ÉPITRE
A LOMBRE DE CAROLINE.
Pour la douzième fois , la sœur du dieu du jour De son disque inégal a change le contour, Depuis qu'elle n'est plus celle qui dans mon âme Régnait, objet sacré d'une éternelle flamme! Sortant avec effroi d'un néant prolongé. Je remonte l'abîme où sa mort m'a plongé ; Et , soulevant le poids dont elle est oppressée , A travers mes sanglots , s'échappe ma pensée : Je renais par degrés , je ressaisis mon cœur, Et je cède au besoin de peindre mon malheur.... . Je puis écrire enfin.... J'écris à Caroline. Ombre chère ! entends-moi de ta sphère divine ! Car, s'il existe un Dieu, désormais mon espoir, Que la raison démontre et ne peut concevoir , Qu'atteste l'univers, que le malheur réclame. Dans son sein immortel repose ta belle âme !
POÉSIES DÏVERSESO^J 69
De ce séjour de paix vois, au sein des douleurs, Ton malheureux ami , ne vivant que de pleurs ^ Vois ton Charles, tantôt, dans une longue extase, D'un cœur qui par degrés et se gonfle et s'embrase T'offrir les vœux-, tantôt, l'œil fixé sur tes traits. En s'enivrant d'amour , oublier ses regrets ; Et tantôt , parcourant tes lettres , vrais modèles , D'un bonheur qui n'est plus garans toujours fidèles^ Bénir encor le jour où tu l'as su charmer : En te lisant il croit recommencer d'aimer 5 Ta raison le condamne et ton cœur lui pardonne : A l'espoir le plus doux son âme s'abandonne ^ Mais quand il croit goûter les plaisirs qu'il a lus, Ton Charles se réveille, et crie : EUeiu'est plus! Pour remède au chagrin qui lentement me t^e ,, Des amis, qui jamais sans doute ne t'ont vu^yijjq,5.j;; M'offrent de froids conseils , me reprochent mes pleurs , Et, pour me consoler du plus grand des malheurs, Me répètent cent fois qu'il est irréparable , Quand ce penser lui seul me rend inconsolable ! Dans ce monde trompeur, que j'ai fui pour toujours, Ils disent que je puis , sur les pas des amours y ^.j.> n^. 1 Retrouver (ô blasphème ! ) une autre Caroline !..;: n Oui , je puis retrouver ta fraîcheur dans Delphine,
rjo POÉSIES DIVERSES.
Dans Rose ton souris, dans Adèle tes yeux, Dans Zoé de ton sein le contour gracieux^ Ton caractère aussi revit dans Adolphine , Dans Flore ton esprit , ton cœur dans Joséphine : Ainsi de ta beauté chacune m'offre un trait 5 Mais des traits isolés ne sont point un portrait ! Ainsi recomposant le plus parfait modèle , Je puis de tes vertus trouver une étincelle , Un rayon égaré.... mais je ne pourrai pas Rallumer le foyer qu'éteignit le trépas 1
Dans ces temps , oii l'honneur compte plus d'un naufrage . Sans doute que les dieux , jaloux de leur ouvrage , Ont voulu t« soustraire à ces vils séducteurs , Des droits de la tendresse heureux usurpateurs , < ' Qui peut-être espéraient refaire à leur image Ce cœur qu'ils profanaient par leur impur hommage : Leurs principes affreux , athéisme d'amour, Tu les as détestés ; tous ces amans d'un jour , Insectes papillohs qui s'attachent aux Grâces , Sans effleurer ton cœur voltigeaient sur tes traces : Le vice t'entourait , mais n'osa t'approcher. Ton seul tort , et j'eus droit de te le reprocher , Est d'avoir méconnu le danger de tes amies. Je sais que la nature , en créant tant de charmes ,
A créé le besoin de les faire admirer , Et (jne , pour la beauté , plaire c'est respirer : Mais pourquoi dérober l'hommage illégitime D'un amour qu'on ne veut payer que par l'estime ? Et quel triomphe , hélas ! pour un cœur généreux , De se dire : « L'on m'aime , et l'on est malheureux.!.» Ah î si dans l'Elysée on est sensible encore , .1
Souviens-toi que l'amour d'un coup d'œil peut éclore; Et qu'au séjour nouveau par ton âme habité , Quand on est malheureux , c'est pour l'éternité !
Mais souviens-toi surtout de l'ami le plus tendre ^ Qui , plein de tes vertus et fidèle à ta cendre , Reconnaissant d'aimer... même ce qui n'est plus, Chérit sa peine, et vit de soupirs superdus^ai sIjjU Espérer le bonheur serait te faire injure : La consolation est pour moi le parjure.
