‹ Œuvres, précédées d'une notice sur sa vieChapitre 14 sur 34 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

Origine de l'écriture figurée clans l'époque où les hommes eurent découvert l'agriculture. Les hommes parlent des figures représentatives comme si elles existaient réellement. C'est la source des erreurs religieuses et historiques des âges suivants. On prouve que les hommes ayant personnifié les montagnes, les écueils, les rochers, les ports de mer, les fleuves, les villes et les pays , ceux des âges suivants prirent ces personnages figurés pour des êtres réels. Comment ils sont entrés dans l'histoire.

Monsieur , j'ai tâché d'établir, dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser , qu'il fut un temps où l'écriture alphabétique n'existait pas, et que dans ce siècle antérieur , les hommes employaient une écriture figurée, copie simple et naïve de leur langage figuré.

Il est impossible, sans doute, de déterminer la durée

de cet âge, parce que nous n'avons pas les dates du temps où il commença, et de celui où il finit; mais on comprendra aisément que l'écriture figurée naquit au moment où les hommes eurent besoin de fixer le souvenir de leurs observations. Ce n'est pas le désir de se communiquer leurs pensées , qui fit naître aux hommes la première idée de l'écriture : il n'y a qu'un besoin pressant qui puisse donner ce grand essor à l'esprit humain. Les peuples nomades et sauvages ne sentent pas la nécessité de l'écriture; plusieurs même ne conçoivent ni cet art, ni son utilité : c'est que la faculté de fixer les ressouvenirs n'est pas pour eux un besoin. Le passé ne leur sert pas d'instruction pour l'avenir : ils trouvent sous leurs pas leur nourriture, s'ils sont chasseurs; ils cherchent des pâturages pour leurs troupeaux , s'ils sont bergers ; et cette espèce de récolte n'étant pas soumise à des observations réglées, et ne dépendant pas de la main et de l'industrie de l'homme, il ne saurait leur venir dans l'esprit d'inventer des signes pour reconnaître ce qui ne peut être reconnu , pour retenir ce que l'on n'a pu observer. . Il n'en est pas ainsi dans la vie agricole : les travaux y sont soumis à l'ordre des saisons : ils sont liés à certaines époques, à certains moments favorables, lesquels étant une fois manques, tout le travail de l'année est perdu. Quelques expériences fâcheuses durent faire sentir de bonne heure aux premiers agricidteurs le l)esoin d'observer ces instants précieux. Mais il ne suffisait pas de les observer, il fallait encore en conserver la mémoire, de manière qu'on pût les reconnaître l'année suivante. Le moyen le plus simple qui s'offrit à leur esprit, ce fut d'attacher les divers travaux de l'agriculture au lever de diverses étoiles: cet usage est, en effet, de la plus haute antiquité.

Cependant , il y a deux grandes époques de l'année

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qui durent frapper les premiers hommes; c'est celle où le soleil, descendant au midi, semble fuir pour refuser ses bienfaits à la terre; et celle où, remontant en triomphe vers le nord, il remplit le monde de sa chaleur. Entre ces deux époques, le soleil passait par certaines constellations, il y faisait sa demeure^ et l'on appela ces signes ou marques j les maisons du Soleil; car les hommes avaient alors des maisons.

Insensiblement on parvint à accroître les observations. A mesure que les agriculteurs multiplièrent leurs travaux et les divers genres de cultures, ils eurent besoin de les lier à un plus grand nombre de signes et de marques dans le ciel; mais ces signes durent augmenter au point ^d'être difficiles à retenir; et ce fut alors qu'on imagina des signes de convention. Ils furent expressifs, parce qu'ils devaient rendre à l'œil ce qui était peint à l'imagination ; et l'on n'eut, par conséquent, autre chose à faire, que de dessiner les emblèmes sous lesquels les points célestes avaient été figurés. Les deux tropiques furent marqués par deux bornes ou termes , par deux colonnes , emblèmes tirés de l'agriculture. Les diverses stations du soleil furent désignées par des animaux, dont le caractère, ou l'utilité et les fonctions, avaient rapport aux travaux de l'agriculture à chaque époque. Les constellations furent dépeintes sous des figures emblématiques , relatives aux travaux ou aux cultes qu'elles annonçaient Laissons maintenant les hommes à leur

génie aiguillonné par le besoin. Le premier pas est fait ; l'écriture est inventée : ils sauront bien trouver des signes nouveaux pour représenter leurs nouvelles observations , et en fixer ainsi le souvenir. Ils ne se contente^ ront pas de figurer les constellations du zodiaque et celles du firmament; ils donneront des noms et des formes à tout ce qui leur paraîtra digne d'être observé et

retenu. Us en traceront grossièrement les figures ; ils les exposeront en public à l'approche de certains travaux , ou de ces moments de repos et de joie qui suivent d'abondantes récoltes : et ces monuments gravés sur la pierre seront les premiers livres des humains.

Telle est, ce me semble, monsieur, l'opinion des savants sur l'époque où l'écriture figurée fut inventée. L'astronomie est la fille de l'agriculture. On n'observa pas le ciel par oisiveté, mais par besoin, parce que c'était lui qui réglait les travaux; et voilà pourquoi nous trouvons dans Hésiode une météorologie toute formée, résultat des observations des âges antérieurs. Le premier livre des hommes fut l'almanach.

J'ai désigné dans ma première lettre l'époque où je pense que l'écriture pittoresque finit : ce fut au temps où elle fut surchargée de signes, où ces signes furent arbitraires , où les mêmes signes étaient employés à représenter sept ou huit idées différentes, où l'on sentit quune telle écriture manquait de précision et d'exactitude. Ce fut alors qu'on imagina de peindre les sons au lieu de peindre les idées. L'âge allégorique eut donc, monsieur, une durée quelconque et qu'il n'est pas de mon sujet d'évaluer.

Je m'arrête maintenant à cette époque vraiment intéressante, où je vois les hommes donner du corps à leurs idées, représenter les objets physiques par la peinture même de ces objets, et les choses abstraites par des peintures significatives, qui servent à les faire reconnaître. Dans les excursions ingénieuses qu'ils font hors du discours, ils se livrent aux attraits de leur imagination, et parlent souvent de ces figures représentatives, comme si elles avaient une existence réelle. Ils trouvent je ne sais quel agrément à parler plutôt de la nymphe du laurier que du laurier lui-même : ils chantent avec plaisir la pas-

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sion d'Apollon pour Daphné, et les faveurs de cette belle fugitive, et les alarmes du fleuve son père, et la métamorphose qui fixe à jamais la nymphe sur ses bords, et les marques touchantes du ressouvenir d'Apollon. Ils s'attendrissent sur les malheurs imaginaires du bel Hyacinthe , et de Cyparisse , et de Sjrinx^ et de l'infortunée Progné. Poètes créés par la nature , ils inventent ces tableaux primitifs, que les Grecs leurs successeurs embellirent peut-être , mais qui , destinés à être suspendus dans le sanctuaire des Muses , n'auraient jamais dii être transportés dans le temple auguste de l'Histoire.

Ce fut la coutume de personnifier ainsi tous les êtres de la nature, qui fit imaginer les dryades, les hamadryades,les oréades, et ce peuple déjeunes nymphes cachées, disait-on , sous l'écorce des arbres , tandis qu elles étaient elles-mêmes comme une écorce légère, sous laquelle l'allégorie était ingénieusement enveloppée. Ce fut la coutume de parler de tous ces êtres allégoriques comme s'ils eussent existé réellement, qui fit que les siècles postérieurs tombèrent dans des erreurs religieuses qui amenèrent l'idolâtrie , dans des erreurs historiques qui ont tout brouillé et tout confondu.

