LETTRE IV
De l'observation des astres chez les anciens. Pourquoi les peuples antérieurs groupèrent les constellations. Forme et grandeur de leurs planisphères. L'astronomie fut la grande occupation de ces peuples, et son influence s'étendit sur la religion et sur toutes les affaires de la vie; ils parlèrent de la physique du ciel dans leur langage figuré. Clef du langage astronomique. Comment la physique du ciel est devenue de l'histoire.
Monsieur, ce vaste corps d'histoire fabuleuse , où tant de personnages liés les uns aux autres ont donné sujet à tant d'aventures, n'est donc que le récit de la physique des anciens temps. Je n'ai mis en scène que les personnages dont les histoir^jpbnt été prises sur la terre; je vais y faire passer maintenant une autre classe de héros célèbres , vainqueurs de monstres et de géants , qui , portés sur des coursiers ailés, ou traînés dans des chars aériens, ou parcourant les mers sur des vaisseaux rapides, ont déclaré la guerre à des serpents, terrassé des hydres et des dragons , tué des poissons , conquis des toisons et des pommes , et que la Grèce compte au nombre de ses premiers rois. Je suppose, monsieur, que le génie des anciens temps est démontré et connu. On voudra bien prendre la peine de se transporter dans l'âge antérieur de l'allégorie , et observer les peuples de ces temps, écrivant tout en figures. Si je n'ai pas réussi à démontrer cette vérité dans mes précédentes lettres, celles-ci fourniront des preuves nouvelles : si je l'ai prouvée, ces lettres ajouteront encore à la conviction.
Le peuple antérieur, qui transmit son savoir aux peuples suivants , eut des connaissances étendues en astro-
nomie ; vous l'avez démontré , monsieur. Les peuples postérieurs reçurent ces connaissances dans le langage et l'écriture de leurs prédécesseurs , et par conséquent en figures. Les figures étaient les signes des idées ; les idées ne purent passer qu'avec elles et par elles : il serait absurde de dire qu'un livre peut être transmis sans caractères, car les caractères font qu'il est un livre. On reçut donc les livres des âges précédents ; et c'étaient des obélisques, des colonnes, des labyrinthes, des statues? les murs des temples , tout chargés de caractères figurés. Les caractères étaient la science , et les murs peints étaient les livres.
L'astronomie, ou la physique du ciel, fut un des grands
objets de la science des anciens. Je ne m'arrête point à
prouver ce dont on ne doute pas, que l'astronomie dut
sa naissance, et surtout ses progrès, à l'agriculture. On ne
pouvait perfectionner l'art de cultiver la terre sans étudier
le ciel : aussi tout atteste la liaison indissoluble de ces
deux arts chez les anciens. Leurs calendriers sont à la fois
astronomiques et ruraux 5 et quand ils parlent des travaux
de la campagne, ils les rapportent aux constellations. D'un
autre côté, la religion elle-même était astronomique :
les dieux étaient les planètes ; les douze grands dieux
furent tirés des douze emblèmes des signes du zodiaque;
les demi-dieux furent copiés d'après les constellations;
les décans d'après les subdivisions du zodiaque : leurs
aventures sont sur le planisphère, et l'on y voit même
\ autel sur lequel les divinités firent plusieurs fois leurs
serments redoutables. Mais cette religion astronomique
fut en même temps rurale. Les calendriers anciens portent
à la fois ces deux caractères ; les fêtes religieuses y sont
en même temps agricoles : la divinité est dans les astres ;
les cérémonies ont rapport aux travaux des champs ; le
rituel est relatif à ces deux objets; ils sont inséparables.
Cette religion, son génie, son langage, ses fêtes sont d'une antiquité très-reculée : elles existaient en Grèce long-temps avant Homère et Hésiode ; la Grèce même n'était pas leur berceau, et l'on ne peut se cacher qu'elle les ait reçues des Egyptiens. Mais cette religion et son génie sont en figures et en images ; tout y est peinture , symbole, emblème, allégorie; elle a donc sa source première dans l'âge où l'on allégorisa. Nous savons donc deux choses très-certaines; l'une, qu'il fut un âge antérieur où l'on perfectionna l'astronomie; l'autre, qu'il fut un âge antérieur où l'on allégorisa profondément sur l'astronomie '^.
Lorsque les hommes eurent fait certains progrès dans cette science , et qu'ils en furent venus au point de former des cercles réels pour représenter les cercles imaginaires qu'ils traçaient dans le ciel, on eut des instruments. Ce fut un supplément à l'imagination : on peignit à l'œil la marche des astres; on forma des divisions exactes sur les cercles de la sphère fictive , et ce fut la naissance de fart.
Cependant les anciens obsei'vateurs , en étudiant les astres , avaient eu l'idée de les grouper. Cette idée était naturelle et nécessaire. Plusieurs constellations semblent avoir été groupées par la nature. Qui voudrait séparer
' Cette dernière vérité sera mise dans un beau jour par M. Dupais, professeur de rhétorique au collège de Lisieux. Ce savant prépare un ouvrage neuf et intéressant sur ces objets ; et si quelqu'un peut ressusciter la science des peuples antiques, c'est M. Dupuis. Après l'avoir lu et entendu, j'ai été tenté de renoncer à mon projet; mais, outre que je me suis occupé d'objets qui n'entraient pas dans son plan , j'ai peqsé qu'il fallait essayer de lui préparer la place ; renverser l'édifice qu'il doit réédifîer, et détruire , si je le pouvais , l'antique préjugé qui rend encore respectable l'histoire fabuleuse des Grecs. Ces lettres devaient être les préliminaires de mon travail ; j'ambitionne une gloire plus sûre, l'honneur d'annoncer celui de M. Dupuis.
DE LA GRKCE. I I I
quelqu'un des astres de la pléiade , ou de la grande ourse , ou du triangle , ou de la couronne ? Dessinées par la main de la nature , elles ont présenté à tous les hommes une figure déterminée qui leur défendait de les séparer. 11 est impossible que les peuples pasteurs n'aient observé ces figures qui sont toutes formées , celles du moins dont ils avaient besoin pour s'orienter et pour distinguer les heures de la nuit. Les sauvages du Canada ont donné des noms à quelques constellations, et notre ourse est une ourse aussi pour eux. Nos bergers ont un langage astronomique qui leur est propre ; et les étoiles qui servent à leur faire connaître le milieu précis de la nuit et l'approche du jour, ont parmi eux des noms particuliers. Observateurs paisibles, les peuples pasteurs n'ont pu éviter de porter les yeux vers le ciel, et d'y chercher des signes qui servissent à les diriger.
