NIOBÉ
ou LA FEMME QUI PLEURE.
Il y avait en Méonie une montagne surmontée d'un ix)cher qui se voit de loin , et qui représente la figure
* On ajoutait qu'après cette victoire Hercule avait épousé la fille d'Achéloiis, Déjanire (ou belles eaux). En effet, les eaux furent plus limpides, l'Acliéloiis n'inonda plus les champs, et l'abondance naquit. Ne sera - 1 - on pas embarrassé à placer dans l'histoire l'époque où régnèrent les enfants d'Hercule et de Déjanire?
d'une femme qui pleure ' : on la nommait le mont Sfpile; et dans les temps antérieurs, où elle jetait des jflammes, elle avait été appelée Mons Keraunius^ le mont fulminant 2.
Au pied du mont Sjpile était une ville du même nom , et qui autrefois s'était appelée Tantalis ^ , la fille de Tantale. Peut-être était-ce une colonie de la ville de Tantale., située à quelque distance de là, sur le Méandre, et dans un marais , où , après de cruelles catastrophes , elle se vit environnée d'eaux, sans qu'il lui fût possible de boire.
Pline raconte ^ que la ville de Sjpile fut engloutie par un tremblement de terre , et qu'en sa place il se forma un étang d'eau salée. Strabon , en rapportant le même fait, dit que sous le règne de Tantale., il y eut de violents tremblements de terre en Phrygie : il s'y forma de grands lacs, la ville de Sypile fut engloutie, et Troye elle-même fut submergée ^ ( ce qui nous rappelle la submersion de Troye sous le règne de Laomédon). Et ce fait, dit ailleurs Strabon, n'est point une fable; car, dans des temps postérieurs , il y a eu de grands tremblements de terre dans ces cantons ^. Ce que nous avons dit de la montagne de Sjpile, qui fut un volcan., confirme cette anecdote pliy sique. La forme même du roc décharné qui la couronnait est analogue aux effets bizarres que produisent les éruptions volcaniques.
Du sommet du roc de la femme qui pleure découlait une eau continuelle , et qu'en langage figuré l'on appelait ses larmes :
'Pausanias, in Atticis.
* Plutarch. , de montib. et flum.
Plin., liv. 5, chap. 29. Cellar. , Geogr., liv. 3, chap. 3. <Plm.,ibid.
Strab., Geogr., liv. i.
Strab. y Geogr. , liv> 1 3 , sur la fin.
SO ^ LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
Le marbre inanimé se fond encore en pleurs '.
Avant que le tremblement de terre eût renversé la inalheureuse ville de Sjpile , et formé ce lac salé qui prit sa place, il coulait de la montagne une quantité de sources qu'on portait au nombre de douze ^ : la ville profitait de ces belles eaux; sans doute elles contribuèrent à sa population et à sa richesse, et elles furent les causes de l'orgueil qu'on lui reprocha. Le tremblement de terre détruisit tout : la ville fut renversée, la montagne ébranlée, ses eaux se perdirent, et un étang d'eau salée prit la place de cette ville superbe.
Voilà l'histoire physique prouvée par les témoignages des anciens , par l'analogie des noms , et par la conformité des rapports. Voici maintenant cette même histoire racontée dans la langue figurée.
Niobé , fille de Tantale et d'Euryanasse , avait douze enfants qui faisaient sa gloire, ou plutôt son orgueil. Fière d'une aussi nombreuse postérité , elle méprisait Latone , qui n'avait que deux enfants. La déesse s'en plaignit à Apollon et à Diane. Le frère tua tous les enfants mâles ; la sœur fit périr les filles à coups de flèches. La malheureuse Niobé se fondit en pleurs ; et les dieux , qui en eurent pitié , la changèrent en cette roche , qui , depuis lors , ne cesse de verser des larmes.
Est-il difficile de reconnaître , dans la fable moderne , l'histoire figurée d'un grand et mémorable événement "^ Cette roche superbe, fille de Tantale et de celle qui do-
I Liquihir, et lacrj-mi» etiajn nunc marmora manant.
OviD. , Metam. , liv. 6.
a Geminis Niobe consnmpta pharetris
Squalida , bisscnas Sipylon deduxcrat urnas.
Stat.,Thkb., 6.
DE LA GRÈCE. 8l
mine au loin ^ , cette mère de Sipjlus ^ est pétrifiée de douleur. Elle pleure de voir autour d'elle le pays inondé et détruit ; ses sources , filles superbes qui arrosaient le pays, entièrement taries; ses fils, les villes voisines, engloutis par la colère des dieux. Ali ! sans doute , elle avait péché contre eux. La voilà maintenant plaintive et désolée. Immobile sur les débris qui l'environnent , il ne lui reste plus de son ancien état que sa forme et le triste pouvoir de verser des pleurs. Qui méconnaîtrait ici le style oriental, dont nous avons tant de précieux monuments dans les livres hébreux? On croit entendre les cantiques lugubres des peuples échappés à cette funeste catastrophe. On se rappelle que Jérémie a déploré dans le même style les malheurs de Jérusalem. « Comment la « grande ville est-elle restée assise et solitaire? Comment « cette ville grande entre les nations 3 , est - elle restée
« veuve? Elle; pleure pendant la nuit ^ et les larmes
«inondent ses joues Jérusalem a péché ^ c'est pour-
« quoi elle a été tournée en dérision. Tous ceux qui l'ho- « noraient l'ont méprisée, parce qu'ils ont vu sa nudité. « Elle-même en a sanglotté , et elle a détourné la tête : « sa robe avait été souillée. » Que nous aurions mauvaise grâce à gâter ce cantique vraiment sublime , et à conter froidement que Jérusalem était une princesse, fille de la reine Sion; qu'elles se rebellèrent contre les dieux; que ceux-ci, pour s'en venger , changèrent sa mère en montagne, qu'ils tuèrent le roi son mari et la rendirent veuve j et qu'enfin l'ayant dépouillée de sa robe , ils la condamnèrent à rester assise dans un désert , où elle pleure toute la nuit. Je vous demande pardon, monsieur, de vous
' Euru-Anassa signifie , mot à mot, celle qui règne au loin. ' Sipylus était un des fils de Niobé. Les noms de ses filles sont évidemment des noms de rivières.
^ Grande entre les nations , Ëuryanasse.
èl LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
mettre sous les yeux une aussi plate parodie, mais voilà précisément comment ont été écrites la plupart des lùstoires primitives des Grecs '.
Ce n'est point aux peuples qui parlèrent ce langage animé qu'il faut s'en prendre de ces erreurs ; c'est à l'oubli de ce langage, à l'ignorance des peuples qui leur succédèrent, et au changement qu'occasiona dans l'esprit humain l'usage de l'écriture alphabétique.