Les nymphes des arbres et des montagnes ne jouent pas un rôle actif et brillant dans les origines grecques , parce que les êtres qu'elles figuraient avaient moins de rapports avec les hommes. Mais les nayades , les charmantes nymphes des eaux remplissent toute cette histoire; et c'est à leur complaisance pour les fleuves leurs voisins , ou à leurs liaisons avec les monts d'où eUes découlaient, que nous devons la plus grande partie des princes et des héros de la mythologie. C'est que les Grecs primitifs étaient accoutumés à les appeler les mères des bourgades qu'ils avaient construites sur leurs bprds, et qui , souvent, portaient le même nom. Bienfai-

DE LA. GRECt:. AQ

trices du pays, elles furent appelées quelquefois les nourrices des dieux , comme elles étaient les nourricières des hommes j et nous voyons huit fontaines en Arcadie qui, sous le nom de nymphes, passaient pour les nourrices de Jupiter.

Les fleuves , figurés de la manière que chacun sait , ces personnages allégoriques , chers aux mortels à cause de leur puissance et de leurs bienfaits, furent regardés comme des rois, et leurs noms remplissent encore l'histoire grecque. Les villes, les états, les royaumes, furent aussi personnifiés; «t ces personnages imaginaires vinrent se placer dans l'histoire à côté d'Apollon, de Diane, et d'Hyacinthe, et de Narcisse, et de Progné, et d'autres princes aussi peu réels. J'ai déjà indiqué ces vérités, monsieur , dans ma première lettre ; mais j'ai pour but , aujourd'hui, de les prouver, et de montrer que dans des temps postérieurs, et lorsque le sens du langage allégorique fut perdu , on se méprit à ces chansons , à ces poèmes, à ces peintures, et que l'on prit pour des êtres réels plusieurs de ces êtres purement représentatifs. De tout temps on en avait parlé comme des pères, des mères, des rois des premiers habitants du pays. Leurs noms, transmis d'âge en âge jusqu'à celui où l'origine en était perdue, étaient devenus, par le laps du temps, l'objet de la vénération publique. On crut donc à leur existence; et lorsque les premiers écrivains rédigèrent les "histoires de tous ces pays pour n'en faire qu'une, ils y entassèrent ces personnages allégoriques qui, jusqu'à nos jours, ont passé pour des êtres réels.

On ne doit pas être surpris de cette erreur où tombèrent les hommes lorsqu'ils commencèrent à écrire des annales. Ils habitaient des pays gouvernés par de petits princes, et ils crurent qu'il y avait eu de tout temps des princes; ils voyaient fonder des colonies, et ils crurent

5o LETTRES SUR L^HlSTQIftE PRIMITIVE

que leurs propres villes avaient ainsi commencé. N'ayant sur la mémoire des temps passés qu'une tradition orale et par conséquent incertaine, figurée et par conséquent inintelligible pour eux, ils adoptèrent ce qui leur avait été transmis comme si c'eût été de l'histoire.

Mais, si j'entre dans quelques détails, il ne me sera pas** difficile d'élever des doutes légitimes sur l'existence de plusieurs des héros qui tiennent leur place dans la mythologie , et dans la chronologie très-suspecte qu'on en a tirée. Je voudrais vous épargner, monsieur, l'ennui de ces discussions; mais que serait mon assertion, si elle n'était pas appuyée d'un nombre suffisant de preuves?

J'ai dit que, dans le langage allégorique, les montagnes furent appelées les rois du pays, et que, dans les temps postérieurs, on en parla comme de rois réels, que souvent elles furent peintes comme des géants, et que depuis on en parla comme de géants réels , qui tiennent leur rang dans les aventures merveilleuses de cet âge. Les monts élevés furent en effet les sauveurs et les pères du genre humain après les ravages du déluge; et c'est dans ce sens , dit un poète latin ^ , que les rochers échappés des mains de Deucalion et de Pyrrha furent les réparateurs de notre espèce. Les plaines restèrent long-temps désertes, et l'on habita sur les hauteurs; d'où vint l'usage de bâtir des temples sur les montagnes, et, comme vous l'avez observé, monsieur, cette idolâtrie où tombèrent quelquefois les Juifs eux-mêmes , de sacrifier sur les hauts lieux"^. Les monts élevés ont donc été réellement les pères des peuples; ceux qui en descendirent pour habiter les plaines furent leurs enfants, et , dans un

I Nos fcecunda manus viduo mortalibus orbe

Progenerat , nos abruptae tùm montibus altis Deucalioneae cautes peperêre. C01.ÙM., de Hort.

' M. Bailly, Lettres sur les Sciences, page 107.

DE LA GRECE. 5ï

autre sens allégorique, une montagne était la mère de la ville qui y était fondée ; Jérusalem était la.Jllle de Sion.

C'est là, monsieur, une explication naturelle, et vraie surtout, de ces généalogies bizarres où les montagnes entrent comme des personnages, et dont je vais citer quelques exemples.

En Arcadie, le mont Ménale, duquel découlait une rivière du même nom , et sur laquelle fut bâtie la ville de Ménale; cette montagne fut une reine fille du Ciel et de la Terre , et mère du roi Ménalos , qui avait fondé la ville de Ménale.

En Laconie, la montagne Taygete (qui, par hasard, a le même nom qu'une des Pléiades ) était une princesse fille d'Atlas, et elle fut mère de Lacédcmon^ qui bâtit Lacédémone.

En Béotie , le mont Cyihéron était le premier roi du pays.

Dans la Thrace, étaient le mont Mmus ou JEmon^ qui donna son nom à l'^Emonie , et la célèbre montagne de Rhodope^ près de laquelle coule le fleuve Stiymon. On raconta, dans le style du temps, que la princesse Rhodope^ fille de Strymon ^ avait épousé le roi Mmus; mais qu'ayant osé dire qu'ils étaient l'un Jupiter et l'autre Junon, et se faire adorer de leurs sujets, Jupiter les avait changés en montagnes.

Quand JEm.us était appelé jEm.on , il n'était plus l'époux , mais le père de Rhodope. Jupiter les avait également transformés en montagnes , pour les punir de leur passion incestueuse. Si l'on veut savoir de qui Mm.us lui-même était fils , on apprendra qu'il devait le jour au vent du nord , à Borée , et à Orythie ; mais s'il s'appelle JEmon^ c'est à Deucalion qu'il doit la naissance; car, ainsi que les autres monts, il fut pour les mortels un asile après le déluge.

5a LETTRES SUR L HISTOIRE PRIMITIVE

Eryx^ la plus haute montagne de Sicile après l'Etna^ avait été un homme puissant, fils de Butta et de Vénus ( car Vénus Erycine avait un temple à son sommet ). Hercule, à son retour d'Espagne, passa par là, le vainquit au comhat du ceste, et l'ensevelit sous la niontagne à laquelle Erjx donna son nom.

Enfin, et pour abréger, les monts Pyrénées devaient leur nom à la belle Pyrene, fille de Bebrix. Hercule, , qui passa aussi un jour dans ces cantons , en devint amoureux, et l'épousa; mais, obligé de faire une absence, Pyrene fut déchirée par les bêtes féroces : Hercule de retour l'ensevelit sous ces montagnes, qui portent encore son nom.

En est-ce assez, monsieur ^ pour prouver que les anciens personnifiaient les monts? Et qui voudra croire à la reine Ménale et à son fils Ménalus , aux rois Cythéron et ^mus, aux princesses Rhodope^ Taygete et Pyrene j ainsi qu'au bon -homme Sirymon?