Ces réflexions, qui se présentent naturellement, doivent nous faire présumer que, même avant la découverte de l'agriculture , les hommes ne restèrent pas sans regarder les étoiles , et sans donner des noms à ces constellations toutes formées , qui , par leur lever et leur marche , leur indiquaient les diverses heures de la nuit. Lorsque , devenus agriculteurs , l'observation des astres leiA fut plus nécessaire, ils durent garder les noms primitifs qu'ils avaient imaginés ; et ce serait la raison pour laquelle certaines constellations ont évidemment pris leur nom de leur forme, tandis que d'auti'es, étant pusement arbitraires , il faut chercher ailleurs la raison des figures sous lesquelles on a préféré de les désigner.
C'est ainsi, monsieur, que le triangle ou delta si brillant, les pléiades ou la poussinière, entassées comme des poussins, ont pris leur nom de Vidée quelles faisaient naître. Les gémeaux sont deux étoiles jumelles, que l'on figura par deux frères. La couronne méridionale est par-
\\1 LETTRES SUR LHISTOIRE PRIMITIVE faitement ronde ; on l'appela aussi la roue, la roue (Vlxion. La grande ourse ne ressemble pas plus à cet animal qu'à un autre ; mais pour des peuples qui cherchaient quelque analogie , elle représente assez bien un animal avec sa queue ; et il faut bien qu'elle ait été comparée à un animal , puisqu'elle s'appelait aussi la queue du chien , cynosure. La petite ourse a la même forme, elle porta les mêmes noms. Cependant ces deux constellations ne ressemblent pas mal à un chariot avec ses quatre roues , et son timon ou son attelage; toutes les deux portèrent le nom de chariot; et leur attelage était des bœufs ^. Mais un chariot demande un charretier; on imagina donc de placer auprès de cette constellation un personnage destiné à conduire ce char, et l'on fit le cocher. Le char était traîné par des bœufs ; on imagina le bouvier , qui paît ce troupeau, armé d'une houlette ou d'un aiguillon , et qui, placé au-devant du char, se retourne dans l'attitude d'un homme qui le guide »; tandis que le cocher, placé à l'arrière , est armé d'un fouet pour le faire avancer. Cependant une traînée tortueuse d'étoiles également brillantes, entoure les deux ourses , et les sépare l'une de l'autre ; l'œil la distingue parfaitement dans une nuit sereine : on appela ce groupe tortueux le serpent, le dragon. Il entoure le pôle ; il est placé aux extrémités du i#onde.
Il y a donc évidemment des constellations dessinées par la nature , auxquelles on donna le nom des objets
' Flectant Icarii sidéra tarda boves. Propert.
Icare était un des noms du bouvier. Les trions étaient des bœufs.
^ Aratus décrit ainsi le bouvier :
A tergo nitet Arctophylax , idemque Bootès , Qui similis junctis iustat de more juvencis , Arcturumque rapit medio de pectore secum.
Ces bœufs d'Icare, du bouvier, d'Erytbion, d'Hercule, ce troupeau du soleil, etc. , jouent un grand rôle dans la mythologie.
DE LA GftiiCE. I l3
jvvec lesquels elles ont plus de ressemblance; et l'analogie conduisit encore à gronper certain nombre d'autres étoiles voisines, et à leur donner des figures relatives à celles qui jivaient déjà des noms.
Nous voyons dans la région sublime du pôle, un roi, une reine , une princesse et un guerrier , leur gendre futur, dont les armes et le maintien annoncent la plus grande bravoure: et ceci me rappelle, monsieur, ce que vous rapportez des Chinois , qu'ils ont placé au pôle V empereur , V impératrice et l^ héritier présomptif de ta couronne '. La reine est assise sur un trône \ le roi, debout , met le pied sur l'axe du monde , et sa main tient un sceptre. Et, pour le dire en passant, ils étaient peints avec le visage noir ; et Bayer , qui s'est attaché à rendre les constellations aussi semblables qu'il lui était possible à la peinture antique , n'a pas oublié cette circonstance. Une ancienne tradition apprenait que Céphée , ce roi du pôle , était Ethiopien * : et il y a plusieurs raisons de croire que c'est de l'Ethiopie que les sciences sont parvenues en Egypte.
Il y eut donc quelques autres raisons pour placer dans le ciel telles figures plutôt que telles autres. On laissa en groupes celles qui étaient naturellement groupées ; celles-ci donnèrent l'idée d'en grouper d'autres ; et le besoin enfin, plus pressant, plus impérieux que la curiosité, obligea les hommes à dessiner tout le reste. Ce ne 'sont pas ici des conjectures : les figures sont là; elles y sont dès la plus haute antiquité; on s'en est servi pour s'orienter , pour se diriger , pour indiquer les tra-
' HisT. DE l'Astron. ancienjvk, pag. toa.
> AEtlâopum populos, Ccpliscaque coDspicit arva.
Ovid. , Metam. , liv. 4-
Gernumicus César dit la même chose.
I l4 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
vaux : le long cours des observations prouve qu'on eut le dessein d'observer ; et le rapport des figures avec les noms qu'on leur donnajprouve que ce* noms leur furent donnés à dessein.
Sous le règne de l'agriculture, on mit plus d'exactitude, et , si je puis le dire , plus de philosophie dans le choix des figures qui avaient du rapport avec cet art nécessaire, <H le plus estimé de tous dans le temps où les besoins factices n'existaient pas. Ce n'est point par hasard que la balance^ à deux bassins égaux, se trouve dans le point de l'année où les jours sont égaux aux nuits; Xécrei/isse dans celui où le soleil semble marcher comme elle et re-* tourner sur ses pas; et le capricorne , cet animal grimpant, au moment où le soleil remonte le long de l'écliptique. Cette observation de Macrobe est d'ailleurs très-ancienne; on l'a répétée plusieurs fois depuis, et véritablement elle est frappante. Le verseau épanche son urne dans le ciel au mois où les pluies inondent les campagnes; et le scorpion lance son venin dans la saison des maladies. Le centaure, qui était peint autrefois moitié homme et moitié taureau, était l'annonce du labourage. Il y a lieu de croire que les autres constellations avaient également dans leurs figures et dans leurs noms des rapports avec l'agriculture, puisque c'était pour elle qu'on les observait, et que les agriculteurs étaient les observateurs et les peintres.