S'il était besoin de plus de preuves pour établir cette vérité, il ne me serait pas difficile d'en trouver dans les origines grecques , et dans certaines histoires asiatiques. Les Grecs transportèrent celles-ci dans leur pays, ou peut-être elles leur furent apportées ; et ils les confondirent avec leurs propres histoires toutes les fois que les noms asiatiques etles noms grecs leur présentèrent les plus légers rapports. C'est ainsi qu'il y avait une ISiohé thébaine, fille de Pélops et de Taygète, ou bien de Phoronée et de Laodice, elle fut l'épouse de Zéthys, ou d'Amphion, ou d'Alalcpmenaeus, fondateurs de villes en Béotie; elle fut mère d'Isménus, fleuve de Béotie; d'Argus, qui fonda Argos; d'Amyclas, qui fonda Amicla en Laconie; de Genua, qui fonda la ville de Gênes en Ligurie. Les Grecs mêlèrent la fable thébaine à la fable méonienne; tous ces enfants de deux mères furent confondus : Pélops le grec , père de l'une , fut le fils de Tantale Méonien, père de l'autre. Dans cette confusion de fables évidemment géographiques , il n'y a que la géographie qui puisse nous guider; et si je ne me suis point trompé dans les explica|tions que j'ai données, et dans les principes que j'ai posés , cette clef servira à expliquer une bonne partie des fables grecques. Les personnages retour-
* Il est curieux de voir les explications qu'ont données les anciens <le la fable deNiobé, et toutes celles qu'ont maginées les modernes. Ils ont tout dit; liors la vérité.
DE LA GRKCË. 83
lieront chacun dans leur pays ; et reprenant leur première forme, redevenant fleuves, montagnes et villes, il sera aisé de donner à chaque peuple l'histoire qui lui appartient. Mais je n'ai pour but aujourd'hui, monsieur, que de citer un nombre d'exemples qui suffise pour prouver que ce que j'ai avancé n'est point un système^ c'est-à-dire une hypothèse imaginaire , selon le sens que depuis quelque temps on attache à ce mot. C'est préjugé que de rejeter une idée parce qu'elle est nouvelle; car il n'y. a point de vérité qui n'ait été nouvelle une fois; d'ailleurs, les anciens ont annoncé que la mythologie était allégorique, quelques pères de l'Eglise en étaient convaincus. Les Celses, les Porphires et les Jambliques le répétèrent; et ces témoignages doivent être pour nous de la plus grande force, parce que cette question ayant été agitée dans là lutte entre la religion payenne et la religion chrétienne, l'accord des deux partis sur ce point important est presque une démonstration de sa vérité. Depuis ce moment, l'on ne s'est plus occupé sérieusement de l'allégorie ; et il faut convenir que dans les ténèbres où les hommes ont été plongés, cette question philosophique n'a pu être agitée. Enfin la renaissance des lettres a rapporté la lumière; on a commencé par lire les auteurs anciens , ensuite on les a compilés, puis on les a examinés sous un grand nombre de rapports, et dans cette marche natiurelle de l'esprit hii^ main, qui n'arrive qu'après beaucoup de résultats à la vérité qui est la fin de tous les résultats, l'esprit philosophique, né seulement de nos jours, a fait renaître cette vérité. Des écrivains distingués ont annoncé de nouveau que la mythologie était allégorique : on leur a accordé la vérité de quelques explications, on en a nié quelques autres ; retranchés sur le terrain vénéré de 4^'lûstoire antique, les partisans de cette histoire ont regardé comme une profanation qu'on osât le forcer.
84 LETTRES SUR l'hiSTOIRE PRIMITIVE
Quelques erreurs particulières ont donné lieu d'accuser leurs auteurs de se tromper toujours, parce qu'ils se sont trompés quelquefois , et de rejeter tous les principes , parce que l'application n'en était pas également heureuse. C'est encore ici , monsieur , une suite naturelle de la marche de l'esprit humain ; et de même que les ténèbres de la nuit ne se dissipent que par degrés , et qu'il y a mille nuances de lumières jusques au moment où le soleil est élevé sur l'horizon , ce ne sera qu'insensiblement que nous parviendrons à dépouiller les ténèbres de l'antiquité, à répandre du jour sur les régions de ces peuples antérieurs dont vous nous avez prouvé l'existence. Si j'ai osé entrer, à mon tour, dans la carrière, c'est que j'ai pensé que la vérité ne pouvait que gagner à être présentée sous de nouvelles faces. La persévérance supplée quelquefois au talent; et si je puis exposer des principes simples, et remplacer par la clarté ce qui me manque en profondeur, j'aurai rempli mon objet, sinon selon sa grandeur, au moins selon mes forces.
Je vous ai annoncé , monsieur , dans ma lettre précédente, que je tracerais la géographie particulière d'un certain pays , afin de prouver que sa géographie et son histoire sont une seule et même chose. Ce travail , dont je ne présenterai que le résultat , me paraît absolument nécessaire pour montrer que je n'ai pas choisi mes exem- , pies à mon gré. Je veux, s'il est posible , ne laisser aucune difficulté derrière moi ; et si j'ai une fois prouvé que la géographie et la physique d'un certain pays ont servi à lui composer des annales imaginaires, on me rendra la justice de penser que je n'offre pas au public des idées peu réfléchies, que c'est ici le fruit d'une longue méditation et de recherches exactes; et que, sévère envers moimême, et plein de respect pour la vérité, je ne donne pour certain que ce que je me suis auparavant démontré.
Vous verrez donc , monsieur , qu'avec une carte géographique à la main , chacun peut forger une histoire à la grecque. Voici à quoi se réduit tout le procédé. Traduisons les princes et princesses d'une certaine histoire en villes, en montagnes et en fleuves, et nous aurons la géographie du pays : retournons les noms géographiques du pays , faisons-en des princes et des rois , et nous composerons une partie de son histoire.
UArcadie est le pays que je choisis, monsieur. Cette province montueuse était située au milieu du Péloponèse, et ses montagnes élevées furent long-temps le domicile des Grecs primitifs. Elle était pleine de monuments qui attestaient son ancienneté. Ses statues et ses temples antiques étaient d'une structure grossière , et qui se ressentait de l'enfance de l'art '. Les statues de Cérès, d'Héra, de Jupiter étaient informes ; ses termes ou hermea étaient carrés; et l'on y voyait beaucoup de Dédales ^ c'est-à-dire, de monuments des premiers essais de la sculpture'. Et, en effet, les travaux que firent les Grecs
' Pausan. iu Arcadicîs , passiin.
'Les anciens et premiers ouvrages de sculpture s'appelaient des Dédales. On célèbre à Platée , dit Pausanias (in Bœot.) des jours de fête appelés Dédales, parce que les anciens donnaient ce nom aux statues de bois. Il n'y a pas eu un ouvrier inventeur appelé Dédale, et ce nom, comme tant d'autres, n'est que l'art ou la chose même personniGés. Dédalos l'architecte et le sculpteur , était oncle de Talos, qui inventa la scie et la roue du potier, et Talos était fils de Perdixj qui fut changé en perdrix. Or, Dédale fut jaloux de Tal (on doit me permettre de retrancher la terminaison grecque qui, comme on sait, est la marque du substantif), "ce qui fait présumer que la science de Dédale n'était pas bien grande, et qu'aucun homme de ce nom n'a fait les superbes ouvrages qu'on lui attribue : la scie et la roue du potier ont dû précéder la construction des palais, des forteresses et des labyrinthes. Tal est la racine primitive du mot tailler, sculpter, taille, gravure ; et en redoublant le Tau on a Tétai ou Dédal, car le t et le d se substituent souvent l'un à l'autre. Toutes les anciennes statues de bois furent donc appelées des images taillées comme dit l'Écriture , des Dédales , selon les Grecs.
pour dessécher les pays situés au bord de la mer, et pour resserrer les lits vagabonds des rivières , prouvent que les plaines furent habitées les dernières , et que les hommes n'y descendirent qu'insensiblement.