Je dis la même chose , et d'une manière plus affirmative encore, des montagnes volcaniques : elles furent peintes comme des géants terribles, armés de cent bras, qui entassaient roches sur roches pour escalader les cieux, et qui, troublant l'air de leurs cris et de leurs fureurs, portaient l'épouvante jusque chez les dieux, qu'ils voulaient détrôner. Ainsi , dans la Thrace , les géants Athos, P aliène , et Mimas , et Typhée , et les terribles fils d'^loiis j sont des montagnes du pays; tandis que le roi Phlegyas ou le Bridant, sous le règne duquel arrivent ces catastrophes, en est le souverain , et que le pays s'appelle Xlstiée, la Brûlée, les Champs Phlégréens ou Brûlés. Ainsi, dans la Sicile, les géants Encelade, Briarée, jEgéon, Gyges ou le Géant , ont déclaré une guerre pareille aux habitants du ciel. J'avoue, monsieur, qu'on ne croit point à l'existence de ces géants ; mais , outre qu'ils

sont une preuve du génie allégorique ancien , on croit un peu trop à l'existence des héros qui les combattirent.

Comme l'on dépeignait les êtres malfaisants sous une forme redoutable ou effrayante, on représenta les écueils dangereux sous des figures de géants ou de monstres. C'est ainsi que l'écueil alcjoneus , situé dans l'isthme de Corinthe, avait été autrefois un géant. Il voulut enlever les bœufs d'Hercule; car on trouve Hercule partout : mais le héros le tua.

Voici un autre roc personnifié; et son histoire donne une idée de la manière de conter les faits physiques dans le génie allégorique des anciens temps.

Il y avait un chemin qui conduisait de l'isthme de Corinthe à Mégare : comme tout ce pays est hérissé de rochers , la route était fort mauvaise et remplie de précipices. Il y avait en particulier un passage étroit sur les roches de Scjron^. Le voyageur, menacé d'un côté par des rocs qui pendaient sur sa tête , et de l'autre par la mer qui mugissait à ses pieds , n'y passait qu'en tremblant; il n'y avait aucun hospice sur la route pour s'y rafraîchir : on la changea depuis. Voilà l'histoire physique telle que la rapporte Strabon^ : la voici contée dans le langage primitif.

Il y avait un géant, nommé Sciron, qui se tenait à ce passage : ce brigand faisait jeûner les passants; puis il leur mettait du pain à terre, ou il les engageait à lui laver les pieds; et comme ceux-ci se baissaient, il les prenait par le pied et les jetait dans la mer. Thésée, qui purgea cette route de brigands de la même espèce, le jeta dans le précipice. La terre et la mer, dit Ovide 3, refusaient également de recevoir ses os; long -temps le

C'est-à-di^ip, les rocs taillés, de skciro, sciNno. ' StraR ^EOGfi. lib. 9.

MExikOKFH. lib. 7.

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jouet des ondes, ils durcirent enfin, et ils devinrent ces rochers qui portent encore le nom de Sciron. J'ai tort peut-être d'anticiper sur l'avenir, en faisant observer ici qu'un, des plus fameux travaux de Thésée est un fait purement physique, et qu'on lui attribua un grand nombre d'actions pareilles, qui ne peuvent être faites par Un seul homme, et qui sont l'effet de la civilisation et de l'industrie.

Permettez - moi , monsieur, de citer encore quelques écueils personnifiés : tout le monde connaît les écueils de Charjhde et de Scylla, beaucoup plus dangereux autrefois qu'ils ne le sont aujourd'hui. Charjhde est à droite , et Scylla à gauche ; Charyhde sur la côte de Sicile , et Scylla sur celle d'Italie. Dans le langage figuré des premiers temps Charjhde (nom féminin ) était une belle femme, voleuse insigne , et qui , comme Alcjoneus, comme Cacus et d'autres montagnes , voulut enlevei* les bœufs d'Hercule; mais Jupiter la foudroya; et comme cet écueil avait le pied dans l'eau, on peignait cette femme avec une énorme queue de poisson.

L'écueil de Scjlla fut personnifié de même : son nom est féminin; l'on en fit une femme. Les flots venaient s'y briser avec bruit contre les rochers : on dit qu'elle était entourée à la ceinture de chiens et de loups , qui Hurlaient et aboyaient sans cesse.

Ceci est regardé sans doute comme une fable toute pure; mais je vous prie, monsieur, de vouloir bien observer comment elle entre dans l'Histoire. Scjlla n'avait pas toujours été difforme : jeune et belle, elle avait été aimée de Glaucus; Circé en fut jalouse; elle empoisonna la fontaine où Scylla allait se baigner; celle-ci devint hideuse , et de désespoir elle se jeta dans la mer , où elle devint Skjll , Skull ^ Escueil ^ Écueil'; mais si k cruelle

' Seul ou scal en oriental signifie roclier , d'où vint cjjpz les La^

DE LA GRÈCIi. 5S

Circé (qui n'est pas la Circé du Pont) n'est autre chose que la montagne volcanique voisine de Scjlla^ et connue aujourd'liui sous le nom de Monte Circello^ comment fera-t-on entrer cette magicienne dans l'histoire? Comment a-t-elle donné un ou deux fils à Ulysse , et comment recevoir sans allégorie cette fameuse aventure du héros grec ^ ? ,'

Si les anciens personnifièrent les écueils , nous ne serons pas surpris de ce qu'ils en firent de même des promontoires : nous les appelons encore aujourd'hui du nom de Cap , qui signifie tête ; expression qui nous est restée du temps où on les dépeignait comme des géants, où l'on parlait avec emphase de leur masse et du bruit que faisaient les eaux en se brisant contre elles 5 où l'on disait du Cap de Capharécy

Juxtàque Caphareus Latratum pelago.tolIens caput *.

de celui de Malée ,

Raucae circumtonat ira Malese .

tins 8COPU1. et sc6piii.us , et d'où est venu notre mot esctjeii.. Aussi plusieurs autres rochers ont été apj)elés Scylla. Il y avait un promontoire de ce nom au pays d'Argos , un autre en Calabre. Aux environs de la Chersonèse de Thrace, il y avait une île déserte nommée Scylla, que les Argonantes côtoyèrent , dit-on.

Spumosumque legunt fractâ Scyllaceon undâ.

Val. Ft,. lib. 3 , v. 37.

Cette histoire de Scylla nous fait voir comment se formèrent les contes historiques. Nous y voyons une roche marine, fille de Phorcus, dieu marin, amante de Glaucus, autre dieu de la mer et rivale d'une montagne. Cette anecdote, purement physique, semblerait vouloir dire que Scylla n'avait pas toujours été un écueil , et que dans une de ces catastrophes ordinaires aux pays volcaniques , les plaines voisines que baignait la mer avaient été englouties, et que ce gouffre s'était formé.

' Stat. AcHiLL. I, V. 45l.

Stat. TUEBAÏD. 7.

56 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

Le promontoire de la Tortue dans l'île de Cos s'appelait autrefois Poljbotes. On raconte que dans la guerre des dieux contre les géants, c'est-à-dire, dans de grandes éruptions volcaniques, Neptune prit le quartier d'une île , et le lui lança en guise de dard : c'est cette portion d'île qui a formé, ajoute-t-on, celle de Nisjros; en effet, elle paraît en avoir été arrachée de force ^.

Le promontoire de Minos , près de Mégare , dominait sur la ville de Nisée ; on en fit une histoire de Nisus, assiégé par Minos ; et la fable y fit venir le roi de Crète.

Voilà le port de Nisus personnifié ; voici d'autres ports dont le nom est aussi pris pour un nom d'homme.

Celui de Nauplius près d'Argos , où l'on construisait les vaisseaux de ce petit royaume. La géographie du pays expliquera l'histoire de notre héros. Non loin du port de Nauplius était la fontaine Amymone, qui versait ses eaux dans le lac de Lerne, et celui-ci les épanchait lui-même dans la mer; c'était dans le pays des Danaïens, On fit de ces êtres voisins la généalogie suivante ; Amymone , l'une des cinquante filles de Danaùs , plut à Neptune; elle en eut un fils nommé Nauplius, qui excella dans la navigation. Il était de la race de Clytoneus, fils de Naubolus, et Naubolus était fils de liCrnus 2. H n'est personne qui ne reconnaisse que ce sont ici les noms du pays personnifiés ^.