A la fin , tout devint motif d'observation , et tout le ciel fut par conséquent chargé de figures. Et ce qui prouverait encore ce que je viens de dire, c'est qu'il y eut des étoiles qui restèrent sans figures, et par conséquent sans noms. Ce n'est pas parce qu'elles étaient hors de l'enceinte des constellations voisines ; mais elles restèrent hors de cette enceinte parce qu'elles ne servaient à rien. On ne leur attribua point de forme, parce qu'on n'en
DE LA GRÏÎCE. 1 l5
avait pas besoin , et qu'elles étaient inutiles à l'observation, qui n'avait pas alors pour objet la curiosité, mais les premiers besoins des hommes ^ .
Enfin, monsieur, tel est, ce me semble, la vérité de ce que je viens de dire , que , si l'on suppose un peuple neuf qui veuille observer les astres , il sera obligé de les grouper ; car il est impossible de les observer un à un. Et si ce peuple est agriculteur , et qu'il étudie les astres relativement aux travaux des campagnes , il donnera aux constellations des noms relatifs à ces travaux : s'il les observe relativement aux saisons que les constellations annoncent, il les désignera par des caractères qui rappelleront ces saisons. Je vous avoue qu'il me paraît impossible que l'art commence autrement. Mais si ce peuple écrit en figures , et qu'il n'ait pas encore l'alphabet, certainement il y a une impossibilité absolue qu'il désigne les constellations autrement que par des figures.
De ces deux inventions réunies, celle des constellations peintes sur un globe, et celle des cercles qui figuraient l'horizon, le méridien , les colures, naquit une observation constante et réglée. Je vous prie, monsieur, de ne pas vous arrêter à examiner si je dis ou ne dis pas des choses nouvelles ; car elles n'en seraient pas moins vraies pour avoir été dites par d'autres ; et mon objet est moins d'en parler que d'en parler à propos. Je prétends même que les modernes n ont rien dit à ce sujet qui ne se trouve déjà chez les anciens , chez les mythologues et les poètes eux-mêmes. Mais ces vérités y sont éparses. Disséminées au hasard , elles sont souvent placées à côté d'une foule
' On appela les constellations Morph\ï , et les astres non figurés Amobphotoï Astkhès (Scaliger, in Mauil.), sur lesquels on ne nous a transmis , en effet , aucune métamorphose ou changement de figures.
1 iG LETTRES SUR l'uISTOIRE PRIMITIVE
d'absurdités; et comme les anciens n'avaient point de caractèxes pour reconnaître en ceci la vérité de l'erreur, il ne leur servait de rien d'avoir des idées dont ils ne jK)Uva>ent tirer de justes conséquences.
Avant que d'en venir à montrer comment les figures du planisphère servirent à former des histoires, comme les figures de la géographie étaient devenues des personnages, je crois essentiel de m'arrêter un moment à parler des planisphères anciens.
, Vous avez remarqué, monsieur , que les anciens observaient avec des instruments d'une grandeur prodigieuse; et c était sans doute, comme vous le dites, à cause de l'enfance de l'art. Telle lut sa marche simple et naturelle que pour observer les constellations , l'on composa un ciel factice; on y peignit les figures qu'on, avait imaginées; on les plaça exactement comme elles étaient placées dans le ciel; et il est évident qu'en faisant (aire au globe factice ime révolution sur lui-mênie, on imitait parfaitement la nature. Les étoiles se levaient et se couchaient sur le globe, de la même manière que dans le firmament et aux mêmes distances.
C'est ainsi que l'on dut commencer ; mais la raison de cette méthode est dans le motif qui avait porté les anciens très-anciens à observer les astres :ils les observaient relativement à l'agriculture. Les travaux de la campagne exigeaient qu'on notât avec soin l'apparition des étoiles qui les. annonçaient; et comme l'observation des astres servait à fixer les fêtes rurales «attachées à ces travaux, elle fut liée il la religion, d'où il arriva que les observateurs furent à la fois astronomes et prêtres. Ce fut une des raisons de la persévérance avec laquelle on observa de là sagacité qu'on y mit, de l'exactitude des détails ; et avec le temps des superstitions infinies qui s'établirent, iorsque les rapports du ciel avec la terre furent regardés
DE LA GRicCE. I 1 7
romnie des influences , et que l'astronomie dégradée ne fut plus que de l'astrologie.
Il fallut donc , pour bien rendre l'image du firmament, le copier et taire un firmament factice. Plus il était grand) et mieux on observait chaque jour le lever, la marche et le coucher des étoiles. En Ghaldée, les mages avaient toujours des astronomes en sentinelle sur les observatoires , pour annoncer au peuple les étoiles qui se levaient chaque jour ^ : sur quoi j'observe , d'abord, que ce ne pouvait être pour satisfaire une inutile curiosité , mais pour diriger les travaux et les fêtes ; et ensuite pour avoir à la longue un corps d'observations ; et ces observations étaient soigneusement enregistrées. On les rapportait sur le globe factice; chaque étoile y était placée à sa latitude et rapportée à son astérisme; et ce qui prouve qu'on fil ce long et pénible travail, c'est que nous l'avons encore dans les sphères dont nous nous servons, et qui nous sont venues des anciens.
Mais ceci encore suppose de très-grandes sphères; car il fallait que tous les astres y fussent placés; et si nous observons qu'elles étaient divisées en 365 degrés , nous verrons que de cette exactitude naquit avec le temps une connaissance exacte du ciel. Cette machine suppléait à l'observation dans les jours nébuleux , et elle a beaucoup de rapport avec celle dont parle M. de Veidler * , et qu'on appelait \e pôle, du mot ^rec po^co, Je tourne. Ce savant observe que le pôle indiquait le quantième du mois, et qu'on le plaçait au haut des vaisseaux. Ce ne pouvait être que pour observer le cours des étoiles dans les brumes, dans les ténèbres, et même durant le jour 3.
' Sextus Eiupir.
*Hist. Astr. , iu Pia;l.
