‹ Œuvres, précédées d'une noticeChapitre 8 sur 114 · PASTORALE TRADUITE DE POPE · texte numérisé non relu

PASTORALE TRADUITE DE POPE

oous un hêtre touffu , languissamment assis , Deux bergers exprimaient leurs amoureux soucis. De sa chère Délie Hylas pleurait l'absence \ ^gon de sa Doris accusait l'inconstance -, Et , par leurs sons plaintifs tour à tour attendris , Les échos répétaient et Délie et Doris.

Vous , nymphes de Mantoue , à ma muse rustique Prêtez de vos accens la mélodie antique -, Que je redise encor, sur un plus digne ton, Et les soupirs d'Hylas et les plaintes d'iïgon.

' 0 toi , de qui Ninon eût appris l'art de plaire , Comme elle indépendante, et plus qu'elle sincère, Dont l'esprit tolérant , des préjugés vainqueur , Ne triomphe jamais aux dépens de ton cœur ,

' L'auteur a subslilué cette invocation à celle du poète anglais.

Prête , ô divine Laure ! une oreille attentive Aux timides accens de ma muse plaintive î Quand je parle pour moi , tu ne m'écoutes pas 5 Mais tu peux, sans danger , t'attendrir pour Hylas.

L'astre du jour naissait 5 ses rayons près d'éclore D'une poupre plus vive embellissaient l'aurore , Quand le sensible Hylas, aux rochers, aux forets. En sons mélodieux , exhala ses regrets :

« Allez , tendres Zéphirs , et portez à Délie « Les soupirs du berger que la cruelle oublie.

« Semblable au tourtereau, dontla tremblante voix, « En longs roucoulemens, attendrissant les bois , « Redemande partout sa compagne égarée , « Ainsi , loin de ta trace , ô bergère adorée ! « Je te demande aux vents , je pleure ^ mais , hélas ! « Ou sourd, ou sans pitié, tout abandonne Hylas. « Allez , tendres Zéphirs , et portez à Délie « Les soupirs du berger que la cruelle oublie.

« Loin d'elle tout languit : les habitans des airs «( Suspendent leurs ébats , négligent leurs concerts ; « Loin d'elle le tilleul , resserrant son feuillage ,

« Au^ troupeaux haletans refuse son ombrage -, « Loin d'elle on voit le lis par degrés se flétrir, a Se pencher tristement sur sa tige et mourir, tt Tendres fleurs, qui mourez quand Zéphire vous quitte; « Oiseaux, qui vous taisez quand l'été , dans sa fuite , « Du dieu qui vous anime attiédit les rayons -, « Arbres qui vous fanez , quand le dieu des moissons « Éteint , en s'éloignant , cette chaleur dernière « Qui défendait vos fronts d'une vieillesse entière, (t N'est-il pas vrai ? vous tous éprouvâtes mon sort : « Pour qui sait bien aimer l'absence est une mort. « Allez , tendres Zéphirs , et portez à Délie « Les soupirs du berger que la cruelle oublie.

« Ah i maudits soient les champs qui retiennent ses pas « Que tout fruit s'y corrompe au n'y mûrisse pas ! « Que le tilleul séché, que la rose flétrie « Meure ! que tout périsse , oui tout ! . . . hors ma Délie. . . « Qu'ai-je dit?... dans les lieux par toi-même embellis . « Que le printemps te suive , et soudain que le lis , « Que la rose , ô Délie ! embaumant ton passage , « Parent de leurs festons l'arbre le plus sauvage ! « Que l'épine y fleurisse , et de son tronc noueux « Que l'ambre parfumé découle sous tes yeux !

« Allez, tendres Zëphirs , et portez à Dëlie « Les soupirs du berger que la cruelle oublie.

« Les chantres du printemps cesseront leurs concerts, « Les autans cesseront de régner sur les mers , « Les forêts d'agiter leur parure ondoyante, « Les ruisseaux d'épancher leur onde gazouillante , « Et ma Délie enfin cessera de charmer , « Avant que son berger puisse cesser d'aimer. « Aux bergers altérés une claire fontaine , « Morphée aux moissonneurs succombant dans la plaine , « L'ondée à l'alouette , à l'abeille un beau jour , « Sont moins doux qu'âmes yeux l'objet de mon amour. « Allez , tendres Zéphirs , et portez à Délie « Les soupirs du berger que la cruelle oublie. » •

« Viens, ma Délie, ah ! viens ! . . . mets fin à mes regrets , « Je demande Délie aux antres , aux forêts : ({ Les antres , les forêts me répondent Délie : « J'entends ton nom. . . c'est toi , seul charme de ma vie , « Oui, c'est toi que je veux I... Mais que vois-je? grands diet « Est-ce un songe ? l'amour abuse-t-il mes yeux ?. . . « Est-ce toi, ma Délie ?... elle vient, oui, c'est elle... « Oui, je la reconnais^ elle revient fidèle!

