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LES DANGERS DE LA COQUETTERIE

J: uisqu'a parler sans fard ramitié m'autorise ^ Je te dirai , Qarisse , avec pleine franchise , Pourquoi , né tolérant , un peu plus qu'il ne faut , Je deviens furieux au seul nom d'un défaut Qui , pour toi, n'est que l'art d'embellir la nature 5 Art qui fit trop souvent triompher l'imposture j Jeu cruel, où se plaît la perfide Beauté Qui des tourmens d'un cœur nourrit sa vanité , Lance , ea riant , les traits que sa malice apprête ^

' M"* Clarisse Dubois-Loyseau.

' Une jolie femme m'a assuré qu'on ne guérissait point de la coquetterie, mais qu'il n'était pas absolument impossible d'en préserver : c'est ce qui m'a déterminé à imprimer cette Épître.

Et, quand elle a vaincu , dédaigne sa conquête. A ta jeune raison je dénonce un travers Dont tu ne prévois pas tous les dangers divers. Si la saison d'aimer, pour moi trop avancée, Me permettait d'avoir une arrière-pensée , D'un intérêt jaloux on pourrait m' accuser 5 Mais , hélas ! je n'ai plus le droit de m'abuser : Un papillon d'automne , estropié d'une aile ^ , Doit , de loin , rendre hommage à la rose nouvelle. Ne crains point que j'envie , à tes appas naissans , Des zéphirs de ton âge et les vœux et l'encens 5 J'ai dit (tu t'en souviens ) , j'ai dit que la nature , En créant les appas dont brille ta figure , Â créé le besoin de les faire admirer. Et que , pour la Beauté, plaire c'est respirer *. Mais , pour plaire , faut-il dénaturer ses charmes ? Pour nous blesser , faut-il empoisonner ses armes ?

Tu vois Chloé : les yeux fixés sur son miroir , Se parer est son art, séduire est son espoir : Annonce-t-on un bal, un spectacle, une fête?

■ L'auteur a une jambe de bois.

'On retrouvera ces deux vers dans l'Épître à l'ombre de Caroline.

Elle ira : ni raison ni devoir ne l'arrête.

Qu'on vole chez Raimbault ' ; que l'on cherche Duplan ^

Duplan vient : grand conseil -, l'ennemi fait son plan.

Que de filets tendus î Une glace complice

De mille atours nouveaux dirige l'artifice :

Malheur aux importuns I Chloé , dans ce moment ,

Refuserait , je crois , la porte à son amant.

Mais suivons-la. Superbe , et triomphant d'avance, La voilà dans un cercle : en reine elle s'avance ; On la prend pour Junon ^ elle est aux cieux ! . . . Hëlas ! Au même lieu Vénus vient tendre aussi ses lacs -, Et Paris , jusqu'alors à Junon peu rebelle , La quitte , et vole ofîrir la pomme à la plus belle. Furieuse , elle fuit des lieux où son orgueil Attendait un triomphe, et rencontre un écueil. Vers ce cirque fameux , des arts brillant domaine , Où folâtre Thalie , où gémit Melpomène , Son char vole et la porte , aussi prompt que le vent : De sa loge elle seule occupe le devant , Non pour entendre mieux , mais afin qu'on admire

« -Madame Raimbault est la plus célèbre couturière de Paris.

' Duplan est le doyen des coiffeurs à la mode.

Un tissu prëcieux , très-rare , un cachemire ! Ciel ! une main jalouse , à ses regards surpris , En étale un plus beau sur l'ëpaule d'Iris ! Et quelle est cette Iris! C'est... c'est une coquette , Qui sait tirer parti , du moins , de sa conquête j Qui par un libre hymen s'attachant à Plutus , Pour dot a des attraits , au delaut de vertus 5 Et qui , contre l'utile échangeant l'agréable , Pense que ce n'est fSiS pour rien qu'on est aimable.

Chez Laure un bal ce soir doit succéder au jeu : Chloë brille dans l'art dont Vestris est le dieu : Elle y court ^ elle entend le signal de la danse : Déjà son pied léger se suspend en cadence. On admire ses pas , sa grâce , son aplomb ; C'est tour à tour Clotilde, ou Gardel, ou Colomb. Plus de rivale... Eh quoi ! la chance tourne encore l Sous les traits d'un enfant arrive Terpsichore , Et déjà cet enfant a fixé tous les yeux. Chloé , moins fière alors , s'apprécie un peu mieux , Et maudit , rougissant de son trop court délire , Un art où l'on excelle avant de savoir lire '.