' Polybotès est un nom de volcan , comme celui de Polyphème. PoLU-AOBO et PoLU-PHAMi, Signifient tous les deux je crie beaucoup. Il serait trop long de prouver que Polyphème n'est autre chose que l'Etna.

^ ApoU. PiHOD. I, V. 1 33 et seq.

Le nom de Nauplius est composé des deux mots grecs, WAtrs et PI.0Ï0 , qui signifient vaisseau et naviguer ; c'est le vrai nom d'un port de mer. Celui de Naubolus est composé des deux mots, kaus et BALLO, vaisseau et lancer; c'est le nom d'un chantier. Il est évident , par conséquent , que les héros Nauplius et Naubolus sont 9ussi chimériques que Lernus et que la princesse Amymone.

Il y avait encore un port de Nauplius en Eubée , dont on fit un roi, père de Palamède.

Il doit paraître déjà, monsieur, par ce petit nombre d'exemples, que le génie des temps allégoriques consistait, comme je l'ai dit, à parler des êtres figuratifs, Comme d'êtres réels. Livrés aux élans d'une imaginaion encore neuve, les hommes de ces temps se transportaient aisément de la chose même à la figure qui la représentait. Ils donnaient une existence factice à ces personnages allégoriques ; et dans l'emphase de leur discours , ils ne s'arrêtaient pas à parler froidement de telle fontaine , de telle ville , de telle montagne ; mais ils racontaient comment ce mont élevé, père de la nymphe qui vivait auprès de lui, l'avait vue céder à l'amour de Jupiter ou de Mars , et comment elle avait mis au jour un fils qui fonda la ville voisine. Il serait absurde de penser que ces peuples fussent les dupes de leur propre langage. Ce n'est que dans des temps postérieurs, et lorsque l'écriture et par conséquent le style figuré eurent disparu, que l'on crut réellement à ces généalogies. Les rédacteurs de ces histoires firent la faute que nous ferions si nous pensions que Tyro, princesse de Syrie, eut diverses filles; que les princesses Sidon, Jérusalem et Samarie eurent des fils vaillants et des filles charmantes; que la reine de Babylone, ainsi que la fille d'Assur, furent punies de leur orgueil, parce que nous voyons dans les livres hébreux qu'il y est parlé de Jérusalem et de ses filles, c'est- à -dire des villes voisines; de sa sœur Samarie et de ses filles , et des deux sœurs Tyr et Sidon, et de Babylone, reine superbe, fière de son fleuve et de ses tours.

Dans cette époque de l'esprit humain, qui n'a jamais été asez observée , dans cet instant où les hommes changeant en quelque manière et de génie et de langage, s'as-

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sujétirent à l'exactitude de l'écriture alphabétique , le règne brillant de l'imagination disparut : à cet âge naïf, à ce siècle de l'allégorie, succéda l'âge de la raison. On peignait ci-devant les idées , et ces pensées fugitives , en se corporifiant ^ prenaient sous les yeux des lecteurs une forme , une figure qui en fixaient le souvenir dans leur mémoire. Mais quand on en fut venu à peindre les sons, comme ce qui est du ressort de l'oreille ne peut être jugé par les yeux, et que des syllabes, en se dissipant dans les airs, ne laissent après elles aucune image, ce ne fut pas sous des images qu'on représenta les sons qui devaient être fixés sous les yeux. Ajoutons que les mots étant composés de plusieurs lettres et de plusieurs syllabes , et chaque mot ne représentant cependant qu'une idée , ce ne pouvait plus être sous une seule figure que chaque pensée devait être représentée. Ci-devant un seul caractère servait à désigner un mot : maintenant il faut autant de caractères qu'il y a de lettres dans ce mot. Ainsi morcelé, si je puis le dire, et subdivisé en plusieurs signes, dont chacun est insensible et inanimé, un mot n'est plus une image ^ il n'est qu'un amas de sons réunis.

Ce fut ainsi que les hommes prirent insensiblement un autre génie. L'écriture fut toujours consacrée à fixer le discours^ mais, ce que je crois nécessaire de répéter d'une autre manière , parce que c'est ici le principe d'après lequel tout doit être expliqué, l'écriture rappela les sons, elle ne rappella pas les idées; l'homme qui écrivait n'avait donc plus d'images dans l'esprit; sa tâche était de copier fidèlement son alphabet de sons, et de tracer, non pas ce que le mot disait à l'imagination, mais ce qu'il disait à l'oreille. Les figures animées, ces signes uniques d'un mot et même d'une phrase, furent donc nécessairement bannies d'une écriture où chaque mot

devait être représenté par plusieurs signes d'une nature absolument différente ^.

Dès-lors on cessa d'écrire en images \ destinée à représenter aux lecteurs les sons variés de la voix qui, réunis , forment le discours , l'écriture fut , en quelque manière, un livre de musique, dont l'alphabet était les notes. Dès-lors on cessa de personnifier les êtres divers de la nature : le narcisse ne fut plus qu'une fleur; la marjolaine qu'ime plante, et le règne des métamorphoses prit fin.

N'y eût-il, monsieur, que ce principe de vrai dans ce que je vous ai exposé, il me paraît qu'il est d'une assez

' Les exemples sont toujours plus convaincants que les raisonnements; je vais donc donner des exemples. Dans l'écriture primitive, Elios, qui signifiait le soleil, était rej)résenté par un signe unique, mais animé : c'était un jeune homme traîné sur un char , et dont la tête était ornée de rayons. L'on ne peignait pas le mot, mais l'idée; et cette image rappelait fort bien l'idée du soleil. Dans l'écriture alphabétique, on ne peignit pas l'idée, mais le mot et les sons; l'on traça les cinq caractères e, 1 , i, o, s, qui indiquaient les sons dont ce mot était composé; or ces sons, par eux-mêmes , ne rappellent pas plus l'idée du soleil que de toute autre chose; ils la rappellent par convention, et non pas naturellement ; car si l'on avait voulu qu'Elios signifiât banc ou navire, il est évident que ce mot aurait pu également y servir ; au lieu que dans l'écriture précédente, la figure qui çeprésentait le soleil ne pouvait convenir qu'à lui.

Il y eut donc cette prodigieuse différence entre les deux écritures, que dans la première , il y avait rapport entre le signe et la chose, et que dans la seconde , il y eut rapport entre le signe et les sons. Dans la première, les caractères rappelaient immédiatement l'objet; dans la seconde, ils ne rappelaient que le signe vocal de l'objet: ces lettres alphabétiques furent donc le signe du signe; l'objet lui-même fut donc très-éloigné de l'esprit , puisque l'esprit ne s'occupa plus à le représenter.

Je trouve dans le blason un exemple qui éclaircit ma pensée. Je vois le nom et les armoiries d'un homme appelé du Chêne : il est évident que le chêne du blason me rappelle l'idée de l'arbre duquel cet homme a pris son nom , beaucoup plus promptement que ne le font les caractères : la raison en est que les caractères me rappellent des sons avant que de me rappeler un arbre. Ici mon esprit fait deux

6o LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

grande utilité pour qu'on y fasse attention; il indique la marche naturelle de l'esprit humain ; il nous fait voir que l'écriture , cet art céleste , et uniquement donné à l'homme , est le moyen par lequel il est éclairé , modifié , perfectionné; que le secret de fixer nos idées est le secret de les accroître ; qu'une écriture imparfaite est la preuve de l'imperfection des connaissances, et un obstacle à leurs progrès; que si jamais les hommes parviennent à découvrir une écriture plus philosophique, ils marcheront à pas de géant dans la route illimitée des sciences ; et dans l'objet dont il s'agit, ce principe explique d'ime manière vraie comment les hommes de l'âge alphabétique n'entendirent plus l'écriture et le langage de leurs prédécesseurs.

