrir lâchepent sa muse populaire : Un cartel suit l'insulte. 0 message maudit ! Y aurait voulu n'avoir jamais écrit.
Cependant un ami , son compagnon d'enfance , Lui prouve qu'ayant fait une publique offense , Il doit la soutenir les armes à la main : Le voyant balancer , il se lève soudain j
A ses yeux éperdus fait briller une épée ,
Tonne , ëclate , improvise une prosopopée ,
Fait gémir l'amitié , fait déclamer l'honneur,
Et, de puncli arrosant son discours suborneur,
Il le décide : JTa juré d'être brave.
Dans un joyeux transport, à celui qui le brave
Il répond en héros qui n'a point hésité.
Et même à la valeur joint la civilité,
Lui permet de choisir le lieu, le jour et l'arme.
Son audace imprévue a répandu l'alarme -,
A, B, tout l'alphabet des collaborateurs
S'assemblent en tumulte , et vaillans orateurs ,
Pérorent avec feu contre un barbare usage.
« De quoi s'avise-t-il de montrer du courage !
« Dit l'un \ il nous perd tous : dès qu'on va le savoir,
« Sur nous de tous côtés les cartels vont pleuvoir ;
« Et si contre le fer notre plume proteste
« On nous opposera cet exemple funeste.
« — L'exemple ne fait rien pour moi , répondit A;
« Je dis : A sanguine semper ecclesia
« Abhorret, grâce au ciel, et cette circonstance
« Me fait de mon état connaître l'importance. »
Folliculus s'explique encor plus clairement :
« Quel dessein, cher Y^ et quel aveuglement î
« Que nous soyons traites , par haine ou par envie ,
« Comme on traita jadis ou Diégue ou Sosie ,
« L'accidentn'est pas gai , soit 5 mais on n'en meurt point j
« Cela n'a pas trop nui même à mon embonpoint ;
« Vous voyez, mes amis, je me porte à merveille :
« Mais voir briller le ier, entendre à mon oreille
« Siffler la mort ! jamais je n'y consentirai ;
« De cette façon-là jamais je ne mourrai.
« Que la plume à la main chacun de nous s'escrime l
« — Mais, repartit V, pour peu que l'on s'estime.. ►
« — Je ne m'estime point, et je m'aime beaucoup.
« Le plus beau coup d'épée est un fort vilain coup;
« Enfin, tranchons le mot:, si quelqu'un vous affronte^
« Pourquoi vous battez-vous? Pour éviter la honte!
« Pour conserver l'honneur ! Prétextes superflus;.^ -
« Nous n'avons rien à perdre , et ne rougissons plus.
« — C'est vrai, répond JT. » Son courage balance:
Du dernier argument admirant l'excellence ,
Il croit qu'en effet vivre est son premier devoir :
« La nuit porte conseil , dit-il -, il faudra voir. >^
Il s'échappe à ces mots dans un désordre extrême ,
Et gagne son réduit, où, seul avec lui-même,
11 va délibérer sur la vie et la mort.
Et voir si son courage en effet n'a pas tort. ,
Le punch n'agissait plus 5 l'ami de son enfance
N'est plus là contre lui pour prendre sa défense 5
Que va-t-il faire ? On sait que le brave Caton
Avant de s'immoler lut trois fois le Phédon ,
Où Socrate a prouvé que l'ame est immortelle :
Le brave V relit la scène où Sganarelle
Se démontre à soi-même, et sans trop discourir,
Que se battre est sottise à qui craint de mourir.
« Doucement, monlionneurlcethommeabienlamine
« D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine :
« Je ne suis pas battant de peur d'être battu ,
« Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu.
« Sganarelle a dit vrai j quand un fer pour ma peine
« M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine ,
« Que par la ville ira le bruit de mon trépas ,
« Dites-moi , mon honneur , en serez-vous plus gras ? »
Lecture faite, K jugea plus salutaire
Que Chénier se rendît , pour terminer l'affaire ,
Seul à Boulogne , et lui seul à Fontainebleau :
Tel est de ce duel l'historique tableau.
Si comme homme de cœur V a fui l'orage ,
11 a comme écrivain gardé tout son courage.
Ayant de son honneur déposé le bilan ,
Son insolence a pris un bien plus libre élan 5
Si , l'ëpée à la main , il a craint de combattre ,
Héros avec la plume, il se bat comme quatre.