UArcadie avait eu, en divers temps , différents noms> soit que ce fussent les noms de diverses provinces, soit que ses bornes ayant varié, les noms aient changé comme elles. On l'appela donc successivement Pêlasgie du roi PélasgiiSy Ljcaonie du roi Lycaon. Arcadie du roi Arcas. Une de ces contrées où étaient situés les monts Parrhasiens^ fut wommée Parrhasia, à cause àeParrhasius. Enfin,
La famille de Dérlale est chimérique comme lui ; on lui donna pour père, Mition , Eupalamus, Euphémus, Palamaon.
Il y avait dans l'Attique douze tribus, qui avaient pris leurs noms des diverses classes de citoyens dont elles étaient composées, les laboureurs, les charbonniers, les sculpteurs, etc. On forgea à chaque tribu un chef imaginaire, et son nom était celui de la profession même que cette tribu exerçait. Ainsi , il y avait une tribu des Déda^ lides ou des sculpteurs ; le bourg s'appelait Dédalos ; ce fut , comme on comprend bien , Dédalos qui le fonda.
En Sicile il y avait un château antique appelé Dédale ; c'était Dédale qui l'avait bâti. Tout ce qui reste de cet édifice est entièrement taillé dans le roc , dit M. Cousin Despreaux , Hist. D£ la Gbèce , tom. I, pag. i32.
En Italie, il y avait une ville appelée Daedalia ; elle avait été fondée par Dédale.
ï^n Crète , il y avait aussi une ville nommée Dédale.
En Lycie, il y avait une montagne et une ville nommées Dédale ; c'est encore à Dédale qu'elles durent leur nom , parce qu'après tous ses voyages et ses travaux, ce célèbre fugitif vint y mourir, blessé par un serpent d'eau. PiiN. 1. 5, chap. 27.
Jl était impossible que Dédale eût fait tous les ouvrages qu'on lui attribue , et dans des pays si éloignés : aussi fut-on obligé de lui donner des ailes. Il ne fît certainement pas le voyage aérien tant vanté; et la mer Icarienne ou Poissonneuse, voisine de l'île Icaria , dut plutôt son nom à cette île qu'a la chute d'Icare, dans un voyage qui n'a jamais été exécuté. C'est ainsi que les principes que nous avons donnés expliquent tout, et qu'ils expliqueront tout. On a travaillé jusqu'ici comme sur la dent d'or de l'enfant de Silésie : on a interprété de mille manières les histoires grecques ; il fallait commencer par examiner si elles étaient arrivées.
elle fut nommée Gigaritis , ïe pays des géants à cause du combat que les géants y avaient autrefois livré aux dieux, c'est-à-dire , qu'il y avait eu des montagnes volcaniques.
On peut diviser ce royaume prétendu en cinq provinces, dont les anciens nous ont transmis les noms, sans oublier les princes qui les leur avaient donnés. IJAzanie^ qui dut le sien à Azan ; \ Aphidantie , à Aphidas ; \E-' latée^ à Elatus; XHjpsus^ à Hjpsus; les Tricolonîe^ ou Trois-Golonies , à Tricolonus.
VAzonie eut pour capitale Clitor ^ fondée par Clitor^ et celui-ci était fils ^Azaîi.
UAphidante eut pour villes Aléa , citadelle bâtie par Aléus fils ^ Aphidas ', et Kephjas^ par Kephsus fils d'^léus : elle eut trois fontaines célèbres , Auge, Leuconie et Thornax ^towles trois filles (S Aléus. Son fils Lygurgos et le mont Lygurgos sont également le même être , prince et montagne. La fontaine Thornax , qui épousa Japet , en eut pour fils Bouphagos ou \e pàquis des bœufs. Enfin, on voyait dans cette province les champs Alcimédonieiis , qu'arrosait la fontaine Philloné ; ces noms leur venaient ai Alcimédon et de Philloné sa fille.
YlElatée avait deux villes principales , Slyinphale, sur le fleuve de ce nom, fondée par Stjmphalus, fils d'Arcas,et Gortjne , fondée par Gortys , fils de Styniphalus. On y voyait le mont Cyltene , ainsi nommé du prince Cjllen fils (ii Elatus, ou, si l'on aime mieux, de la princesse CylVene^ fille du même roi.
La province àHHypsus avait pour villes , Hypsus , Tyrœl, Ménélée et Thyrsée, toutes fondées par Hypsus.
Les Tricoloni avaient pour villes principales Zœtias , fondée par Zcetius, et Parœria, fondée par Parœrius-, tous deux fils de Tricolonus.
Il est encore d'autres villes qui nentrent pas dans cette division, et dont les origines sont toutes sembla-
88 LETTRES SUR l'hiSTOIRE PRIMITIVE
bles. Thelpusa^ sur le Ladon^ devait son nom à Thelpusa^ fille de Ladon. Mœra avait été bâtie par Mœra^ fille d'Atlas, qu'il est un peu étonnant de voir en Arcadie. Phégécy sur XErjmanthe , par Phégeus : on la nomma depuis Psophis à cause de Psophis , fille àiErjmanthe. Bucalie^ près de Phigalie^ fut ainsi nommée de Bucalus, fils de Philagus.
Et puis vingt villes sur lesquelles nous n'avons pas besoin de prendre beaucoup de peine pour découvrir leurs origines ; il n'est pas même nécessaire de lire pour cela les auteurs anciens, il n'y a qu'à leur donner à cliacun un fondateur de son nom, et nous aurons : Phigalie, fondée par Phigalus ^ Jils de Ljcaon^ ou par Phigalus^ indigène^ ou par la princesse Phigalie.
Permettez -moi, monsieur, de continuer cette sèche nomenclature; car c'est le propre de cette matière, qu'il faut y passer par l'ennui pour aller à la vérité. J'ajouterai donc rapidement que Toehnîe fut fondée par Tochnus^ Acacésium^ par Acacésius^ Orchonwne^ par Orchoménes^ Mantinée^ par Mantinéics ^ Ménale^ par Ménalus ^ Arômes^ par Aromus^ Pharisia^ par Pharisius, Trapeza, par Trapézeus , Décéarte , par Décèaries , Mucarée , par Mucaréus ^ Hilisson , par Hilisson^ Héréus ^ par Héréus^ Alipthorus^ ou Aliphéra^ par Alipthorus ou par Aliphéraj Mélénée^ par Mélénéus Je n'ai pas le courage d'achever. Ce sont les vingt-cinq fils de Lycaon qui ont fondé vingt - cinq villes ; et Nonacris leur sœur a donné son nom à celle de Nonacris. Franchement, nous ne nous contenterions pas, pour nous-mêmes, d'annales aussi ridicules; comment nous obstinerions-nous à les conserver dans l'histoire gi'ecque? Et comment pourrions-nous regarder comme une chronologie certaine celle qui est remplie de princes et de rois de cette nature ?
Ce serait profaner , en quelque manière , les règles se'
vères de la critique , que de les appliquer à la discussion d'une pareille histoire. D'ailleurs , les principes que j'ai posés nous en dispensent; et quand l'absurdité se démontre d'elle-même, l'appareil des raisonnements devient inutile et fastidieux : on ne s'arrête pas à prouver que ce qui est ridicule est ridicule; on se contente de l'exposer.