Cependant, il fallut traduire dans cette écriture nouvelle l'immensité des monuments que l'âge précédent avait accumulés : mais si on avait perdu de vue leur style,

opérations; là il n'en fait qu'une, car c'est un arbre même qu'il voit.

Il suit de ces réflexions, que lorsqu'il n'y eut plus de rapport dans l'écriture entre la chose dont on parlait et le signe qui la peignait, on ne fit plus d'allégorie; car l'allégorie n'est que l'exposition du rapport qui existe entre la chose et le signe.

Ceci explique comment les peuples allégorisanfs passaient du signe à la chose et de la chose au signe alternativement ; comment ils les assimilaient et les identifiaient; comment Thistoire des choses et l'histoire des signes n'étaient qu'une seule histoire; comment les figures allégoriques de vingt villes voisines formèrent une histoire de vingt frères ou sœurs, etc.

Enfin, car ce principe fournirait matière à un livre entier, l'on comprendra quel changement dut se faire dans le génie des hommes, lorsqu'au lieu de peindre et de dessiner , ils firent des notes de musique. On ne vit plus les objets, on écouta les sons; on n'écrivit plus ce qu'on voyait, mais ce qu'on entendait; et si l'imprimerie, qui n'a rien changé aux signes de la parole, a fait une si grande révolution dans les sciences, quel changement dut s'opérer dans les idées des hommes , lorsqu'ils adoptèrent une écriture si différente de la première !

DE LA GRÈCE. 6l

U est bien à craindre qu'on n'ait fait des fautes dans la traduction: car, ou ces monuments furent traduits surle-champ , et les hommes y laissèrent l'allégorie à laquelle ils n'avaient pas encore entièrement renoncé; ou ils ne furent traduits que long-temps après, et alors on vivait dans un autre ordre de choses; on ne parlait plus des astres , des fleuves , des fontaines et des villes sous des emblèmes; et, tous ces personnages divers, passant avec leurs noms dans les fastes et les annales, on crut aisément à leur existence.

Les premiers monuments, connus sous le nom des livres de Thot , avaient été écrits sur la pierre ; on les traduisit en langage vulgaire; car la poésie et le style figuré étaient la langue des dieux; mais on y introduisit un grand nombre d'erreurs , comme on peut le voir dans l'explication ingénieuse qu'a donnée M. de Gébelin du fragment deSanchoniaton. Cette faute des premiers traducteurs est frappante; les personnes les moins instruites ou les plus prévenues ne pourront se refuser à l'évidence; on l'observe dès le premier mot, dans les traductions de la Cosmogonie. Moïse, dont le texte est selon la vérité et selon la nature, dit dans son livre de la Genèse^ de la généra' tion ou de la création : Ce sont la (touledoth) les générations du ciel et de la terre; mais touledoth^ qui signifie générations^ signifie aussi enjants, postérité. Les traducteurs composèrent ainsi leur texte grec : Ce sont ici les enfants qui sont nés de ciel et de terre; et tout de suite, ils firent de tous les ouvrages de la création autant d'enfants ou de descendants d Ouranos et de Ghé; et ce qui n'était qu'une cosmogonie, devint sous leur plume une mythologie immense, un chaos de générations bizarres, qu'il est temps de débrouiller.

Pour se convaincre mieux de l'erreur dont je parle, il ïi'y a qu'à mettre en grec la phrase hébraïque, ou plutôt,

62 LETTRES SUR l'hiSTOIRE PRIMITIVE

il n'y a qu'à la copier dans la version des septante, et nous lirons : autèé Biblos ghénécéos Ouranou Kai Ghês: cest ici le livre de la création du ciel et de la terre j et nous découvrirons une autre faute que firent les premiers traducteurs : ils lurent bonnement que la ville de Biblos avait été le lieu de la naissance d'Ouranos et de Ghé. S'ils tombèrent dès les premiers mots dans une erreur aussi grossière , penserons-nous qu'ils aient mieux traduit la suite de l'ancienne tradition? Et si, comme il le paraît clairement, ils firent des personnages réels de ces figures allégoriques qui étaient peintes dans les tableaux primitifs; s'ils jouèrent sur le mot en métamorphosant les mots en .noms de villes, ne peut-on pas soupçonner à bon droit qu'ils continuèrent à suivre le même style?

Ce fut donc ainsi, monsieur, que la physique devint de l'histoire , et les êtres physiques des personnages. C'est ainsi que les fleuves , pères et souverains des pays sur lesquels ils étendaient leur empire, et qu'ils fécondaient de leurs eaux, ayant été peints sous des emblèmes relatifs à leur puissance , furent regardés depuis comme des rois réels. Il y a plusieurs de ces rois dans les annales grecques; je vais en citer quelques-uns.

En Béotie, deux des plus anciens rois du pays sont le mont Cjthéron, dont j'ai déjà parlé, et Asope, principal fleuve de la contrée. On donne à Asope deux nymphes pour filles, Thébéet Chalcis, qui fondèrent Chalcis et TJœbes.

Un des premiers rois de Laconie fut Eurotas^ qui était aussi un fleuve du pays. Augias en Elide, Inachus et Phoronée en Argolide, Acheloils en Etolie, j^son en Thesssalie; tous ces rois , fils de Jupiter ou de Neptune, étaient des fleuves dans chacune de ces contrées. Pour donner à ces fables un air de vérité, on raconta que ces

fleuves avaient pris leurs noms de rois qui s'y étaient noyés, qui y avaient été assassinés, ou qui avaient subi cette métamorphose merveilleuse.

Je sais, monsieur, qu'à toute rigueur, un roi peut donner son nom à un fleuve ; et si je n'avais que cette preuve des métamorphoses de style , qui sont la clef des métamorphoses mythologiques, je ne perdrais pas mon temps à m'occuper de ces objets. Je ne me borne pas à cette observation , qui serait inutile si elle était isolée : mais je fais remarquer qu'il y eut des princes qui passèrent pour avoir donné leur nom à des plantes , comme un certain Ajax^ comme Narcisse^ Hyacinthe ^ AmaraciLs^ Acanthe^ Cjparisse; à des oiseaux, comme Térée, roi de Thrace; Philomele et P rogné ^ filles d'un roi d'Athènes ; Aëdon^ qui épousa Zétus^ frère à'Amphion^ fameux musicien , et qui fut changée en chardonneret ; comme Alector^ Ascalaphe^ Njctimene^ qui furent changés en coq, en hibou, en chouette. Je remarque que ces changements de figures en personnages remplissent toute la mythologie, qu'on ne peut en séparer quelques-uns sans ébranler l'existence de leurs pères, de leurs mères, de leurs femmes , de leurs maris , et que toutes ces histoires sont écrites du même style. Je conviens qu'un roi peut avoir donné son nom à un fleuve , quoique ce ne soit plus l'usage; mais que presque tous les rois en aient fait autant, que leurs fils aient donné leurs noms aux montagnes voisines, d'autres aux plantes de leurs jardins ou aux arbres de leurs forêts , d'autres aux oiseaux du pays ; que leurs filles aient donné les leurs à des fleurs , à des oiseaux , à des insectes , à des fontaines , à des rivières, à des prairies, à des villes, à des îles, franchement, c'est ce qu'il m'est impossible de croire. Mais j'ai indiqué la cause de l'erreur, et je vais en accumuler les preuves afin de n'être plus obligé d'y revenir.

^64 LETTRES SDR l'hISTOIRE PRIMITIVE

Pour se bien convaincre que ces rois-fleuves n'ont point existé , il ne faut que détailler l'histoire de quelquesuns d'eux , et l'on verra que ce n'est que de la géographie et de la physique.