Et de Fontainebleau l'intrépide censeur
Aussi bien qu'à Paris jugeait le professeur,
Disant , tout effrayé de sa leçon dernière ,
Qu'il ne pourrait jamais approuver sa manière.
Courage, continue, V! Sois bien mordant,
Et ne perds point de jours sans imprimer ta dentj
Le temps fuit. La Raison au camp de Varsovie
A suivi Bonaparte , et lorsque ce génie ,
Habile à tout prévoir et prompt à tout oser,
Dans sa tente un moment venait se reposer.
Du récit de nos maux troublant sa solitude ,
Elle lui dénonçait la triste servitude
Qui dans la France libre accablait les beaux-arts.
« Mon fils , lui disait-elle , au milieu des hasards
« Quand tu cours assurer le bonheur de la France ,
« Des pédans , dont l'orgueil surpasse l'ignorance ,
« Osent sur la pensée usurper un pouvoir
« Que toi-même n'as point, que tu ne peux avoir:
« Quiconque a du talent passe pour hérétique ,
« Et l'on n'est point chrétien si l'on n'est fanatique.
« Hypocrites flatteurs de ton autorité ,
« Du culte et du pouvoir ils prêchent l'unité ,
« Et voyant, pour fonder leur double intolérance ,
« Dans eux seuls les chrétiens , l'univers dans la France ,
« Leurs vœux du monde entier te font l'unique roi ,
« Dans le coupable espoir de l'être plus que toi. »
Peu de mots , peu d'instans suffisent au génie 5
Il voit le bien, le fait. « A la philosophie,
« Qui n'est point l'athéisme , en feignant d'insulter,
« C'est la Raison , dit-il , qu'on veut persécuter.
« Eh bien! il faut lui rendre un éclatant hommage!
« D'un sage méconnu que l'honorable image
« Parmi ses pairs se place au Panthéon des arts ,
« Où de nos morts fameux les immortels regards
a De leurs rivaux vivans contemplent la famille 5
« A côté de Pascal que d'Alembert y brille.
« Mais la religion a des sages aussi :
« D'un peuple fanatique en sa haine endurci
« Un prélat par son zèle et par un saint exemple
« A changé les esprits -, que, placé dans le temple
« De ce Dieu de bonté qu'il imita si bien ,
« Pancemont y revive et dise à tout chrétien :
« Si des torrens de sang ont inondé la France ,
« C'est qu'on n'a pas toujours prêché la tolérance. »
Tandis qu'à la Raison en ce même moment
Un héros consacrait ce double monument ,
Ceux qui s'étaient flattés de voir la Barbarie ,
Au joug par lui brisé rattacher leur patrie,
Étonnés , consternés , commençaient à prévoir
Que ce héros pourrait renverser leur espoir.
Au bruit de ses desseins le noir sénat s'assemble ;
Sur ces destins futurs il s'inquiète , il tremble ^
Il voit Napoléon, nous rapportant la paix,
S'indigner que l'on ait corrompu ses bienfaits -,
Qu'aux bords du Niémen, lorsqu'il domptait le Scythe^
Au sein de Paris même une secte hypocrite ,
Lui ravissant le prix de ses travaux brillans ,
Ait proscrit la science , outragé les talens ,
Et qu'il lui reste encor des barbares à vaincre.
L'intérêt aisément parvint à les convaincre
Qu'il fallait ou .changer de système et de ton.
Ou voir en d'autres mains passer le feuilleton.
« De la philosophie il ne faut plus médire,
« Répétaient ^, plus B, plus Y ., mais que dire?
« C'est tout notre talent. » Cesbonnesgenspleuraient:
Ne plus calomnier ! Ils se désespéraient.
Le seul Folliculus , toujours inaltérable ,
« Mes amis , disait-il , un vent plus favorable
<( Pour la philosophie a soufflé ; c'est fort bien ;
« Qu'on me paie , et demain, moi, j'en dirai du bien.»
F...., a mieux aimé tomber que de descendre. Fidèle ami des champs, aux champs il va se rendre; Et , loin d'un monde ingrat , au sein d'un doux repos , Retrouver ses coteaux, ses oiseaux, ses troupeaux. Mais quel bruit ! Devançant l'agile Renommée , Le bronze pacifique à la Seine charmée Du héros de la France annonce le retour : • Il s'avance ^ il paraît : comme aux rayons du jour On voit la nuit s'enfuir et replier ses ombres , Telle la Barbarie en ses cavernes sombres Se plonge ; le talent renaît , et la Raison Sur le trône s'assied avec Napoléon.