Cependant, monsieur, je crois nécessaire de faire quelques réflexions aussi simples que les principes que j'ai donnés, et qui prouvent, d'une autre manière, que ces rois n'ont point existé. D'abord il n'y a point eu de roi Pélasgus, et ma raison, c'est qu'il y en a trop. Selon l'abbé Banier, il y a eu jusques à sept rois nommés Pélasgus : mais je compte aussi, de mon côté, six pays qui ont porté le nom de Pélasgie ; \Arcadie dont je m'occupe, la Thrace^ la Thessalie^ la Pilicie^ la Troade et l'île de Lesbos. Or, ou Pélasgus a régné dans tous ces pays -là , ce qu'il serait absurde de supposer, et par conséquent il ne leur a pas donné son nom; ou les noms des Pélasgies ont servi à créer les noms des rois Pélasgus , selon l'usage général de ces temps ; et c'est ce que je soutiens. Ce roi est donc un personnage chimérique. On sait, en effet, que les anciens Grecs furent appelés Pélasges; et, quelle que soit l'étymologie de ce nom, ils le durent à tout autre chose qu'à six ou sept rois placés à trente, quarante, ou cinquante lieues les uns des autres.
Je pourrais examiner l'histoire à'Arcas changé en ours et devenu constellation, et celle de Lycaon son fils changé en loup ; mais je renvoie ces discussions à un autre lieu. Lorsque les Grecs étaient nommés Pélasges , ils menaient une vie errante dans les forêts, sans arts, sans agricxdture , et ne vivant que de glands , c'est-à-dire de fruits sauvages. Ce ne furent pas eux, par conséquent, qui créèrent le roi Pélasgus y car ils n'avaient aucune idée de
jl|Ô LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
la royauté. Depuis l'époque où les Grecs erraient dans les bois, jusques à celle où leurs successeurs écrivirent des annales , il dut s'écouler un temps assez considérable j ce fut alors, et quand on eut des rois, qu'on imagina une suite de rois antérieurs formés tout simplement sur les noms que le pays avait successivement portés. Le Pélasgus imaginaire n'a pas pu avoir un fils réel; donc Afcas n'est pas fils de Pélasgus\ mais un roi forgé sur le nom de X Arcadie\ et Lycaon son fils a pris le sien de la Ljrcaonie : Azan est forgé sur XAzanie^ Aphidas sur XAphidantie^ et ainsi des autres.
Enfin, monsieur, pour mettre dans tout son jour l'absurdité de cette chronologie , je me servirai du même moyen qu'a employé l'abbé Banier pour en établir la vérité. Je ferai un tableau de ces premiers règnes , selon l'otdre des filiations.
PÉLASGUS
a pour fils
Ahcas, qui a cinq fils ,
Lycaojv , 1 Azan ,
qui a 3^ iils,| a pour fils
fondateurs 1 Clitok.
de a 5 villes.
Aphidas ,
a pour fils
Aleus.
STYMPHAiUS ,
a pour fils
GoRTYS.
El ATI) s, a pour fils Cyllen.
Il résulte de cette chronologie que , trois générations après Pélasgus^ sous lequel les Grecs menaient la vie sauvage, l'Arcadie eut quarante villes fondées par quarante fils de rois. Qui pourra digérer de pareilles absurdités? Cependant , toute l'histoire primitive des Grecs est ainsi composée ; et trois ou quatre générations après Pétas gUs^ ou Deucalion^ ou Ogfges^ toutes les villes sont bâties; il y existe des princes , des princesses et des cours
brillantes ; et deux cents cousins germains ont entre eux mille aventures ridicules. Tandis que les vingt-cinq petitsneveux de Pélasgus fondent chacun une ville, et que leur sœur Nonacris suit leur exemple ; tandis quOEnotrus leur frère part pour aller donner son nom à X(^notrie ou \ Italie^\e\xT& cousins, les fils è^Azan^ à^Aphidas^ de Stjmphalus et^Elatus construisent aussi des cités. Cent princes grecs en font autant ; ils se lient par des mariages avec des constellations dont les enfants viennent prendre leur place dans cette histoire héroïque 5 et leurs amours, leurs aventures et leurs combats portent le même caractère d'absurdité.
J'ai suffisamment indiqué , monsieur , comment a été forgée cette histoire. Il y a cinq provinces dans l'Arcadie ; or l'Arcadie doit son nom à Arcas ; donc les cinq provinces doivent les leurs aux cinq fils d' Arcas. Mais on subdivise une province en contrées ou en villesj donc encore ce sont les fils des fondateurs de provinces qui ont fondé les cités. Cependant ces cités portent quelquefois le nom d'une fontaine voisine; c'est donc la nymphe qui l'a fondée. En un mot , on prit la tradition poétique ou allégorique; on l'écrivit, et on appela cela de fhistoire : j'espère, monsieur, que désormais on n'y verra que de la géographie '.
' J'ai un peu de honte de m'étendre si longuement sur ces objets et d'être obligé de me servir d'un argument trivial pour faire sentir l'absurdité de l'histoire grecque. Mais cette histoire fut composée comme je dis. C'est précisément comme si l'on disait que la France, divisée en trente-deux gouvernements, dut son nom à Francus; que Francus eut trente-deux lils, Normandus, Picardus , Flandrus , et les autres : que Normaudus eut pour fils Rouanus qui fonda Rouen, Alenço qui fonda Alençon, etc., et la belle Coutancé qui donna son nom à Coutancé. Et qu'on ne se récrie point sur ce qu'il n'est pas vraisemblable qu'un roi ait trente-deux lils, qu'il les envoie eu tant de lieux si éloignés, et qu'ils construisent à l'cnvi un si grand nombre de villes. Lycaon en eut plus de cinquante : iEgyplns eut cin-
Les fables sur les fontaines, les fleuves et les montagnes éclaircissent cette discussion , et démontrent la vérité que j'établis.
L'Arcadie était arrosée par l'Alphée, qui était fils, je ne sa^ comment, du Thermodon et de la nymphe Amymone , fontaine du pays d'Argos. HAlphée fut roi dans les anciens temps. Il se jette dans un gouffre , où il disparaît , c'est l'origine de la fable de son amour pour Aréthuse; et, pour le dire en passant, d'une autre fable moins connue. VAlphée s'appelait autrefois Njctimus ; on raconta c^u Alphée ayant eu une dispute avec un certain Cercapîtus, il se jeta de désespoir dans \e Njctimus qui , depuis lors , a changé de nom. Et voilà pourquoi nous trouvons encore un roi Nyctimus qui tient sa place dans les origines arcadiennes. \lErjmanthe^ le Zadott^ \ Hélisson^ le Stjmphale , le Gortjnius^ qui se jettent dans l'Alphée, ont été, comme nous l'avons vu , des fondateurs de villes. Quelques-uns sont fils de rois, ou ne le sont pas tour-à-tour, ce qui nous devient très-indifférent.
On voyait encore en Arcadie le fleuve Lusius^ ou le lavoir^ ainsi nommé, non pas parce qu'il servait à laver, mais parce que Céres s'y était lavée , ou que l'on y avait lavé Jupiter enfant; le Ljmax, ainsi nommé parce que Céres s'y était lavée après avoir accouché de Neptune • les fleuves Olbius et Arœnius , qu'on avait resserrés dans des canaux: et comme dans le reste de la Grèce , on attribuait ce travail à Hercule.