Otitre les observations relatives aux cultures, les anciens en fai\
Il8 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
Maintenant, monsieur, on peut se représenter aisément ce qu'était la sphère antique dans toute sa grandeur , entourée de cercles , et couverte de figures gigantesques. En effet, ces figures étaient nécessairement d'une grandeur proportionnée au globe sur lequel elles étaient peintes ; et je n'hésiterais pas à croire qu'elles devaient avoir des dimensions prodigieuses. Nous voyons un exemple de la manière grande des anciens dans le cercle d'or à' Osimandué ^ . Il avait 365 coudées de tour, et par conséquent plus de quatre-vingts pieds de diamètre i chaque degré y occupait une coudée ; or un degré servait à figurer un jour; et par conséquent chaque signe y occupait un espace de plus de quarante-cinq pieds. J'adopte entièrement votre conjecture, monsieur, et je crois comme vous que ce cercle servait d'horizon ; et par conséquent il était chargé dans ses trois cent soixantecinq divisions des observations que présentaient, chaque journée, le lever des étoiles à ce jour-là et leur coucher, l'état du soleil , celui de la lune , celui des planètes , leurs rapports entre elles et avec les constellations, les phénomènes météorologiques; les fêtes religieuses et agri-
saient de relatives à la météorologie. On était persuadé que les astres annonçaient au nautonnicr ce qu'il devait espérer et ce qu'il devait craindre. C'est Aratus , entre autres, qui nous l'apprend ; et il ajoute : « Vous savez ces choses et l'accord des dix -neuf révolutions du so- « leil. » Ces paroles fournissent à son commentateur l'occasion d'observer que, dans le temps d' Aratus, les astronomes suspendaient en public des tableaux où ils annonçaient pour dix-neuf ans les changements des saisons, les pluies, les vents et plusieurs autres choses utiles à la vie ; et que surtout ils observaient avec soin les constellations d'Orion et de la canicule. Ces deux constellations étaient la terreur des esprits : on fit , depuis , des fables sur le chien , dogue féroce qui gardait la porte des enfers : et les influences qu'on attribuait à la constellation d'Orion donnèrent peut-être lieu de la dépeindre comme un géant féroce, des violences duquel j'aurai bientôt à parler.
' Diod. Sic, liv. i, sect. a.
DK LA. GRÈCE. J I9
coles, et les travaux champêtres : en un mot, c'était un almanach. Avant le temps où lecriture alphabétique «xista , les observations étaient écrites en figures : mais, • ce qu'il est essentiel d'observer , on continua de suivre cet usage, même après la découverte de l'alphabet ; seulement , par une suite de cette perfection que le temps amène sur les travaux suivis et répétés des hommes , 1 écriture pittoresque fut réduite en un moindre espace par la diminution des figures réduites au simple trait. C'est le propre de tpute religion de conserver ses usages , ses cérémonies et son rituel, parce que sa majesté ne lui pej'met pas d'introduire des choses nouvelles qui attaqueraient son infaillibilité. Aussi les prêtres égyptiens gardèrent-ils leurs hiéroglyphes jusqu'aux premiers siècles du christianisme ; ils les défendirent tant qu'il leur resta quelques forces^ et la langue sacrée, et la religion qui s'en servait , eurent le même tombeau.
Cependant nous voyons chez les Egyptiens un horizon d'environ cinq cent cinquante pieds de tour. Il n'est point gbsurde d'imaginer que cet horizon supposait un méridien proportionné; et si nous hasardions de renfermer entre ces deux cercles un globe céleste , l'imagination serait effrayée sans doute de sa masse et de sa grandeur. Mais pour nier la possibilité du globe, il faudrait nier l'existence de son horizon , de ce fameux cercle d'or que Cambyse, le destructeur de tous les monuments égyptiens, trouva si digne de son attention qu'il le fit emporter en Perse. Ce n'est pas que le métal dont on le dit formé eût tenté son avance. Ce cercle n'était pas plus d'or que la bulle qui porte ce nom , ni que le fameux nombre d'or si célèbre dans l'astronomie ancienne ; cette épithète lui venait de sa grandeur démesurée et peu^être de sa perfection. Pour nier l'existence de cet horizon factice, il faudrait démentir l'histoire.
Mais le même historien qui parle de ce cercle inmiense qui occupait un seul appartement d'un palais, dépeint aussi la grandeur de ce palais. Une partie était consacrée aux instruments de la doctrine par excellence, de cette fameuse sagesse des Egyptiens , à l'étude de laquelle était consacré un collège immense de prêtres : il faudrait donc nier l'existence du palais, ou, du moins, la grandeur de ses dimensions ^. Mais les autres monuments de l'Egypte sont autant de preuves muettes de la vérité de ce récit; le peuple qui fit ces statues énormes dont les fragments étonnent encore les voyageurs, et ces pyramides immenses dont l'intérieur servait de tondjeaux, et ces obélisques prodigieux qui n'étaient, après tout, que des aiguilles de cadrans , ce peuple put également construire les palais dont on nous parle : et ce cercle, qui renfermait le recueil nécessaire et révéré de leur savoir, le
' C'est Diodore de Sicile qui donne la description du palais d'Osimandué, et les dimensions en sont gigantesques. D'abord se présentait un vesrit)ule de deux cents pieds de longueur et de quatre-vingtsix pieds de hauteur; on entrait ensuite sous un péristyle de quatre cents pieds en carré, soutenu par des animaux en guise de colonnes: ces colonnes n'avaient que vingt-sept pieds de hauteur , ce qui était de Lien mauvais goût ; et le plafond était peint d'étoiles sur un fond bleu. De là on passait dans une entrée qui conduisait dans un second vestibule bâti comme le précédent : on y voyait la statue du roi , qui devait avoir soixante et dix-sept pieds de hauteur, car son pied en avait onze de long. Enfin trois portes conduisaient dans une salle de deux cents pieds de longueur, où était scul[)té en bois tout un sénat avec son président. Ceci n'était que comme les anti - chambres du palais.
On passait de là dans une place environnée de palais. Diodore donne uu détail de quelques-uns : le palais où était la statue dn roi offrant aux dieux ses revenus : la bibliothèque sacrée ; la salle où étaient les statues des dieux, assises devant des tables ; celle où étaient les représentations des animaux sacrés. Enfin , en montant dans l'étage supérieur, on entrait dans un palais proprement <^t, appelé le Tombeau , où était le fameux cercle d'or.
Si le goût n'est pas satisfait de ces ouvrages, on ne peut nier qu'il n'y eût beaucoup de grandeur.
résultat de leur doctrine, méritait plus que tout autre ouvrage qu'il lui imprimât ce caractère de grandeur qu'il appliquait à tout ce qui sortait de ses mains.
Il faut. en convenir cependant, la grandeur n'est ici que faiblesse, et Timmensité des monuments est une preuve de la petitesse des moyens. C'est parce qu'ils n'avaient pas l'art de resserrer leurs observations qu'ils les étendirent. La perfection des sciences exactes est toujours marquée par l'art d'en réduire les résultats aux plus petits termes possibles. C'est aux caractères dont les anciens se servaient pour noter leurs observations qu'il faut attribuer la grandeur des monuments sur lesquels ils les traçaient. L'écriture pittoresque par laquelle on commença, et même l'écriture hiéroglyphique , qui lui succéda, occupaient beaucoup d'espace. Les livres devaient donc occuper beaucoup de volumes , et la façade d'un édifice n'était en quelque manière qu'une page ou un feuillet. L'almunach, ou le cercle d'or (^Osimandue, avait 365 coudées de tour , et l'on mettrait aujourd'hui dans un égal nombre de pages tout ce que ce livre contenait.