« Ah ! cessons par nos chants d'attrister ces vergers 1 « Et vous, de ma douleur témoins et messagers, « Cessez , tendres Zéphirs^ je vais , je cours moi-même « Porter tous mes soupirs aux pieds de ce que j'aime. »

Après Hylas , d'un chant plus lamentable encor, ^gon fit retentir les bosquets de "Windsor. 0 vous, sœur d'Apollon, sur vos lyres sacrées. Répétez des chansons par vous-même inspirées !

« Réponds , Écho , réponds à ma mourante voix -, « ^on chante Doris pour la dernière fois !

« Je pleure la parjure au pied de ces montagnes « Dont l'orgueilleux sommet, dominant nos campagnes, " S'élève , et par degrés lassant nos faibles yeux , « Se rétrécit, s'etTace, et se perd dans les cieux. « Je pleure quand le bœuf , épuisé, hors d'haleine, « D'un pas pénible et lent abandonne la plaine ; « Tandis que la fumée , au faîte des maisons , « A flots précipités roule ses tourbillons ; « Et que l'ombre, glissant sur l'herbe rembrunie, « Comme un manteau léger couvre au loin la prairie.

8o POÉSIES DIVERSES.

« Réponds , Écho , réponds à ma mourante voix ; « Mgon chante Doris pour la dernière fois !

« Souvent à nos amours, qui cherchaient le mystère, « Ce peuplier prêta son ombre hospitalière-, « Souvent sur son écorce, aussi fragile qu'eux, a Je gravai de Doris les sermens amoureux; « Tandis qu'avec des fleurs , en guirlande tressées , « Sa main courbait en arc ses branches enlacées. « Des fleurs qu'elle tressait tout l'éclat s'est perdu -, « Des mots que j'ai gravés l'empreinte a disparu ; « De l'infidèle ainsi j'ai vu mourir la flamme, « Et l'espérance ainsi s'est éteinte en mon âme ! « Réponds , Écho , réponds à ma mourante voix j « iEgon chante Doris pour la dernière fois !

« Je vois briller l'Arcture , aux moissons salutaires , « De son éclat fécond il réjouit la terre; « Fier du poids qui l'oblige à courber ses rameaux , « L'arbre étale à nos yeux l'or de ses fruits nouveaux; « Des flots d'un doux nectar s'enfle la grappe mûre ; « Aux bosquets jaunissans , pour dernière parure , « Le rouge cornouiller apporte ses tributs. « Juste ciel ! à nos vœux, à nos soins assidus, « Bois , vergers , tout répond , tout rend avec usure :

POÉSIES DIVERSES. 8i

« L'Amour seul est ingrat dans toute la nature î « Réponds , Echo , réponds à ma mourante voit -, « JEgon chante Doris pour la dernière fois !

« J'entends sur ces coteaux un berger qui me crie : « Veille; un loup rôde , ^Egon, près de ta bergerie : « Eh ! que m'importe , hélas ! au comble du malheur, « De garder mes troupeaux, quand j'ai perdu mon cœur ? « Pan vient me demander par quel charme funeste « S'usent dans le chagrin mes jours que je déteste ; a Ou bien quelle bergère a lancé dans mon sein « Le trait empoisonné d'un regard assassin : « Quelle autre que Doris eût allumé ma flamme? tt Et quel autre qu'Amour a pu charmer mon âme ? « Réponds , Écho , réponds à ma mourante voix ; « jEgon chante Doris pour la dernière fois !

« Je fuirai les bergers, les troupeaux, les prairies ;

(c Oui , je puis renoncer à nos plaines fleuries ,

« Aux bergers, aux troupeaux, à la clarté du jour,

« A l'univers, à tout, à tout.... hors à l'Amour!

« Je te connais , Amour : tes cruelles blessures

« Des monstres libyens surpassent les morsures ;

« Des gouffres bouillonnans que recèle l'Etna , LUGE. II. 6 ■

« Un tourbillon affreux dans les airs t'emporta , « Et de ses sombres flancs, qu'entr'ouvrit le tonnerre, « Tu sortis tout armé pour tourmenter la terre. « Réponds, Écho, réponds à ma mourante voix; « JE^on chante Doris pour la dernière fois !

({ Adieu , bosquets ! adieu , flambeau de la nature ! « Je ne résiste plus aux tourmens que j'endure : « Viens voir, Doris , l'amant que ton cœur a trompé , « Viens le voir , s'élançant de ce roc escarpé , « Se punir du malheur de t' avoir trop chérie. <i Et toi , que si souvent mes pleurs ont attendrie , « Écho , ne réponds plus à ma mourante voix -, « J'ai prononcé Doris pour la dernière fois ! »

Ainsi nos deux bergers , dès l'aube matinale , Chantaient aux doux accords de leur flûte rivale, Jusqu'au temps où la nuit par degrés vient ternir La mourante clarté du jour qui va finir; Quand, tombant sur nos prés , de ses perles liquides La rosée embellit les arbrisseaux avides ; Et quand Phébus , cédant l'horizon à sa sœur, De l'ombre qui s'alonge augmente l'épaisseur.

Page 1