Les muses, seul amour permis au malheureux Qui perd l'objet constant de ses plus tendres vcbux . Les muses , dont la main essuya tant de larmes , Pour moi , les muses même ont perdu tous leurs charmes ^ Je hais leurs vains lauriers , et mon luth détendu Aux-branches d'un cyprès repose suspendu : Ou , d'un doigt incertain si je l'essaie encore , Soit quand le jour s'enfuit, soit quand renaît l'aurore ,
C'est pour dire aux échos ton nom et ma douleur. Eh ! qu'importe la gloire à qui perd le bonheur ? Que me fait à présent le succès d'un ouvrage ? La voix du monde entier ne vaut pas ton sufïrage. Toi seule fus ma muse 5 oui , de tous mes écrits Caroline fut l'âme , et le juge et le prix. . . ,- :
Lorsqu'à mon vers heureux souriait le parterre-, ! ' ' L'orgueil que j'ai senti fut l'orgueil de te plaire '.
Ce monde , 011 tu n'es plus, m'appelle vainement. Le monde est un désert pour le cœur d'un amant ! Seule tu le peuplais... Tu le peuples encore... Mais quelle nuit affreuse y remplace l'aurore ! J'y vivais d'espérance, et j'y vis de regrets ! Où le myrte a fleuri, s'élève le cyprès ! Tout m'y semblait riant , tout est devenu sombre ! Je n'y voyais que toi... je n'y vois que ton ombre î...
• Dans la première édition, on lisait ici ces quatre vers , que l'auteur a supprimés dans une seconde :
Et j'aurais tu, sans toi, d'uu œil moins abattu, Du Lord tant maltraité le revers impromptu* . Enfin par loi , pour toi , mon adorable amie , Je sentais , jVcrivais , je che'rîssais la vie.
* Allusion à la chute du iorrf i/»»^ro»i;>fu , comédie en vers en cinq actes, représentée en l'an 8 au Tliéâlrc de la Rcpubliqne.
POÉSIES DIVERSES. jS
Je la trouve aux lieux même où je crois l'éviter. ]\Ielporaène à ses jeux vient-elle m'inviter ^ Plein de ton souvenir, quand j'applaudis Racine, Je pleure au même vers où pleura Caroline. Aux pièces de Molière on me voit attendri , Et seul je pleure encore où Caroline a ri. Si le hasard conduit ma rêveuse indolence Vers ce jardin fameux , planté par l'opulence, Lieu cliarmant , dont cent fois nous avons fait le tour, Lieu cher à tous les goûts , et qui sert tour à tour De théâtre au plaisir , de retraite à l'étude , Mon cœur te redemande à cette solitude 5 Mon pied croit ressaisir la trace de tes pas -, Je baise le gazon foulé par tes appas , Et je rends grâce , assis sous son discret feuillage, A l'orme hospitalier qui t'offrit son ombrage. Suis-je dans un parterre où la rose et le lis De leur éclat rival brillent enorgueillis 5 Mon avide regard cherche la tubéreuse 5 Plus belle, par ton choix , ou du moins plus heureuse , Cette fleur , à mes yeux , est la reine des fleurs. Que dis-je ? ô souvenir qui redouble mes pleurs î Caroline plus juste , à son heure suprême , A la reine des fleurs rendit son diadème.
« Je voudrais , me dis-tu (j'étais à son côté ' , <( Cachant sous un front calme un cœur bien agité), « Je voudrais une rose , » et ton ami fidèle ,1-^
Court, vole, t'en offre une aussi fraîche que belle. Tu la prends , d'une main faible , et veux la poser Sur ta bouche qui s'ouvre encor pour la baiser : Je te vis tendrement sourire à ton image ^ Tu semblais au plaisir rendre un dernier hommage , Et ton regard disait : « J'ai brillé comme toi , « Charmante rose... adieu... tu vivras plus que moi !» Le lendemain s^accrut par degrés ta souffrance , .;Q Et par degrés aussi mourut mon espérance. > fr !/' Le lendemain Malouet vint me dire : Elle est mieux : Le lendemain ton âme avait rejoint les cieux!!!.. Je m'arrête... ma main tremble... ma plume tombe!... Mon cœur m'échappe encor. . . il te suit dans la tombe. Un éclair de bonheur vient de luire pour moi ^ J'ai cru te voir, j'ai cru converser avec toi... Mais le charme est détruit, et je dis à ta cendre Un éternel adieu... que tu ne peux entendre!!!...
• Ce morceau pourrait paraître déplacé à ceux qui n'y verraient qu'une fiction poétique : on en jugera autrement , en apprenant que Je ne suis qu'historien malheureusement trop fidèle.
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