L'Argolide est un pays assez aride, et la plupart de ces fleuves fameux, et dont le nom sonore remplit si bien la poésie harmonieuse des Grecs, ne sont que des ruisseaux qui restent presque à sec dans l'été. Les quatre plus considérables sont \Inacus, le Phoronée^ le Céphisse et XAstérion. Voici cette circonstance physique racontée dans le style du temps. Héra on Junon, la principale divinité des Argiens, disputait à Neptune la possession du pays. Ils prirent pour arbitre de leur différend le roi Phoronée^ qui, dans cette grande affaire, s'associa Inachus^ Astérion et Céphisse. Ils jugèrent en faveur de Héra^ ce qui était naturel; car ils ne devaient pas souffrir que Neptune s'emparât du pays. Le dieu en fut si irrité qu'il priva ses juges du tribut de ses eaux. J'observerai -en passant que cet Astérion dont il est ici question eut "^ trois filles très-considérées dans la contrée, nommées Euhœa, Porsjmna et Herœa; et que ces trois filles sont trois montagnes voisines. Qui pourra croire à ces généa-

les

logi

C'était si bien l'usage de ces temps de transformer les fleuves en rois, que nous trouvons les mêmes origines dans les pays situés hors de la Grèce. Scamander fut le premier roi de Troyes : jEsapus et Pedassus , deux des fleuves de la Troade , étaient deux des cinquante fils de Priam ; le dernier eut le malheur d'être changé en plongeon. Le fleuve Absjrthe en Colchide était un jeune prince fils d'jEetas , fils du Soleil, ^sis^ fleuve d'Ombrie, prit son nom du roi JEsis. VAnio, rivière d'Italie, prit le sien du roi Anius , qui , poursuivant le ravisseur de sa fille , se jeta dans cette rivière , et s'y noya. Le Tibre lui-

même^ dut son nom au roi Tihcrinus , qui s'y noya, ou bien au tyran Tibris , qui fut tué sur ses bords. Le Phase , qui coulait en Colchide dans le pays à' Ma , était un roi fils du Soleil et de la nymphe Ocyrrhoé (courant rapide); il devint amoureux d'^Ea, sa propre fille, et, la poursuivant à travers les champs, il l'enveloppa de ses ondes. Les Indiens sont encore plus emphatiques dans leurs origines ; ï\s, disaient, selon Bérose, que le Gange était un géant qui avait dix coudées de haut, et qui , par ses vertus , avait mérité d'être roi de l'Inde.

Dans ce style allégorique, dont il me semble qu'on né peut plus contester l'existence ni l'étendue, les villes elles-mêmes étaient personnifiées, et nous avons conservé cet usage dans nos médailles et dans nos tableaux allégoriques. On associait une figure de héros ou d'héroïne aux armoiries de cette ville, le héros en portait le nom : nommer la ville ou nommer le héros, était la même chose. De cette habitude de lier la ville au héros , et du génie allégorique qui donnait de l'àme et de la vie à celui-ci, naquit l'erreur qui porta les peuples postérieurs à lui supposer une existence réelle. Ils ne firent pas attention que les villes ne se fondent point ainsi; qu'elles ne doivent pas leur existence à des princes et à des princesses; que toutes les villes, dans les premiers temps, ont commencé par n'être que des cabanes ou des hameaux ; que comme ils faisaient remonter la naissance des villes et de leurs fondateurs aux temps voisins de Deucalion et à'Ogiges , c'est-à-dire du déluge, il était impossible qu'il y eût , à cette époque, un si grand nombre d'habitants pour les peupler, et tant de princes pour les bâtir. Les premiei's historiens de l'âge alphabétique trouvèrent ces noms ; ils les gardèrent et les enregistrèrent dans leurs annales. '

Mais ils furent si fidèles à retenir tout ce qu'on leur

66 LETTRES SUR l'iITSTOIRE PRIMITIVE

avait transmis, qu'ils associèrent à ces personnages ceux dont ils étaient entourés, leurs pères, leurs mères, leurs parents; et ils nous ont ainsi laissé les moyens de reconnaître la non existence de ces princes divers. Tous ces fondateurs prétendus de villes, desquelles l'origine est nécessairement inconnue , sont fils ou d'un fleuve , ou d'une fontaine , ou d'une constellation , ou d'un dieu , ou d'une Amazone, ou pour le moins d'un roi. Quelques-uns ont plusieurs pères , parce que réellement ils n'en avaient aucun. Ainsi TJiebes fut fondée par Thcbé;Argos, ^slt Argus; Sic/one, par Sicyortj et sous le nom à^Mgialée^ par Mgialus; Corinthe, par Corinthus; Coronée, par Coronus, etc. Je ne finirais pas , monsieur, si je citais toutes les villes qui se disaient fondées par ces princes imaginaires; et je me borne à renvoyer en note quelques-unes de celles que j'ai trouvées, et qui commencent par la lettre A. J'ajoute, qu'en général celles qui sont du genre masculin ont été fondées par un prince comme celles du genre féminin l'ont été par des princesses ; erreur fondée sur le sexe du personnage allégorique qui avait servi à figurer la

ville '

' Aba, en Pliocide, fondée par Abas.

Abas, nom de l'île d'Eubée , du roi Abas.|

Abdère, en Tlirace , fondée par Abderus.

Aceste, en Sicile, par Acestes.

Acrlsione, en Péloponèse, par Acrisionis,

princesse.

Adrana, sur le Sarus en Cilicie, par .... Adranus

et Sarus.

Adranum, en Sicile, par Adranus.

Adrastie , en Mysie , par Adrastus.

JEgilus , en Attique, par yEgilus.

iEgine, île près de l' Attique, par ^gine ,

princesse, ^gypsns , sur le bord du Danube , par ... yEgypsus.

-iEnée, en Macédoine, par yEnée.

iEnos, en Thrace, par ^née.

Si l'on consulte l'analogie , on conçoit que le nom d'un village naissant lui a été donné d'après sa position physique , surtout dans les premières époques de la civilisation , où il n'y avait pas de puissants potentats qui cherchassent à perpétuer leur nom et leur gloire. Qu'Alexandre-le -Grand, que Louis XIV, que le czar Pierre aient donné leurs noms à quelques villes en très -petit nombre, comme cela est arrivé dans un temps où la civilisation était très-avancée , l'on conçoit ce genre honorable d'amliition : mais quels princes ont pu donner leur nom à des villes clans un temps où il n'y avait point de princes? et comment de faibles peuplades d'agriculteurs ont-elles pu penser que leurs hameaux deviendraient un jour des villes grandes et célèbres? Dans ces instants où, sortant de la vie errante qu'ils menaient dans les forets, les premiers agriculteurs élevèrent quelques cabanes couvertes de chauiue ou de roseaux, il leur était

Aglaure, uibu d'Attique, par Aglaure,

fille de Cécrops.

Agylla, en Toscane, par ....'. Agyllus.

Alabanda, eu Carie, par Alahandus,

fils de Carès.

Alalcomène, en Béotie, par Alalcomenseus,

Alcathoé, citadelle de Mégare, par Alcatlious,

fils de Mégaréus.

Alycœus, près de Mégare, par Alycœiis.

Amathonte , en Chypre , par Amathonte ,

fille d'Hercule ;

ou bien par Amathiisa,

fille de Cynare, Ambracia , en Thesprolie , par Ambracœus ,

fils de Thesprotus.

Ambrosus, en Phocide, par Ambrosus.

Ampliilochia , en Epire, par Aniphilochus.