Tout nous ramène donc, monsieur, à nous figurer des liémisphères célestes d'une grandeur considérable. En les réduisant à 365 pieds de tour, et par conséquent à une bien moindre grandeur que celle du cercle d'oi' , chaque constellation du zodiaque, qui occupait trente degrés , avait trente pieds de surface , et les autres figures du globe céleste avaient des grandeurs proportionnées. A la faveur de cette étendue, il était aisé de noter les observa tions, non-seulement sur les constellations, mais même sur les simples 'étoiles. Les anciens tienaient de* notes exactes de chaque pas joinnalier des astérismes. Hygin, Eudoxe^ Aratus et ses conuiientateurs nous en offrent une foule de preuves. Leur exactitude nous paraîtrait mimitieuse, si
lia LETTRES SUR LHISTOIRE PRIMITIVE nous n'observions que l'exactitude est absolument nécessaire en astronomie ; que comme leurs observations étaient déplus météorologiques, ils devaient noter l'état du ciel dans cbaque jour; et qu'étant persuadés que les astres influaient et sur la terre et sur la mer, il était dans leur manière de les observer chaque jour pour annoncer et prédire cette influence ï. Quand les astronomes anciens décrivent l'état journalier du ciel, ils annoncent quelle est l'étoile qui se lève ce jour-là , et quelle est celle qui disparaît. Quand ils dessinent une constellation , ils désignent le cercle par lequel passe une certaine partie de la figure; ils l'orientent, ils décrivent scrupuleusement ses relations avec les constellations voisines ou opposées ; et telle est leur exactitude , que , si nous n'avions pas notre sphère, ou plutôt leur sphère, nous pourrions la recomposer sur les descriptions qu'ils nous ont laissées.
Sur ces globes énormes dont se servaient les anciens, les figures étaient d'une grandeur gigantesque. Orion , Hercule, le Serpentaire ont trente, quarante, quarantecinq pieds de haut; l'hydre a cent pieds de longueur; le lion, le taureau, la baleine y sont des monstres effroyables : si jamais ces personnages sont aux prises, il en résultera de terribles combats.
Ce n'est pas que, lorsque l'art fut perfectionné, que l'écriture hiéroglyphique fut en usage , et , depuis , l'écriture alphabétique inventée, l'on ne réduisît les sphères'
' Il est si vrai que le calendrier ancien était rural, météorologique el religieux à la fois, que celui d'Hésiode, connu sous le nom des Travaux et des Jours, renferme et réunit ces divers objets. On y voit entre autres les jours heureux et malheureux , ceux où il est bon de s'embarquer , de planter , d'apprivoiser les animaux , etc. Les calendriers rassemblés par le P. Pétau (Uranol. Petov. ) réunissent également ces trois objets ; ils indiquent le lever et le coucher des étoiles , les fêtes religieuses , et le temps qu'il doit faire chaque jour.
à un moindre volume. Dans les derniers temps , on les tenait, en Egypte, dans des arches ou coffres appelés Comasteria , selon S. Clément d'Alexandrie. Ces petites machines étaient celles des anciens temps, réduites à un petit espace. Je ne crois pas inutile, monsieur, d'en retracer la forme et le mécanisme , parce qu'on peut y prendre une idée de la manière d'observer des anciens, et que j'y trouve, en passant, une occasion de confirmer ce que j'ai dit de leur style figuré. J'ai d'ailleurs besoin de prouver qu'ils appliquèrent aussi ce style à leur astronomie.
Je commence par un passage de Nonnus , qui , transmettant les vieilles traditions, les rendit fidèlement dans l'ancien style figuré , car il était poète. Il raconte que tous les dieux briguaient la main de Proserpine , fille de Cérès. Cette mère inquiète alla consulter le devin Astréus (ou Firmament) : c'était un génie pi'ophétique , ddimon omphéeïs. Elle se présenta donc chez Firmament : Lucifer ( l'Etoile du matin ) l'annonce au vieux devin , qui était alors occupé; il ne se fait pas attendre, il se lève et va au-devant de Cérès : Hespérus (l'étoile du soir) introduit la déesse dans le palais d'Astréus : on la fait asseoir sur un trône, et on lui offre le nectar; ce fut Crater (ou Gobelet ^ qui le versa , et les quatre vents le présentèrent eux-mêmes à la déesse. Celle-ci ne voulait pas boire, car son cœur était serré par la douleur; mais Astréus parvint à la persuader, et les quatre Vents ses fils s'empressèrent à lui faire politesse. Eurus lui donnait à boire , Borée lui servit l'ambroisie, Notus lui servit de l'eau, et, pour égayer le festin, Zéphir joua de la flûte, l'Étoile du
' Le Verseau, selon Manilius :
Ultima pars magni ciim tolfitur orbe Leonb, Crater auratis surgit c^elatus ab A&tris.
la/j LETTRES SUR I/PIISTOIRE PRIMITIVE
soir dansait à cette musique céleste, et l'Etoile du matin rassemblait des fleurs et formait des bouquets.
Après ces premières honnêtetés, Cérès consulte Firmament. « Celui-ci se fait apporter par son serviteur As- « térion une sphère bien arrondie , qui représente le « ciel. Astérion tire d'une boîte cette figure du monde. « Astréus^ttiV tourner le sommet de V Axe , il fixe les yeux « isur le zodiaque , et regarde ensuite les étoiles fixes et «■ les planètes. Gomme il faisait tourner le pôle , le ciel , re- « présenté par des étoiles feintes , et traversé par un axe, « cédait à l'impulsion et tournait aussi sans s'arrêter. « Le devin , regardant ainsi la sphère tournoyante , vit « que la lune en son plein passait dans le point de la con- « jonction, et que le soleil., en opposition avec elle, était « placé au milieu du centre souterrain de la terre. Un a cône sombre çX. finissant en pointe partait de la terre, « et obscurcissait la lune., etc. » Cette description repré- .sente assez bien la sphère que Nonnus avait en vue. Nous voyons qu'il y avait un mécanisme particulier pour faire courir des planètes feintes dans le zodiaque, et leur faire suivre, autour de la spKère bien arrondie qui repré-^ sentait le ciel, la marche qu'observent les planètes ellesmêmes ; ce qui donnait le moyen d'observer leurs divers passages, leurs conjonctions, leurs oppositions et leurs éclipses. On serait tenté de croire qu'on employait quelque moyen pour illuminer les planètes et leur faire décrire des ombres : ici , au moins , il paraît que le soleil était lumineux , puisqu'il fait projeter sur la lune l'ombre de la X&cvQ finissant en pointe. Si cela était , la sphère représentait d'une manière piquante les phénomènes astronomiques , puisqu'elle les peignait à l'œil.