Il y avait un grand nombre de fontaines , sur lesquelles on fit beaucoup de fables, dont je vous épargne, mon-
quante fils; Danaiis eut cinquante filles, ce qui lit cinquante mariages en un jour , comme chacun sait. Priam eut cinquante enfants , tous de la même mère, et cependant du même âge , ou à peu près, de même que les cent cousins et cousines dont je viens de parler. Thestius eut cinquante ilUes , toutes jeunes et belles, et dont les aventures ont rendu Hercule si célèbre.
sieur, les détails. J'observe seulement qu'il yen eut huit, dont on dit qu'elles avaient été les nourrices de Jupiter. Pausanias rapporte qu'entre les monuments remarquables que l'on voyait chez les Arcadiens , était le temple de Minerve à Tliegéc. Là était représenté Jupiter enfant. i?i^ea (ou la terre) d'un côté, et OEnoé (ou la vendange) de l'autre, l'embrassaient. A chaque côté de ces déesses étaient quatre nourrices de Jupiter, avec les attributs qui les faisaient reconnaître : c'étaient les huit sources des principales rivières du pays. Je cite ce fait, monsieur pour appuyer, en passant, d'un nouvel exemple, ce que j'ai dit du style primitif. Jupiter^ qui figurait l'époque du triomphe de l'agriculture (comme j'aurai occasion de le prouver), est embrassé par cette Rhéa qu'il a vengée des outrages de son époux, et par la Fendange, amie du laboureur paisible. Les eaux sont évidemment les mèresnourrices de l'agriculteur; et le lait pur que les sources répandent, est l'aliment de cet enfant de la terre ou de Bhéa. Je pourrais vous parler encore, monsieur, des montagnes. Nous avons vu que les monts Cyltene^ Erjmanthe Stymphale et Pa/rAa^/î^^, ont été personnifiés. On voit encore en Arcadie, les monts Nomiens^ ainsi nommés deleurs pâturages, dit Pausanias , mais que les Arcadiens rapportaient à la nymphe Nomia ; le mont Anchise^ ainsi appelé parce qu^/2c/w5eleTroyen y avait été enseveli. Apparemment on n'avait point de héros Anchise dans les annales grecques ; et comme il fallait absolument jouer sur le mot on prit l'Anchise que l'on trouva : il y a cent exemples de cette absurdité dans les histoires de la Grèce. Il y avait encore le mont Olympe^ qui, jadis, avait été un volcan; à son pied coulait la fontaine Oljmpias^ qui était intermittente. C'est sur cette montagne qu'avait été livré jadis le combat des géants contre les dieux. Personne n'ignore que c'est du haut de l'Olympe que les dieux
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foudroyèrent les géants. Il y eut plusieurs montagnes de ce nom, situées également dans des pays volcaniques, et je renvoie les détails sur cet objet pour le temps où je traiterai des volcans qui ont existé dans la plus haute antiquité. Enfin l'on distinguait, en Arcadie, le mont Lampéas^ au pied duquel coulait le fleuve Erymanthe, svir quoi l'on raconta que le prince Erymanthe se plaisait beaucoup à chasser sur cette montagne.
C'est ainsi, monsieur, que l'histoire détaillée d'un pays nous donne les mêmes résultats que les exemples que j'ai cités de divers pays. Les détails sont la pierre de touche d'un système : car, lorsque le système a été créé avant eux , il est malaisé qu'ils viennen t se prêter aux idées hasardées de son auteur; mais lorsque le système est le résultat des détails , on peut se flatter de ne s'être pas trompé '.
Je m'attends cependant, monsieur, que si l'on prend la peine de lire ces observations , on ne renoncera qu'à regret à cette histoire que j'attaque. Objet de nos premières études, elle a fait le charme de notre enfance. Dans la maturité de l'âge , le goiit naturel que nous avons pour le merveilleux en a fait encore , pour notre
' A présent il n'y a personne qui ne soit en état de composer une bonne partie des annales grecques , même sans les avoir lues. Si je veux faire l'histoire de la Laconie, je vois qu'elle fut d'abord appelée Lélégie : je créerai le roi Lelex. On l'appela depuis Oebalie : j'imaginerai le roi Oebalus. On l'appela enfin Laconie, et je penserai au prince Lacon. J'y verrai le fleuve Eurotas, la montagne Taygète, les villes anciennes de Lacédémone, Sparte et Amycles; et je ferai, sans hésiter, les princes Eurotas , Lacédémon, Amycias ou Aniycla, Spartus ou Sparta, ce qui est à peu près indifférent , et la reine Taygète. Comme je ne puis éviter d'y mettre des constellations, j'y mettrai Ménélas, époux de la belle Hélène ; Hélène sera sœur de la constellation des Gémeaux Castor et PoUux , sortis d'un œuf engendré par un cygne. Telle est en effet la liste de quelques-uns des premiers rois de Laconie, où l'on trouve, de plus, le roi Mylès ou le Meunier, qui enseigna à ses sujets l'art de moudre le grain.
imagination, un plaisir d'une espèce particulière j et les grâces ingénieuses de la plupart de ces fables , et les agréments qu'y ont répandus les poètes, ont embelli nos loisirs. On aura de la peine à se détacher, si ce n'est des aventiu'es , au moins des héros et des aventuriers. Comment rejeter une histoire consacrée par une longue antiquité ? Comment anéantir ces livres , ces inscriptions , ces marbres qui nous attestent l'existence de plusieurs de ces rois? Et comment, après un si long espace de temps , aurions-nous assez de lumières pour dissiper les ténèbres qui la couvrent , assez de données pour retrouver la vérité? Sans doute, il y a beaucoup de fables dans l'histoire grecque, mais c'est une histoire pourtant; écartons les fables , ce qui nous restera sera la vérité.
Je crois avoir répondu d'avance , monsieur , à ces objections, que j'ai dû prévoir parce que j'avais commencé par me les faire à moi-môme , et que ce n'a été qu'après beaucoup de recherches que j'ai secoué mes propres préjugés. Je vous prie , en effet , d'observer que j'ai supposé qu'on me sacrifierait les fables évidemment fables, et que je ne me suis pas arrêté à les combattre. Ce n'est pas des aventures que j'ai prouvé qu'elles étaient fausses , mais des aventuriers. Je n'ai pas démontré que ce qu'.ivaient fait tels ou tels rois n'était pas réel , mais que ces rois ne l'étaient pas eux-mêmes. Je n'ai pas fait le mauvais raisonnement de conclure de la fausseté d'im fait, à la non existence de celui auquel on l'attribue; car on peut faire une fable sur Antonin et sur Titus; mais j'ai attaqué Titus et Antonin ; et voilà sur quoi il faut me combattre moi-mêpie. Or, très-certainement on ne peut détruire ce que j'ai dit , que ces rois sont imaginaires, qu'en prouvant qu'ils ne le sont pas. Et si l'on ne me prouve, enfin, leur existence , qu'en me disant, qu'il ri est pas ifraisemblable que les anciens en eussent parlé
s'ils n'eussent pas existé , on ne fait que me redire la même chose , à quoi je fais la même réponse ; c'est que les anciens se sont mépris , qu'ils ont pris des êtres allégoriques pour des êtres réels : ce qui oblige encore à renverser ce que j'ai établi, et à prouver que ces rois ne sont pas des êtres allégoriques.
Dès-lors, il est évident que les livres anciens ne sont pas une autorité, puisque c'est eux-mêmes que j'attaque; que si je conteste la vérité d'un monument on ne peut pas me donner pour preuve le monument lui-même; et que, pour être de marbre , il n'en est pas plus vrai. Une médaille fausse est toujours fausse , quoiqu'elle soit de bronze; et lorsque les savants en discutent l'authenticité, ils ne regardent pas à la dureté de la matière , mais à la chose qui est écrite '.