' On serait tenté de rire de l'importance que l'on donne depuis quelques années à cet art frivole , et de la scaudalciisc

La voilà de retour, livrée à ses regrets , Querellant son ëpoux , ses gens et ses attraits; Dépouillant ses atours , qui l'ont si mal servie : Elle dort, si l'on dort dans les bras de l'Envie ! Que de soins , que de temps , et que de pas perdus !

A moins de frais, Clarisse, on plaît, et beaucoup plus Au lieu de ces atours , qu'un art futile invente , Que la main du caprice en cent façons tourmente , Recherche les atours dont se pare l'esprit ,

perfection où il a été porté, si l'on n'était forcé de gémir sur les suites funestes de cette manie pour l'éducation des deux sexes. Croit-on qu'une jeune personne, lancée dès l'âge de dix ans dans un monde souvent très -mélangé, accoutumée à des triomphes précoces, et rassasiée d'éloges qui, en exaltant sou amour -propre, développent le germe d'un autre amour, puisse conserver long-temps la modestie , la pudeur et la décence qui constituent le sexe moral des femmes?

Veut-on qu'un jeune adolescent, qui se voit admis, fêté, applaudi dans les cercles les plus brillans , qui se fait une réputation par une pirouette ou un entrechat, se livre avec ardeur à des études sérieuses et arides, et prenne la peine de meubler sa tête de connaissances utiles , lorsqu'il peut se créer en jouant une célébrité rapide qu'un vrai talent lui procurerait à peine après de longs travaux ? Je ne ferai que cette réflexion sur un sujet qui demanderait un volume.

5ft ^ POÉSIES DIVERSES.

Recherche les plaisirs dont le cœur se nourrit.

Sans négliger ses sœurs , caresse Terpsichore 5

Si jeune, il t'est permis de la fêter encore -,

Mais qu'à tes yeux , malgré les honneurs qu'on lui rend ,

Danser soit un plaisir et non pas un talent.

Tu peux même , dans l'art où pour toi je m'escrime ,

Égayer ta raison à poursuivre la rime :

Si pour parler aux dieux cet art fut inventé ,

Le langage des dieux sied bien à la Beauté.

Mais ne va point , de l'aigle imitant mal l'audace ,

Porter ton vol superbe au sommet du Parnasse :

Douce et tendre colombe , erre dans ses bosquets ,

Et, laissant le laurier, compose des bouquets.

La femme. à ses devoirs doit soumettre sa verve ,

Et l'aiguille est toujours l'attribut de Minerve.

Par d'utiles travaux féconde ton printemps :

Ton plus grand charme encore est dans tes dix-sept ans.

La seule instruction rend ce charme durable ;

On naît belle , Clarisse , et l'on devient aimable.

Rose naissante , en toi chaque jour plus brillant

Voit fleurir un attrait , voit éclore un talent ;

Tu plais , tu plairas mieux : vingt-cinq ans , voilà l'âge

Où la nature et l'art ont fini leur ouvrage :

La femme alors jouit de tous les dons divers

POÉSIES DIVERSES. 5q

Que sur elle a versés l'auteur de l'univers;

C'est une rose encor, mais tout épanouie :

Alors , plus tendre amante , et plus solide amie ,

Charmant les yeux, l'esprit, les oreilles, le cçeur,

Elle sait varier et fixer le bonheur ;

Enfin , plus jeune on peut être belle , adorable ,

Mais c'est à vingt-cinq ans qu'une femme est aimable.

Veux-tu qu'un soin bien doux à tes divers travaux Ajoute un intérêt et des charmes nouveaux ? Tu seras mère un jour , prends-en le cœur d'avance : De ton fils , qui n'est pas , instruis déjà l'enfance : De tes propres leçons mets en dépôt le fruit ; Recueille un trait heureux , abrège un long récit ; Des jardins d'Apollon en effeuillant les roses , Réserve pour lui seul le miel que tu composes ; Fais l'avance d'un fonds qui profitera bien , Et prodigue ton temps , pour épargner le sien. Écrite de ta main , qu'à ton futur Emile La leçon sera douce et le travail facile ! Comme il dévorera tes recueils , tes extraits , En se disant : Pour moi ma mère les a faits ! Comme son cœur alors aidera sa mémoire ! A son tour il voudra te parer de sa gloire : De Cornélie on sait quels furent les atours :

6o POÉSIES DIVERSES.

Que ce soient là les tiens ! ceux-là plaisent toujours : Belle de tes enfans , rends les mères jalouses 5 Mais, simple en ta parure, épargne les épouses.