« Aben-Ezra, dans sa Sphère des Hébreux , Indiens , «Persans, Egyptiens et Arabes, souvent citée jJar Sca- «liger, se souvient d'un certain instrument fort usité
anciennement parmi ces peuples ; mais il n'en donne ^ aucune description i . » Gaffarel^ dont je viens d'emprunter les paroles, fait mention , à ce sujet, d'un instrument chaldéen dont le rabbin Chômer a donné la description , et où l'on voit aussi les planètes attachées. Au milieu de cet instrument était une boule bleue, qui représentait la terre ; un cercle l'entourait , qu'on appelait rakiah ou Xétendue. Au-dessus était un autre cercle , qu'on appelait semini, les deux. Et au-delà, un troisième cercle appelé semi asscmim, les cieux des cieux, c'est-àdire les cieux les plus élevés ; ce devait être le ciel des étoiles fixes. « Le cercle du milieu était diversement entou- « ré d'un grand nombre de plusieurs autres petits cercles " qu'on pouvait mouvoir , entre lesquels sept paraissent ' plus que les autres , pour être plus près du centre de ' l'instrument. Ils portaient tous de petites étoiles; et « celles qu'on voyait à ces sept cercles étaient marquées « de Tune des sept lettres qui signifiaient les planètes.... t Auprès de ces lettres on voyait encore écv'xl^ jour premier Jour second^ etc., jusqu'au septième. Chaque cercle ' des planètes portait le nombre des ans qu'il lui faut pour " rachever son cours, et celui de la lune était gravé de " douze caractères.... qui représentaient les douze mois.
Ces deux passages, monsieur, et le dernier en particulier^nous donnent, à la vérité, la description d'instruments destinés à l'astrologie; mais, cette science n'étant visiblement que l'astronomie dégradée, les instruments de l'une avaient sans doute été les instruments de l'autre ; car l'astrologie n'est autre chose que l'application fausse de principes vrais, et la conséquence ridicule d'une science véritable. Cette machine dont parle Rabhi Chômer devait être assez grande pour que le grand
' Gaffaiel., Curiosités iNouiBS , cliap. 9.
17.6 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE nombre de cercles dont elle était composée, pût y jouer avec facilité ; comme dans celle de Nonnus, l'on pouvait y observer les aspects des planètes et des constellations et les diverses conjonctions ou oppositions qu'elles avaient entre elles. Car , il n'est pas inutile de remarquer que les voyages des planètes n'ont pas des rapports seulement entre elles, mais qu'elles en ont encore avec les signes ou les constellations chez lesquelles elles séjournent tour-à-tour. Et tout cela fut observé par les anciens; ils l'écrivirent à leur manière , comme j'aurai occasica de le prouver.
L'astronomie, monsieur, fut la grande science, et si je puis m' exprimer ainsi, la grande affaire des anciens. Elle domina en Perse , en Chaldée , en Egypte : et son empire religieux passa delà dans la Grèce. L'histoire des Chinois parle de l'astronomie dès ses commencements, et ses premiers rois sont astronomes. Partout nous voyons des observatoires immenses, des tours élevées jusqu'au ciel, des labyrinthes ou vastes palais construits astronomiquement, des temples, des pyramides orientés, des villes aux sept portes par honneur pour les sept planètes , des empires divisés en autant de provinces que le ciel, portant le nom dudécan ou du signe qui y préside ; les nombres de trois , de sept , de douze , de vingt-huit, de trente-six, de cinquante-deux, de trois cent soixante, réglant les sociétés , les villes , et entrant dans les choses les plus communes de la vie. Le roi de la Chine est habillé de la couleur consacrée au soleil ; divers empereurs sont descendus du soleil, ou de la lune, ou du chien , ou de la grande ourse; les premiers rois grecs sont Héraclides ou fils ô^ Hercule; deux cents autres princes ont été ses fils depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au fond de la Tartarie, du midi jusqu'au pôle de l'ourse. En un mot, tout est plein de l'astronomie dans ces temps reculés , et
ce (|ue iioiis lisons dans les histoires les plus ajiciennes annonce déjà la dégradation de la science, l'abus du savoir, et l'application ridicule des plus sublimes vérités.
L'astronomie a fait la grande religion qui couvrit toute lAsie sous des formes un peu différentes. Des mille milliers de prêtres élevèrent dans tout l'Orient une multitude d'idoles astronomiques , dont chacune représentait ouïe soleil ou la lune, leurs phases, leurs changements, ou les planètes, les constellations, les divers points du ciel , les figures allégoriques du jour, de la nuit , du matin, du soir, des points solsticiaux et équinoxiauxj celles des ans , des mois , des semaines des jours , et de tout ce qui , figuré dans l'écriture primitive, put devenir un personnage; de tout ce qui, ayant servi dans des siècles plus simples à indiquer les travaux de l'agriculture, put devenir un objet de vénération. Il serait digne de notre attention de considérer, au milieu de cette extravagance générale, un petit peuple, adarateur du vrai Dieu, auquel toutes les images sont interdites , et de trouver dans cet ordre du législateur une preuve de ce que j'ai avancé, que l'abus des images a causé toutes les erreurs qu'on nous a transmises. Un siècle antérieur écrivit tout en figures ; un siècle postérieur prit toutes ces figures pour des êtres réels. Il fit des princes et des rois des figures allégoriques de la terre, et voilà pourquoi il eut une histoire fausse. Il fit des dieux, des demi-dieux , des héros, des figures allégoriques du ciel , et voilà pourquoi il eut et une fausse histoire et une fausse religion. Elle a passé, et le christianisme, qui opposait à ce monstrueux système une religion toute spirituelle , a dû nécessairement la renverser : c'est à l'esprit philosophique à détruire la prétendue histoire grecque, et à restituer les anciens temps dans leur simpficité.