L'antiquité de cette histoire n'est pas une meilleure preuve de sa vérité ; car il en résulterait qu'une fable n'a qu'à vieillir pour changer de nature , et qu'avec le temps une chose peut devenir le contraire d'elle-même. J'ai assez dit que si on ne s'est pas plus tôt aperçu de l'erreur , c'est qu'on ne l'a pas plus tôt examinée ; et que, si nous sommes en état de l'éclaircir, c'est que nous avons les deux choses nécessaires pour cela, les monuments d'abord et ensuite la critique perfectionnée de notre siècle , l'esprit de discussion soutenu d'une parfaite impartialité.
Il m'a para nécessaire, monsieur, de répondre à cette difficulté, pour prévenir les personnes qui m'auraient lu avec trop de précipitation , ou pour réparer l'obscurité que j'aurais pu laisser dans la discussion , fastidieuse
' On a trouvé , en diverses villes des Gaules , des médailles , des inscriptions en l'honneur des prétendus fondateurs de ces villes , de Nemausus, de Tolus et de plusieurs autres. Certainement ces médailles et ces marbres ne prouvent rien du tout.
peut-être, de ces objets. Il me reste d'ailleurs une partie essentielle de la mythologie à examiner. Il est beaucoup de princes et de rois d'une autre classe , héros brillants qui font la base de l'histoire grecque, et que la chronologie a consacrés dans ses fastes. Je les combats par les nièmes principes : il est donc essentiel de bien établir ces principes ; et cette antiquité même que l'on m'oppose est un motif qui m'engage à déployer toutes les forces dont je suis capable. Plus un antagoniste est redoutable, et plus on se doit à soi-même de n'employer que des armes dont on soit sûr.
On n'est donc plus à temps de me dire qu'il est possible qu'un roi donne son nom à son royaume , que ses fils donnent les leurs à ses provinces, et ses petits-fils à des villes. D'abord cela n'est pas trop vraisemblable, et j'ai répondu par des faits à cette objection. Mais ce n'est point la question. Il ne s'agit pas de savoir si la chose est possible, mais si elle est arrivée'; car si elle n'est pas arrivée , il est inutile de discuter sa possibilité.
Cependant il s'agit ici d'un travail assez important , puisque, si je ne m'étais pas trompé, nous aurions la clef de Ihistoire d'un âge immense et reculé; je dois épargner aux savants plus capables que moi de lire dans cette histoire le soin de répondre à des objections toujours renaissantes , et nettoyer la place sur laquelle ils sont appelés à édifier. Je m'expose , monsieur , en entrant dans tant de détails , à choquer en vous l'homme de goût et l'écrivain aimable; mais j'espère que le savant me pardonnera. Je reprends donc encore cette mythologie. On a cru, jusqu'à présent, que c'était un corps d'histoire mêlé de fables ; et la thèse que je pose , c'est que tout en est fabuleux.
D'abord on ne peut me nier qu'il n'y ait dans la mythologie beaucoup de plantes , d'oiseaux , d'insectes
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métamorphosés en hommes, et desquels elle nous dit que ce sont des hommes qui ont été changés en ces animaux. Nous ne croyons pas , sans doute , à ces métamorphoses ; mais on a eu quelque raison de faire ces histoires , et il ne peut y en avoir d'autre que celle que j'ai dite , que dans un certain âge , on peignit sous des figures allégoriques les divers objets de la nature , et que l'on parla de ces figures comme si elles avaient de lame et de la vie.
Nous commençons donc à poser ici pour règle, qu'il ne faut pas admettre sans examen tous les personnages de la mythologie , et qu'il y en a certainement qui n'ont point existé du tout.
Après cela , si nous regardons ces métamorphoses ou changements de formes comme une suite du langage figuré , bien loin de croire que Daphné ait été changée en laurier , et Progné en hirondelle , nous croirons au contraire que c'est l'hirondelle et le laurier qui ont été métamorphosés en femmes. De là naît cette vue féconde, ou, si Von veut, ce soupçon , qu'il faut prendre les métamorphoses au rebours ; et qu'au lieu de croire que tel prince ou telle princesse aient été changés en montagne, c'est la montagne qui a été changée en prince.
Les métamorphoses nous seront donc très-suspectes. Quand on nous donnera une liste de princes et de rois qui ont été changés en fleuves , en montagnes ou en oiseaux , nous jugerons que ces personnages entrent dans le catalogue des êtres fabuleux ; ou , du moins , nous demanderons des preuves plus certaines de leur existence. Il ne servira même de rien que nous trouvions ces personnages dans une histoire, parce que nous jugerons que l'historien s'est trompé, plutôt que de croire une absurdité. Une fable n'est pas moins fable, pour être dans un livre; et tout ce qu'il pourrait arriver, c'est
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que nous dirigeassions notre critique sur l'historien luimême; car, après avoir examiné une histoire suspecte, je ne puis me dispenser d'examiner jusqu'à quel point celui qui la raconte est digne de foi '.
Cependant, dans la même époque où s'opérèrent les métamorphoses que je ne crois point , il me serait difficile d'admettre des métamorphoses que je crusse. Car les premières ne furent imaginées que d'après une certaine tournure d'esprit propre aux hommes qui les firent. Et s'ils appliquèrent ce génie à une certaine quantité d'objets physiques, ils purent l'appliquer à un plus grand nombre d'objets.
Non-seulement ils le purent , mais ils le durent , puisque c'était leur génie, et que, leur langue et leur écriture étant figurées, ils ne pouvaient éviter d'appliquer leur génie à tous les objets qui sont du ressort de l'écriture et du langage. Tout ce qui a été écrit dans l'âge alphabétique a été écrit selon l'alphabet ; tout ce qui fut écrit dans l âge allégorique dut l'être en allégories ; car l'alphabet n'existait pas.
Toutes les fois donc que nous trouverons un prince dont l'existence n'est fondée que sur une métamorphose ou une allégorie , et que nous verrons dans la nature l'être qui lui est analogue, celui dans lequel il a été changé , nous ferons le raisonnement que j'ai dit ; ce prince n'a pu être métamorphosé en rivière, donc c'est la rivière qui a été changée en prince. Et si , en parcourant toute la Grèce , je trouve partout de ces changements de figures , et que je me rappelle ce que je sais
' Les historiens sont venus après les poètes, et ils les ont copiés. Ce qui prouve qu'ils les ont copiés, c'est que les poètes chantent les aventures et les héros que les historiens ont mis en prose. Lors donc que nous lisons les historiens, nous ne lisons que les poètes. Mais si ces derniers ont conté des fables, quelle foi peut-on ajouter aux premiers ? Cette note serait le texte d'un long chapitre.
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du génie de ces peuples , ma surprise ne sera plus de ce que je trouve de tels rois sur ma route, mais de ce cm ils ne sont pas tous dans le même génie, puisqu'ils sont tous contemporains, parents, amis ou ennemis les uns des autres.
De même que je ne crois point que les géants Encelade, Typhée, aient existé, je ne crois pas non plus qu'ils aient été changés en montagnes, et, selon le principe que j'ai posé, je conclus que ce sont les montagnes qui ont été changées en géants : cette figure même me paraît belle; elle est grande, sans contredit, et digne de son objet. Mais si ce ne sont que des géants allégoriques , je ne croirai ni à leurs pères ni à leurs mères , ni peut-être aux héros qui les combattirent: et, marchant toujours entre les personnages allégoriques et les êtres physiques qui leur correspondent, il naîtra pour moi une conviction que rien ne pourra ébranler.