Amphilochium, premier nom d'Argos, • • Amphiiochus. Amycus, au royaume de Pont, par Amycus,

fils de Neptune,

68 LETTRES SUR l'ïIISTOIRE PRIMITIVE

impossible de prévoir jusqu'où devaient conduire leurs descendants ces premiers et faibles essais de l'industrie burnaine. Le premier qui fit une maison ne prévit pas plus qu'il y aurait un jour des villes de sept lieues de tour , remplies d'édifices superbes, que celui qui inventa quelques lettres de l'alphabet ne prédit la bibliothèque d'Alexandrie. Les progrès d'un art quelconque sont un mystère pour celui-là même qui le découvre; car la découverte d'un art ne saurait être la mesure de son étendue; et, pour parler plus exactement encore, aucun art n'a été inventé , et l'on ne saurait honorer de ce nom les essais informes par lesquels ont commencé la peinture, la sculpture, l'architecture. Il n'y a eji ni un premier médecin , ni un premier satuaire , ni un premier architecte, ni un inventeur de l'astronomie. Un art n'est que le résultat de connaissances acquises sur un certain objet , et l'acquisition de beaucoup de connais-

Amycla, près de Lacédémone , par Amyclas,

fils deLacédémon.

Anœa, en Carie , par Anœa,

Amazone.

Ancliîàle, en Cllicie, par Anchialus.

Andros , une des Cyolades , par Andros.

Anthédon , en Béotie , par Anthédon ,

fils de Neptune.

Aonie^en Béotie, par Aon ,

fils de Neptune-

Arbèles , en Perse , par Artelus.

Arélate, (Arles) en Provence, par Arelus.

Astacus, en Asie, par Astacus,

fils de Neptune.

Astypalsea , une des Cyclades voisines de

l'Europe , par Astypalaea ,

sœur d'Europ.

Atracia , en Etoile , par Atrax ,

fils d'Eolus.

Axia, en Locride, par • Axia,.

fille de Clymène.

DE LA GRKCE. 69

sanccs est le fruit du temps et du travail de beaucoup d'hommes. Ce principe, que je pose en passant, doit nous servir, monsieur, h bannir de la mythologie un assez grand nombre de ces prétendus inventeurs dont elle fait mention.

Les villes n'ont donc point été inventées, et l'on a commencé par construire des huttes. Le Cacique qui présidait ou ne présidait pas à ces travaux ne les a pas honorés de son nom ; genre de gloire qui ne peut entrer dans les idées d'un sauvage ou d'un laboureur, et que l'égalité naturelle et toujours observée dans ces premiers temps ne lui aurait pas permis d'obtenir. Il faut encore moins penser que si ce Cacique a vingt-cinq enfants, comme le fameux Lycaon, il les envoie à sept ou huit lieues à la ronde bâtir chacun une ville; mais surtout il ne leur fera pas épouser à chacun la fontaine ou la montagne de son canton.

En général donc, il est raisonnable de penser qu'une liabitation naissante a pris son nom de quelque çirconr stance physique; de la fontaine auprès de laquelle elle est bâtie, du vallon, de la forêt, de la montagne, de la rivière, du terrain qui l'avoisine. C'est ainsi que Pontoise a pris son nom de sa position ; que les deux Conflans qui sont aux environs de Paris doivent le leur au confluent où ils sont placés; que Vau-Girard est la vallée de Girard; que la fontaine de Bliaud a formé le nom de Fontainebleau ; c^e Dreux est ainsi appelé de ce qu'il était bâti au milieu des drus o<f des chênes; et ainsi de mille autres. 11 serait ridicule d'imaginer des noms de princes et de princesses pour en faire les fondateurs de ces villes.

Il serait aisé de prouver que la plupart des villes de la Grèce durent leur nom à de pareilles circonstances physiques; mais il faudrait entrer dans un détail d'éty-

yO LETTRES SUR L HISTOIRE PRIMITIVE

mologies qui seraient ou fastidieuses ou suspectes j et la vérité que j'ai l'honneur de vous exposer, monsieur, n'a pas besoin de ces preuves auxiliaires. Il y aurait cependant des étymologies qu'il serait impossible de nier ; si je disais , par exemple , qu^5^^«/^«; signifie vieux Jortj JEgjaUe ^ rivage^ Actiké^ rivage encore, on penserait que ces^ villes ont pris leur nom de leur position , plutôt que de croire au héros Astjpalœus y au roi /Egyalus.^ à la princesse Actiké^ ou bien à Aciœus^ premier roi de VActique. Ainsi quand je lis dans Strabon que la ville de Calene dans l'Asie mineure a pris son nom de la pierre noire et brûlée dont elle est bâtie, étymologie que je trouve dans le mot cal , qui signifie feu , chaleur , et qui m'est confirmée par les volcans qu'il y avait dans le voisinage de cette ville, et quand je lis dans les mythologues qu'elle dut son nom à Kalénus^ fils de Neptune et de Kélénoy je préfère l'étymologie physique, et je raie le héros Kalênus de mon catalogue'.

Mais si, en examinant de plus près ces fondateurs prétendus de villes , je trouve qu'ils sont fils d'un père ou d'une mère chimérique, s'ils sont nés d'une fontaine voisine, ou d'une montagne, ou d'un port de mer, j'en conclurai que c'est encore ici ce que je disais , et que cette parenté imaginaire n'est autre chose que la relation physique de cette ville avec la montagne , avec la font;aine, avec la mer; et je me rappellerai tout ce que j'ai vu du génie allégorique qui personnifiait ces objets.

Les exemples de ces rapports physiques convertis en histoire ne seraient pas difficiles à trouver: obligé d'en citer quelques-uns pour appuyer mon assertion , je le ferai , monsieur, avec brièveté; car, outre que je crains

' Personne n'ignore que la ville d'Agde en Languedoc est bâtie avec une piei're pareille , et qu'il y a des volcans éteints dans son voisinage.

d'abuser de votre patience, il me semble qu'à mesure que j'avance, j'ai besoin de moins de preuves.

Le royaume de Corinthe avait pour villes principales , Corinthe , capitale ; Epopée , sa citadelle ; Cromion et Léchés, près de la mer, et le port de Cenchrées: on y voyait aussi la fontaine Pirene.

On raconta que Corinthe avait été bâtie par Corinthus ; Epopée , par Epopus ; Cromion , par Cromus ; Léchés , par Léchés , et Cenchrées , par Cenchréus : avec cette méthode on avait bientôt fait des annales. Cromion était près de la mer : on dit que Cromus, son fondateur, était iils de Neptune. Léchés était aussi fils de Neptune et de la belle Pirene ; elle eut encore de Neptune un autre fils , ce même Cenchréus qui avait bâti Cenchrées. Diane ayant tué ce jeune homme à la chassé , Pirene sa mère en versa tant de pleurs qu'elle devint fontaine. On voit ici que la géographie de ces lieux en fait toute l'histoire.

J'ai remarqué , monsieur , que les origines grecques remontent au déluge. C'est à Deucalion et Ogygès que se rapportent les plus anciennes dates des fondations de villes et de royaumes: ces deux noms, liés à une catastrophe mémorable , furent si fameux dans la Grèce que les princes les plus célèbres passèrent pour être descendus de ces rois. L'Attique et la Béotie avaient été appelées Ogrgie ;■ et ce qui est cligne d'être observé , parce que c'est de l'Asie et de l'Egypte que sont venues la plupart des anciennes traditionis, c'est que la Lycie et l'Egypte avaient aussi été appelées Ogfgie : or il est impossible qàOgfges ait régné dans tous ces pays à la fois, à l'époque surtout où on le place, après que les habitants de ces pays ont été submergés : mais il était dans le style du temps d'appeler les hommes échappés au déluge les enfants de Deucalion ou (['Og^gés. D'où il arriva, par exemple, que les Thébains racontèrent que

Thébé ^ on Varche ^ , femme à'Ogj^'ges, avait fondé la ville de Thèbes. Ainsi, tandis que les Thessaliens se disaient fils de Deucalion, et que les Thébains se disaient nés de V arche et du roi échappé au déluge , ils disaient au fond la même chose 5 mais certainement la reine Thébé était une reine allégorique. Près de Thèbes était la citadelle Cadméa j elle avait été bâtie, disait- on, par CadmuSj fils de ce même Ogjges. La montagne Sphinx était là proche ; c'était la femme de Cadmus. Le fleuve îsménus avait été un roi de Béotie, la fontaine de Dircc en avait été une reine.... J'ose vous certifier d'avance, monsieur ., que toutes les origines grecques ont été écrites dans ce goût, et je vous en promets des preuves plus détaillées encore. Je ferai la géographie d'un pays en particulier; je citerai ses villes, ses bourgs, ses fleuves, ses montagnes , ses fontaines ; et , n'ayant d'autre travail à fiiire que de donner à ces êtres physiques des noms d'hommes, vous aurez une histoire grecque semblable à celle que les premiers écrivains nous ont transmise ; vous aurez les rois , les princes et les princesses de ce

pays.