La Grèce, qui avait reçu ses lumières de l'Orient, fut
I5t8 LETTRES SUR L HISTOIRE PRIMITIVE astronomiqiœ comme lui. Les hymnes attiibués à Homère et à Orphée ont rapport aux constellations , et surtout aux planètes. Tous les premiers poèmes sont purement astronomiques-: c'est le navire ^rgo qui voyage dans le ciel , monté de cinquante-deux personnages ; c'est Hercule qui part de l'orient pour aller au couchant, qui plante les deux colonnes du tropique, et remporte des victoires sur les monstres du ciel. C'est Bacchus ou le soleil d' automne qui court à l'orient, et le subjugue avec une armée de vendangeuses , qui n'ont pour armes que des échalas. C'est Thebes aux sept portes, ou le vaisseau céleste qui porte les sept planètes , et qui est assiégée par des constellations. C'est la ville de Troie assiégée par cinquante-deux chefs, qui est embrasée au solstice d'été^ et qui ne peut être prise que lorsqu'un cheval a vomi des guerriers. Les poèmes les moins fabuleux ne peuvent se passer de l'astronomie. Hésiode, dans les Travaux et les jours^ tous les poètes tragiques grecs, Aratus, Apollonius , Ovide , Virgile , Manilius, Claudien, tous ont parlé astronomie. Mais certes si leur religion était astronomique, si toutes les traditions l'étaient, est-il étonnant qu'ils n'aient pu se passer de fondre ces notions dans leurs ouvrages ? .T'ai pris la liberté, monsieur, de vous exposer ce que j'appellerai mes préliminaires ; je vais passer à leur appHcation.
La lecture des anciens poètes grecs fait naître une réflexion : c'est qu'en parlant des constellations, ils le font presque toujours d'après les figures animées qui les représentent. Ils donnent à ces figures de l'action , de la vie, une marche, un but. Ils représentent leurs effets et leurs rapports comme des événements. C'est ici unrestedu langage primitif que les peuples antérieurs employaient, comme je l'ai prouvé , dans leur géographie et leur physique terrestre. Ceux qui donnaient de la vie aux fon-
«F LA GRKCE. 12^
taines,aux rivières et aux montagnes, ont pu en faire de même pour les astres, et avec d'autant plus de raison que les astres plus imposants, plus actifs et plus animés se lèvent avec grandeur, font des voyages , ont enti-e eux de magnifiques rapports ; et qu'après avoir parcouru les régions sublimes du ciel , ils vont se plonger dans une longue nuit.
Instruits du génie des anciens temps ) nous ne serons pas surpris que ces peuples antérieurs aient placé les planètes errantes sur des chars. Elles devaient parcourir diverses routes dans le zodiaque; mais les constellations, composées d'étoiles fixes, et marchant en groupe avec toute l'armée des cieux , n'avaient nul besoin de cet appareil.
Cependant les constellations voyagent aussi. Le bélier, qui marche à la tête des signes du zodiaque ou du troupeau du soleil, comme le bélier à la tête de nos troupeaux ï , est conduit par ce Mercure qui se fit autrefois berger avec Apollon : il lui est consacré : on le nomme dux gregis, princeps armenti, le chef du troupeau. Ils le représentent comme vainqueur de la mer, où il se plonge quand il disparaît , et d'où il sort victorieux quand il reparaît six mois après à l'orient. Ils chantent ce bélier triomphant, qui a vaincu la mer et traversé l'Hellespont '; ils envient le bonheur de Phrjxus^ que la brebis à la toison dorée a transporté heureusement sur les mers 3 ; ils
' Dans i'ancienne sphère , les douze signes étaient figurés par douze animaux : il était naturel de mettre le bélier à leur téta.
» Lauigerum victo ducentem sidéra Ponto.
Manil. , 1. I.
3 quem per fréta tristia tiitum
Aurea lanigero vellere vexit ovis.
Oviu. , In Ep. Leandri.
On nomme le bélier Chhysomallos , ovis aukea , la brebis à la toison d'or. Manii-. , liv. a.
l3o LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
déplorent les malheurs de la Vierge, qui s'est noyée quand il s'est élevé sur l'horizon '.
Le taureau le suit : sa course astronomique est aussi un voyage; et comme il disparaît au sein de l'onde, ses voyages sont maritimes. Sa croupe est enveloppée d'un nuage, il n'est peint qu'avec la moitié antérieure du corps ; ils ignorent quel est son sexe; mais, sous ces deux rapports, il est, disent-ils, ou le taureau ravisseur d'Europe, ou la génisse lo, qui traverse la mer pour arriver en Europe aussi, objets l'une et l'autre de la haine de Junon 2.
Les étoiles des gémeaux sont disposées , disait-on , de manière que lorsqu'une se lève , l'autre se couche ^ ; et les gémeaux se nomment Castor et Pollux : ils ont obtenu de Jupiter qu'ils seraient tour-à-tour en enfer et dans le ciel.
Comme les constellations, en se couchant et en se levant, semblaient entrer dans la mer et en sortir, il était dans le style figuré dont j'ai donné tant d'exemples de parler du lever et du coucher des constellations dans l'onde comme d'un voyage, ou comme d'un accident qui les y précipitait. Aussi n'y en a-t-il presque aucune de laquelle on n'ait dit l'une ou l'autre de ces choses. On en exceptait néanmoins les étoiles voisines du pôle, et qui , tournant autour de l'axe , ne se plongent jamais dans le sein de Téthys.
' La constellation de la Vierge disparaît quand celle du bélier se lève.
* Vacca sit, an Taurus , non est coguoscere proniptum ;
Pars prior apparet, postcriora latent.
Seu tamen est Tauriis, sive hoc et femiua signum , Junoue invita munus amoris habet.
Ov., Fast., 4. 715.
Nam et horum Stella; ita se habent ut, occidente unâ, oriatur altéra. Gerin. Cses. in Aratum.
DE LA GRKCE. l3l
Sous une autre figure, on disait des constellations qui se cachent dans la mer et passent à un autre hémisphère, qu'elles descendaient dans le Tartare, demeure du noir Platon ou du soleil d'hiver. Jupiter avait sa demeure au pôle du nord , près duquel le soleil remonte en été ; c'est de là que partaient les foudres ; c'est là qu'était le jardin des Hespérides, gardé par le dragon céleste : là Céphée tenait son empire armé d'un sceptre et orné du diadème. Le midi au contraire figurait le séjour de la nuit : Pluton y régnait; c'est chez lui que la fille de Cérès fut transportée ; un chien dévorant, l'horrible Canicule, présidait à son entrée; les centaures siégeaient à la porte, et Ixion leur père , l'époux de Néphélé , du nuage qui est sur l'épaule du centaure, Ixion, y tournait cette roue ou cou ronne circulaire qui ne cesse de tourner vers le pôle antarctique. C'est ainsi que les anciens placèrent les jardins délicieux vers le nord et l'enfer vers le midi, et qu'ils prii'ent plusieurs de leurs allégories parmi les constellations. Virgile nous offre un exemple de ce langage, et je me plais à le citer dans la traduction harmonieuse et fidèle du Virgile français :
Le globe vers le nord hérissé de frimats S'élève et redescend vers les brûlants climats. Notre pôle des cieux voit la clarté sublime, Du tartare profond l'autre touche l'abîme. Calisto , dont le char craint les flots de Téthys , Vers les glaces du nord brille auprès de son fils ; Le dragon les embrasse ainsi qu'un fleuve immense. Le pôle du midi, noir séjour du silence, N'offre aux tristes humains qu'une éternelle nuit : Peut-être, en nous quittant, Phébus chez eux s'enfuit; Et lorsque ses coursiers nous soufflent la lumière, Pour eux l'obscure nuit commence sa carrière '.