Si, poursuivant mon examen scrupuleux, je trouve que les êtres auxquels je ne crois plus ont des relations de parenté ou d'aventure avec des personnages auxquels je crois encore , il est certain que je dois m'arrêter et me défier de l'existence de ceux-ci. Je ne crois pas que Progné ait été changée en hirondelle, ni Philomeleen rossignol ; mais que ferais-je de Pandion^ leur père, et de Térée époux de l'une et beau-frère de l'autre? Il est démontré pour moi que telle montagne n'a pas été un roi; mais pourrai-je croire <à la femme et aux enfants de ce roi prétendu ? et si je vois que celte femme et ces enfants sont une fontaine, des rivières et des villes voisines, je ne douterai pas que parenté^ en style allégorique , ne signifie 'voisinage. Je retranche encore ces rois de l'histoire.
La question n'est donc pas d'examiner si les princes de ce temps-là purent donner leurs noms et ceux de leurs enfants aux royaumes , aux provinces , aux villes ,
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aux fleuves, aux fontaines, aux montagnes, aux prairies, aux grottes : la question est de savoir s'ils le firent. Car si, après avoir porté la lumière dans toutes ces familles, nous avons été forcés d'écarter beaucoup de pères et d'enfants dont l'existence est absolument fausse, il se présente une question bien différente à examiner; c'est de savoir si les princes qui restent ont une existence plus réelle que ceux que nous avons expulsés de cette histoire prétendue.
Il y a lieu de croire que non , parce que la multitude des personnages fabuleux s est tellement accrue par mes recherches , que la fable est déjà presque tout , et que je ne vois plus de vérité. Et comme fable est ici allégori^ je vois dans la mythologie un corps d'histoire allégorique}"*^ ce qui me ferait volontiers présumer que dans ce recueil ancien, il n'y a point d'histoire du tout. En effet, il y a plus de raison de conclure ici d'une existence fausse à une existence fausse, qu'à une existence vraie. Quand je trouve tant d'êtres allégoriques, je suis fondé à croire que ceux auxquels ils ont affaire sont allégoriques comme eux : mais il est impossible qu'un être allégorique me conduise à la connaissance d'un être réel; car il n'y a nulle liaison entre ce qui n'est pas et ce qui est.
J'ai fini, monsieur. En prenant la liberté de vous exposer cette longue suite de raisonnements, j'ai eu pour but de vous présenter la filiation de mes idées ; j'ai pensé que, pour porter le dernier coupa une erreur de tant de siècles, ce n'était pas trop de quelques pages d'argumentset qu'après avoir donné beaucoup d'exemples, il fallait donner de bonnes raisons. Je suis pleinement convaincu que toute la mythologie est fabuleuse ; et cçla ne peut être autrement, puisque toutes les parties en sont tellement liées, qu'en y supposant quelques êtres allégoriques, il faut absolument que tous le soient. Dans l'espace de
dix OU douze générations , toutes ces familles se sont tellement liées par des mariages et des aventures , qu'elles ne font qu'une seule famille. Or il est impossible qu'un roi chimérique marie les filles qu'il n'a pas à des princes réels ; et quand les enfants nés de cette union sont allégoriques à leur tour, on ne peut voir dans le tout qu'un tout allégorique. Mais j'ai indiqué la raison de cette masse singulière de faits ; et ce point devient maintenant de la plus grande clarté. \J histoire niythologiqiie est T histoire naturelle mise en image; mais l'histoire naturelle fait un tout; le ciel, la terre, les deux physiques céleste et terrestre, sont liées d'une manière indissoluble : il a donc fallu que les peintures de ces deux physiques ne % TOsent qu'un tout comme leur modèle.
J'ai touché quelque chose des raisons prises de l'histoire vraie, pour prouver que ce recueil, qui finit à la gueri'e de Troie , est entièrement romanesque. En effet, à l'époque où l'on suppose l'existence des rois grecs de la fable, il n'y avait point de rois en Grèce. D'abord on les place immédiatement après le déluge, et j'ai relevé cette absurdité. Il ne servirait de rien de dire que , le déluge n'ayant été que partiel , il put exister toujours des peuples et des rois; car, premièrement, eux-mêmes disent que le déluge fut universel ; et en second lieu , si les états et les villes anté-diluviens eussent subsisté, les historiens nous en diraient quelque chose : mais toutes les histoires, et l'histoire grecque* en particulier, s'arrêtent là. Il ne nous reste pas chez eux un seul monument antérieur à cette époque. Au-delà du déluge, on ne voit que des ténèbres profondes, on ne voit rien. Tous les peuples de la terre se disent descendus d'un homme échappé à cette catastrophe; son nom ne fait rien pour l'histoire , car on sait que les noms personnels ont été traduits différemment dans les diverses langues : tous
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ont eu un premier homme, mais tous ne l'ont pas nommé de même. Les Grecs se disaient descendus de Deucalion qui était Scyte , ou (\! Ogug-es , dont le nom semble désigner qu'il venait dupajs de Gog, de la Scytie, ce qui nous ramène au plateau de la Tartarie, aux environs de la montagne d'Ararat. Cependant nous voyons plusieurs rois, immédiatement fils ou petit-fils d'Ogygès et de Deucalion , courir la Grèce avec des armées , fonder des villes, et soutenir avec des soldats imaginaires des guerres chi mériques.
Si je considère l'histoire d'une autre manière, et en remontant, je vois que nous n'avons rien de certain sur la Grèce avant la première olympiade, c'est-à-dire au huitième siècle avant Jésus-Christ : que les temps qui ont précédé cette époque ont été appelés les temps fabuleux ; et que Varron , le plus savant des Romains , n'y trouva que fables et incertitudes '.
' Diodore de Sicile , qui a mis à la tête de l'histoire grecque presque toute la mythologie, commence par avouer qu'il y a beaucoup de lecteurs qui méprisent cette partie de l'histoire, et que les historiens modernes les plus célèljres n'j' ont pas touché. Mais il faut le citer lui - même : on sera surpris qu'un écrivain judicieux d'ailleurs se soit donné de si mauvaises raisons pour changer la fable en histoire.
« Je sais qu'il est ordinaire à ceux qui écrivent l'histoire des « temps fabuleux d'omettre un grand nombre de faits ; car il est dif- « ficile de les tirer tous des ténèbres de l'antiquité. Il y a même beau- « coup de lecteurs qui méprisent cette partie de l'histoire , dont le « détail ne peut être fixé par aucune chronologie. La peine de l'his- • torien est encore augmentée par le grand nombre de demi-dieux , « de héros et d'hommes illustres dont les noms et les actions se pré- « sentent à lui eu foule et sans ordre. Mais ce qu'il y a de plus em- « barrassant , est que ceux qui ont écrit sur la mythologie ne s'accor- « dent nullement entre eux. De là vient que les plus célèbres des « historiens modernes n'ont point touché à l'histoire des premiers « temps , et s'en sont tenus à celle des derniers siècles. Ephore de « C urnes , disciple d'Isocrate , ayant entrepris d'écrire les faits les «plus connus de l'histoire, omet entièrement tout ce qui tient à la « mythologie , et son ouvrage ne commence qu'au retour des Héra-
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D'un autre côté, Thucydide, qui nous a donné l'histoire des premiers Grecs , nous les représente comme menant une vie sauvage presque semblable à celle des habitants de l'Amérique ; et lorsque les poètes sortent de leur mythologie , ils en font la même peinture. Or, si on combine les générations prétendues de la fable avec les temps sauvages des Grecs , ces temps coïncident avec la fausse histoire de ces rois prétendus , ce qui démontre évidemment la fausseté de leur existence.