L'amour naît d'un regard -, les tiens sont dangereux 5 Arme-les, s'il le faut, d'un dédain généreux. Peut-être on t'aura dit (car au siècle où nous sommes , Ton sexe a quelques droits de mal juger les hommes)^ Qu'impunément tes traits peuvent être lancés Sur tant de cœurs guéris aussitôt que blessés 5 Et qu'en amour, où tout nous semble légitime, Il faut être tyran pour n'être point victime ; Mais s'il s'en trouvait un, un seul qui sût aimer, Sans crime pourrais -tu chercher à l'enflammer D'une ardeur que tes yeux auraient eu l'art de feindre, D'une ardeur que le temps ne pourrait plus éteindre ? . Ah ! pour mieux abhorrer ce triomphe odieux, Vois ses effets. Damis touchait à l'âge heureux Où , par ses vœux secrets, le cœur qui vient de naître. Appelle un cœur ami qui l'aide à se connaître 5 Franc, sensible , mais fier 5 ardent, mais plein d'honneur, Ce n'est que sous ces traits qu'il conçoit le bonheur : Pour doubler ses vertus son âme cherche une âme 5 11 ne faut qu'un regard pour allumer sa flamme. Qu'il soit aimé, l'amour va le rendre parfait !...

POESIES DIVERSES. Si

Il te voit , t'aime , espère , est trompé ! . . . c'en est fait : Il maudit et sa flamme, et ton sexe , et la vie ^ Ou, s'il reprend enfin sa liberté ravie, C'est pour jouer ton rôle , et séduire à son tour : Il instruira ses yeux à feindre aussi l'amour 5 Sur d'innocens appas , inconstant et parjure , De tes appas trompeurs il vengera l'injure. Bientôt au vice impur il porte son encens ; Transfuge de son cœur , l'Amour vit dans ses sens ; Et son âme à l'honneur est pour jamais fermée!... Il serait vertueux s'il ne t'avait aimée !

Cléon , né pour la gloire , avait reçu des cieux Un génie élevé , fécond, audacieux.

Formé de ce limon que la nature avare , Pour l'ornement du monde, avec orgueil prépare, Quand son divin caprice enfante des Newton , Des Condé , des Corneille, ou des Napoléon : D'un grand homme futur précieuse espérance , Dans le sein de l'étude il croissait en silence, Et déjà saisissait, dans ses élans nouveaux, La palme des talens ou celle des héros. Il te voit, tu souris.... le voilà dans ta chaîne! Déplorable jouet d'une espérance vaine, Quand d'un mépris tardif ton œil pourrait s'armer ,

* Ne crois plus le guérir ; il aime , il veut aimer. Adieu talens , succès 5 la gloire l'importune : // ne se sou<^ient plus des leçons de Neptune '/ Il use ainsi ses jours , et s'éteint au tombeau , Comme l'on voit mourir un lugiibre flambeau,

Dont la ^âle lueur s'évapore en fumée

Il serait immortel s'il ne t'avait aimise !

Edmond pour tant d'éclat ne paraissait pas né 5 Ainsi que dans ses vœux, dans ses destins borné, Sur son modeste esquif, échappant à l'envie, Edmond eût traversé le fleuve de la vie. Fils, père, époux heureux, loin d'un monde trompeur, Il ne connaissait point les orages du cœur. Ilte voit .... Ébloui , non vaincu par tes charmes , Il les eût admirés, sans leur rendre les armes 5 Mais un feint embarras, un sourire agaçant, Un regard de faveur qu'on lui jette en passant, Semblent lui dire : «Espère, on n'est point invincible; » Il aspire au bonheur , dès qu'il le croit possible ^ Il n'attend plus qu'un mot.... Ce mot est un refus!

■ Je ne ferai point à Racine l'affront d'avertir que ce vers est de lui ; c'est le privilège de tous les siens d'être dans la mémoire de quiconque sait lire.

Le voile tombe.... Hélas! il ne s'appartient plus! Son repos est détruit 5 sa vertu rabandonnej Son caractère aigri ne connaît plus personne : De ses meilleurs amis il redoute l'aspect 5 Pour sa mère l'ingrat n'a plus que du respect j De larmes arrosant sa couche solitaire , Son épouse gémit de son deuil adultère -, Ses enfans.... ses enfans! plus de père pour eux! Il succombe au remords ; dans son sein malheureux Il enfonce l'acier dont sa main s'est armée 5 Il expire.... 11 vivrait, s'il ne t'avait aimée l A ce tableau , tout prêt à me désavouer Du rôle que ma muse ici te fait jouer, J'entends frémir ton cœur , d'artifice incapable j Il frémit innocent, que ferait-il coupable?