Je n'en suis pas encore , monsieur, à tirer les conséquences qui découlent de ces vérités ; je ne m'en occupe .. même pas 5 je cherche une règle sure de critique , et je pense que , pour parvenir à découvrir le vrai , il faut commencer par écarter le faux; que lorsque nous serons débarrassés des personnages chimériques , nous reconnaîtrons plus aisément s'il y en a de véritables ; et qu'après avoir fait sortir de la foule cette multitude de fantômes qui s'y sont établis , s'il y a parmi eux des êtres réels, il nous sera plus aisé de les reconnaître.

'On sait qu'eu oriental Thébé, Tlibé , signifie arche, aaisseau , et que le vaisseau se retrouve dans le bUson dp plusieurs villps anciennes.

Cependant, monsieur, le même génie qui avait donné Hiabitude aux anciens de réaliser les figures allégoriques , les conduisit à en faire autant des provinces mêmes, des royaumes, des îles et des pays, et à donner pour fondateur à chacun d'eux un personnage du même nom. Ce personnage est presque toujours d'origine céleste , ou fils de Deucalion , d'Ogygès , de Pélasgus ; parce que , dans cette nuit profonde où se trouvaient plongées les origines grecques , on ne voyait rien au-delà du déluge , époque mémorable où la terre se renouvela.

Dans le temps où l'on voulut rédiger l'histoire primitive des peuples , on ne fit que prendre à chacun le personnage allégorique qu'il regardait comme son fondateur. On avait la Béotie , l'Etolie , l'Arcadie , la Thessalie, la Magnésie, l'Achaïe, l'Hellénie, l'Ionie, etc. On dit qu'elles devaient leurs noms à Béotiis, Etolus, Arcas, Thessalus , Magnes, Acœiis , Hellen^ Ion, etc. C'était si bien la maladie des Grecs de forger de tels fondateurs , qu'ils suivirent le même usage pour les pays éloignés, dont l'histoire primitive était aussi obscure que la leur , beaucoup plus ancienne , et leur était parfaitement inconnue. Cependant cette obscurité ne les embarrassa pas; ils imaginèrent des héros pour l'Asie et l'Afrique, comme ils en avaient créé pour leur propre pays, et ils suivirent la méthode facile qu'ils avaient adoptée. On comptait trois grandes nations en Scythie , les Scythes , les J gathjrses et les Gelons : on dit qu'ils descendaient de trois frères , fils d'Hercule , et d'une femme serpent. Ces trois frères se nommaient , comme on comprend bien, Scftha, Agalhirsus et Gélon. L'Egypte devait son nom à Mgjptus^ l'Italie à I talus ^ l'OEnotrie à OEnotrus , l'Ausonie à Auson, la Sardaigne à Sardus, la Médie à Médus y la Perse à Perses, la Colchide à Colchus, la

«74 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

Phrygie à Phryx, la Troade à Tros , la Dardanie à Dardanus y Ilion à Ilus , la Gilicie à Cilix , la Phénicie à Phénix^ la Mysie à Mjsus, la Lydie à Lydus, laDoride à Dorusy la Carie à Car, etc., etc. En un mot, voyageons sur les cartes anciennes , personnifions les villes , les fleuves , les montagnes et les pays, et nous serons sûrs de donner les annales anciennes , môme sans avoir pris la peine de les lire. Telle est la manière dont furent écrites autrefois nos propres annales, quand on disait que la France devait son nom à Francus^ fils d'Anténor; que les Gaulois descendaient de Galates, fils d'Hercule; que Tolosa avait été fondée par Tolus^ Nîmes par Nemausus , Arles par Arelus , et qu'Hercule s'était battu au pied des Alpes avec le géant Albion.

Enfin il n'y eut pas jusqu'aux trois parties du monde auxquelles on n'eût forgé des étymologies pareilles, L'Europe devait son nom à la belle Europe^ qui, portée sur un taureau , avait traversé le Bosphore^ ou le passage des Taureaux, d'une rive à l'autre ^. L'Asie avait été découverte par la nymphe Asia, fille de f Océan et de Tétliis. L'Afrique avait pris son nom du héros y^(/^r, fils d'Hercule; et les Arabes, qui ont conservé des traditions primitives, attribuent le nom de l'Afrique à un de leurs rois , nommé Afrikis. Pour l'historien Josèphe , il la donne à Ophres , petit-fils d'Abraham : enfin , comme l'Afrique était appelée souvent Libje, du Libs^ vent qui soufflait de cette plage , on dit que ce nom lui avait été donné de la princesse Libja , fille dEpaphus et de Cassiopée.

11 est impossible, monsieur, d'admettre sans examen

' Bosphore est le nom physique d'un détroit; il signifie portage, ou passage du Bœuf, parce qu'un bœuf peut le passer à la nage. Ce nom ne vient point de ce qu'un bœuf y porta la belle Europe, ni l'Europe n'a pris son nom de cetle princesse imaginaire.

cette miiltitvide de princes, dont la liste serait effrayante, et dont la chronologie inextricable serait d'autant plus ridicule , qu'ils auraient existé presque tous à la fois ; et dans quel temps encore? lorsque le pays qu'ils habitaient était récemment sorti de dessous les eaux du déluge, et qu'il était impossible qu'il fût peuplé de tant de princes , et couvert de tant de villes.

Le génie des anciens les portait à personnifier tous les êtres de la nature ; c'est ce que je crois démontré. On réalisa depuis les personnages allégoriques, et on leur attribua une existence réelle 5 c'est ce que je crois avoir prouvé encore. J'ai quelque espérance, monsieur, que ces vérités trouveront accès auprès de vous. On ne peut se refuser à admettre au moins quelquefois l'allégorie ; et lorsque certains personnages de l'histoire sont visiblement des êtres physiques et abstraits, les savants les plus ennemis de ce système sont forcés de convenir que ces personnages étaient allégoriques. M.iis si les anciens ont allégorisé vingt fois , ils ont pu le faire plus souvent encore ; et si cette manière de parler et d'écrire fut le génie d'un certain âge, il est possible que dans cet âge on ait allégorisé toujours. Telle allégorie n'a peut-être été méconnue que parce qu'elle avait été mal expliquée ; et tel savant qui la niait de bonne foi , l'aurait sans doute reconnue, s'il evit été mieux convaincu. Je n'ai donc qu'à poursuivre mes reclierches , et à prouver que les allégories sont en plus grand nombre qu'on ne pense, et qu'elles ont servi à composer ce corps d histoire dont on a cru jusqu'à nos jours que la fable n'était que la parure, et que la vérité en formait le fonds. En attendant que je puisse obtenir votre suffrage, que j'ambitionne, daignez, au moins, monsieur, m'accorder vos encouragenients. Je suis avec respect, monsieur,

votre, etc.

■76 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIBIITIVE

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