J'ai lieu de penser, monsieur, que, si quelque chose petit servir à débrouiller et à fixer la chronologie grecque, ce sont les principes que j'ai posés, médités par une tête savante. Il doit arriver en effet que, lorsqu'on se sera entièrement débarrassé d'une histoire fausse dans toutes ses parties , les savants , qui n'auront plus à combiner la vérité avec l'erreur, feront plus de progrès dans la découverte de la première. Embrouillés par des dates imaginaires qu'ils étaient accoutumés à respecter, ceux qui sont venus les premiers se sont donné des peines incroyables pour faire accorder l'histoire des temps fa-
« clides. Callistliène et Théopompe , qui étaient contemporains , « n'ont aussi rapporté aucune des anciennes fables. Pour moi , j'ai « suivi une route contraire, et j'ai cru qu'il convenait à cet ouvrage « d'y rassembler toutes les relations qui nous restent de l'antiquité ; « car il s'est fait un très-grand nombre de choses mémorables par « les demi-dieux, par les héros et par les autres grands hommes qui « vivaient dans les premiers âges. La postérité a institué en l'hon- « neur des uns des sacrifices divins , a décerné aux autres des sacri- « fîces héroïques , en reconnaissance des bienfaits que les liommes a avaient reçus d'eux ; et l'histoire doit conserver à jamais les « louanges qui leur sont dues. » Diod. de Sicijle , liv. 4 » traduction de l'abbé Tarrasson. C'est le j)eii de discernement des historiens qui a prolongé l'erreur que je combats. Si tous avaient été des Ephores de Cumes , des Callisthènes et des Théopompes , la fable n'aurait été pour nous que de la fable, et l'histoire n'aurait commencé qu'au retour des Héraclides. On l'aurait composée d'après la chronologie, et mille savants ne se seraient pas occupés à faire de la chrorjologie sur l'histoire.
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huleux avec l'histoire de la nalure, et la chronologie du bon sens avec la chronologie des livres. La plupart des autres peuples ayant une histoire de la même nature, des rois chimériques et des dates imaginaires, l'embarras s'est augmenté à l'infini; on a cherché inutilement de très-inutiles synchronismes 5 on a tâché de faire accorder fables avec fables , dates avec dates , rois avec rois ; et , comme ceux qui avaient compilé ces histoires imaginaires n'avaient pu mettre de la vérité au milieu de l'erreur, il en est résulté un chaos indigeste , un amas de faits chimériques, dont la saine critique viendra nous débarrasser.
Beaucoup de livres deviendront inutiles , sans doute, beaucoup de travaux seront perdus ; mais la vérité , comme la nature, ne calcule pas avec le temps, et nos époques ne sont pas les siennes. Dans sa marche à travers les siècles, elle est arrêtée par mille obstacles, et les hommes qu'elle veut éclairer se dérobent souvent à sa lumière. Qui sait si la vérité n'a pas ses saisons comme l'année, et le monde intellectuel ses révolutions comme l'univers? Les progrès des opinions sont constamment soumis aux progrès de l'espèce humaine ; la découverte d'une vérité est le fruit des travaux d'une suite de «fénérations; la morale, la politique, les sciences, les arts mûrissent et dégénèrent; et la culture des esprits est aux progrès de ces fruits de notre intelligence ce qu'est une agriculture plus ou moins soignée aux arbres de nos campagnes ou aux fruits de nos jardins.
L'on ne doit pas être surpris que telle erreur porte sa durée jusqu'au long espace de trois mille ans. Quand une erreur est locale et partielle, elle peut finir beaucoup plus tôt, parce que la vérité dont elle est entourée doit parvenir à la détruire : mais si elle couvre une partie du globe, comme c'est du sein môme de fillusion que doit sortir la vérité , et que , par une espèce de fermentation ,
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les esprits doivent travailler sur eux-mêmes, le règne de cette erreur doit être beaucoup plus long.
Pour parvenir à la vérité que nous possédons, il a fallu les travaux , et même les écarts de ceux qui nous ont précédés ; et s'ils ne s'étaient pas trompés , ce serait nous qui nous tromperions. Ce n'est donc pas une gloire d'être venus plus tard; mais c'est un très-grand avantage. Les origines grecques sont liées avec celles des peuples anciens ; elles ont une même physionomie ; plusieurs fables orientales y sont mêlées et confondues ; toutes les cosmogonies n'en font qu'une; les théogonies sont des cosmogonies déguisées. Ce sont là, monsieur, autant de vérités à la lueur desquelhis nous pourrons éclairer aussi les histoires orientales, compulser les annales mensongères dont elles sont également formées, et refondre cette masse de chronologies correspondantes.
Mais on se gardera soigneusement de suivre la méthode fautive de nos prédécesseurs, et de se transporter tout-à-coup aux temps obscurs, pour redescendre aux temps vrais et connus; car la ligne qui les sépare est également inconnue, et ce n'est pas par cette marche que nous pouvons y parvenir. Nous étudierons l'histoire en remontant, et nous nous élèverons jusqu'au moment où il n'y a plus de certitude historique. On partait des ténèbres pour aller aux ténèbres : c'est de la lumière que nous partirons ; et si les principes que j'ai établis sont vrais , si nous avons les éléments du langage antérieur , si nous pouvons lire les monuments dessinés et les histoires figurées de cet âge, nous aurons l'espoir de porter du jour dans ces ténèbres profondes, de lier les temps inconnus avec les temps que nous connaissons.
Je soupçonnerais encore que cette méthode sera la plus propre à découvrir le sens tant recherché des hiéroglyphes. Ces caractères sont certainement composés de
figures réduites au simple trait; et, par conséquent, leurs éléments sont dans l'écriture figuré. Non - seulement la chose est arrivée ainsi , mais elle a dû arriver ainsi ; parce que, l'écriture figurée devenant pénible, et son exécution très-lente lorsqu'on eut plus de choses à écrire, on se contenta de former les contours d'une figure, au lieu de dessiner en détail la fi^rure entière. Mais si les figures de l'écriture pittoresque sont les éléments de l'écriture hiéroglyphiqvie , ils en sont la clef, et peuvent servir à la déchiffrer jusques à un certain point; au lieu qu'en se transportant au milieu des caractères hiéroglyphiques , on ne peut guère espérer de les comprendre. Ce n'est pas en les comparant entre eux que l'on pourra les interpréter , conmie une lettre d'un alphabet inconnu ne nous explique pas les autres : ce sera en les comparant au modèle sur lequel ils ont été formés.
C'est donc un avantage que ^B^iythologie se soit conservée , que le corps en soit considérable, qu'elle soit entrée dans la religion , qu'elle ait fait le charme des nations les plus éclairées , et qu'embellie par les grâces de deux langues harmonieuses et brillantes , elle soit parvenue jusqu'à nous dans un si grand détail. Je vais continuer , monsieur , d'examiner cette histoire célèbre , et m'occuper d'une autre classe de héros : ils y joueront les plus grands rôles, et mettront à fin les plus glorieuses aven~ turcs. Ce n'est pas sans quelque regret que je me prépare à détruire ces ouvrages ingénieux de l'imagination des prenriiers âges , et à détrôner tant de princes illustres que les chants d'Homère ont immortalisés. Lorsque Renaud détruisit la forêt enchantée, il craignit un instant de blesser Armide , mais il tira son glaive , il détruisit l'enchantement , et l'on ne vit plus que des arbres.
Je suis avec respect, monsieur.
Votre , etc.
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