Mais j'ai peint des malheurs qui te sont étrangers. Je n'ai rien dit encor de tes propres dangers : L'imprudente Beauté qui, de fêtes en fêtes, Promène ses attraits et brigue des conquêtes , Croit seule de l'Amour épuiser le carquois ^ Mais qui veut toujours vaincre est vaincu quelquefois ; L'Amour est un ingrat , dont souvent la malice De son propre triomphe a puni sa complice ^ Qui joue avec ses traits risque de se blesser ,

Et le traître vend cher l'honneur de les lancer :

Dans ses fastes lui-même a gravé cet adage :

« Le sort d'une coquette est d'aimer un volage. »^,,v

Je veux qu'inaccessible aux traits du sentiment , Partout sa vanité triomphe impunément 5 Ou que son cœur, tandis qu'elle souffle l'orage, Soit mis , par le dédain , à l'abri du naufrage j Le monde qui , jaloux, ou crédule, ou malin ^ Sur la simple apparence à juger est enclin , ,

Interprétant un geste , un coup d'œil , un sourire , : - Versera sur ses mœurs le fiel de la satire : Clitandre, pour venger ses soupirs repoussés, Chloé , pour consoler ses attraits éclipsés -, L'un croyant ce qu'il dit , un autre sans le croire , Et pour le seul plaisir de conter son histoire. Ses yeux à mille amans ont promis de l'amour, Le public, au hasard, nomme l'heureux du jour;>i Et, riant sans pitié du trait qui la déchire, En la calomniant croit tout au plus médire.

Du public abusé les injustes propos Ont-ils droit, diras-tu, de troubler son repos .^ Et n'est-ce point assez que , contre un pareil juge , Dans son âme innocente elle trouve un refuge ? Assez pour la vertu , pas assez pour l'honneur ;

Sans parfum , de quel prix est pour nous une fleur ? Elle est sage? Pour elle il suffirait de l'être ; Pour nous , elle a besoin encor de le paraître ; Le soupçon la flétrit ; et, jaloux d'un regard, Le moins fier des maris pense comme César ^

Enfin , en opposant , dans ces chances diverses , Les plaisirs, aux dangers , les succès aux traverses , Je veux que ma coquette, au sein des ris, des jeux. Passe de ses beaux jours le printemps orageux : A ce printemps bientôt va succéder l'automne 5 En vain sur ses attraits, que chaque instant moissonne , Une main plus habile ajuste ses atours 5 Dans des filets usés on ne prend plus d'Amours , Et l'on rappelle en vain les Grâces infidèles , Quand du Temps, pour mieux fuir, elles ont prislesailc^ Que devient-elle alors ? 0 regrets superflus ! Elle n'était que belle , et sa beauté n'est plus ! De ses appas son art déguise mal l'absence : Les yeux qu'elle a charmés sont sans reconnaissance.

Du moins elle en gémit au sein de l'amitié :

• On sait le mot de ce fier dictateur, qui, quoiqu'il ne fîit rien moins qu'un modèle de sagesse et de fidélité conjugale , ne voulait pas que la femme de César fût même soupçonnée, LUGE. II. 5

Non 5 elle a fait envie , et ne fait point pitié 5 L'éclat qu'elle n'a plus blesse encor ses rivales -, Les deux sexes pour elle ont des rigueurs égales. L'âge ne la rend point malheureuse à demi : Elle n'eut point d'amant, elle n'a point d'ami.

Elle pouvait encor , par les arts , par l'étude , Et peupler et charmer sa triste solitude , Se faire une autre cour , d'autres admirateurs , Et dans son hiver même enfin cueillir des fleurs , Mais elle a dédaigné les ornemens durables , Elle traîne le poids de ses jours misérables , Et, seule, ne sait plus qu'achever de vieillir, Regretter le passé , s'ennuyer et mourir.

A ce dernier tableau , je vois couler tes larmes : Plains son sort ; mais pour toi ne conçois point d'alarmes. Si parfois ta gaîté, dans ses propos légers, A ri de ce travers dont j'ai peint les dangers , C'est que, bonne et sans fard, tune soupçonnais guère Que l'on fît tant de mal , en ne cherchant qu'à plaire; C'est que l'on rit dç tout quand on a dix-sept ans. Tu vois , dans les attraits qui parent ton printemps, L'heureux don de charmer, et non l'art de séduire : De toi-même tu peux apprendre à te conduire : Conserve tes penchans , tes plaisirs et tes mœurs ;

Embellis-toi : ton âge est la saison des fleurs 5 Mais sans frais , sans étude , oflre-nous l'Innocence Recevant ses atours des mains de la Décence. - Ton heure, tôt ou tard, sonnera pour l'Amour, Et ton cœur , libre encor , doit se donner un jour. Alors dans le bonheur tu chercheras la gloire , Et du T^yrte , seul prix de ta douce victoire , Toi-même tu voudras couronner le vaincu : Jusque-là , sois enfant ; plais , mais à ton insu ; Brille par tes talens , et non par ta toilette y Sois aimable , en un mot, mais ne sois point coquette.

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