Combien ce langage figuré ne donnait -il pas de grâce ' Géorg. de m. l'abbé Oej.ii<i^, liv. i.
l3;2 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
aux vérités astronomiques , lorsqu'on n'en avait pas encore abusé, et que personne ne s'y méprenait! Galisto, ou la très-belle, n'entre jamais dans la mer, et son char brille toujours sur l'horizon ; c'est que Téthys le lui avait défendu; ou bien c'est Junon qui, jalouse de ce que Jupiter l'avait aimée, avait obtenu cette grâce de Neptune : d'autres disaient que Diane, ou la lune, s'étant baignée avec ses compagnes, Calisto ne voulut pas entrer dans le bain , ce qui la fit chasser par la déesse.
Par une suite de ce style généralement appliqué à tout, l'instant où ime figure sortait de la mer pour monter sur l'horizon était marqué comme une naissance, et l'instant où elle disparaissait était désigné comme une mort : le héros gigantesque dont les courses et les aventures ont enchanté votre imagination, ce héros doit périr à son tour; telle est la loi de l'humanité, il descendra comme les autres dans le noir Tartare; mais il sortira de ces demeures hideuses, et^ en mémoire de sa valeur, il sera placé parmi les astres. Les animaux du ciel étaient soumis à la même loi. Lorsque Phryxus eut emmené le bélier en Golchide, il l'immola à Jupiter ï; le taureau disparaissan t est tué par Hercule ; le lion subit le même sort; l'hydre effroyable est percée de flèches, et le Centaure est immolé à la juste vengeance d'Alcide.
La figure qui disparaissait à la naissance d'une autre était quelquefois tuée par celle-ci. Orion se plonge dans le Tartare au moment où la queue du scorpion se lève; il est piqué au talon par ce dangereux animal , et il meurt de sa blessure.
Plus souvent le voisinage des constellations et les rapports qu'elles ont entre elles fournissaient matière à ime histoire physique où l'imagination se donnait carrière :
' Jupiter-Ammoii était peint avec une tête de bélier, et Jupitei- Planète présidait à ce signe.
DK LA GRÈCE. I 33
mais elle embellissait la vérité , sans l'altérer jamais. Le groupe (le constellations qui naissent successivement, qui vivent ensemble et ont entre elles divers aspects, et qui périssent enfin tour -à- tour, ces figures ont entre elles des liaisons de parenté ou d'aventures. Leur naissance est toujours céleste, leurs actions sont toujours béroïques et sanguinaires, leur fin tragique et cruelle : toutes leurs histoires sont des prodiges.
Enfin, comme ces constellations, sous leur aspect naturel , n'étaient que des amas d'étoiles , et que sous leur aspect figuré elles étaient des personnages, le génie ancien , qui connaissait parfaitement ces rapports, se plaisait davantage à parler des personnages que des astres : mais il parlait de leurs rapports comme d'une métamorphose. Cycnus avait été changé en cygne, Periclymène en aigle, Arcas en ours, et Calisto sa mère en ourse. Par une autre métamorphose, les êtres que l'on voit dans le ciel avaient déjà vécu sur la terre : en mémoire de quelque glorieuse aventure , Jupiter les avait transportés parmi les astres , et cette aventure et cette histoire étaient toujours astronomiques. Le cheval Pégase, fils de Méduse, l'une des bîtleines , avait été la monture de Bellérophon lorsqu'il alla combattre la chimère , qtie l'on voit maintenant parmi les astres sous le nom de la cJievre. Le lait de cette chèvre ruisselle encore dans le ciel ; c'est de lui que fut nourri Jupiter. Arion, ou le petit cheval, précédé de la constellation du dauphin, avait été un musicien sauvé des eaux par un dauphin; vous le voyez avec sa lyre dans les astres. L'hydre avait infecté les marais de Lerne; le sanglier avait dévasté le pays d'Erymanthe; la biche avait couru jadis sur le mont Ménale.
Tel fut le langage des peuples primitifs, des premiers peuples, qui mirent toute leur physique en images. Ces métamorphoses, toutes pareilles à celles de la physique
î34 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
terrestre , ne doivent pas plus que celles-ci être prises à la lettre. Ni le Cheval ailé, ni la Chèvre, ni le Lion , le Taureau , le Sanglier, la Biche et le Loup n'ont été changés en astres. Il n'y a jamais eu de Cygne qui ait engendré les deux Gémeaux Castor et PoUux, si ce n'est le Cygne céleste. Les histoires qu'on nous raconte ne sont point arrivées, et les dieux n'ont pas songé à placer ces animaux avec eux dans le ciel pour d'aussi faibles motifs.
Mais y auront-ils mis des hommes? et les métamorphoses des héros du ciel sont -elles plus croyables que celles des animaux? Le vainqueur d'un Lion qui est au firmament a- 1 -il régné jadis en Béotie? Celui qui monta le Cheval ailé a-t-il vécu sur la terre ? Persée , monté sur le même cheval, a-t-il coupé jadis la tête à un poisson sur le rivage de Joppé, pour épouser la belle princesse enchaînée? Et cette aclion merveilleuse lui a-t-elle valu l'honneur d'être aussi placé parmi les astres ?
J'ai donné la clef de ces fables, monsieur, en expliquant la physique terrestre : la physique du ciel fut écrite dans le même esprit. C'est même ici que la vérité de ces principes est plus frappante et qu'elle acquiert plus de force. Il y avait quelque vraisemblance à penser qu'un prince avait donné son nom à un fleuve ou à un pays : mais qu'un lion de Némée ait été mis dans le ciel , qu'un lièvre de l'île de Léros ait été placé parmi les astres, qu'une certaine écrevisse ait été jugée digne de l'immortalité, c'est ce qu'il est impossible de croire. Il ne l'est pas davantage de penser qu'on ait immortalisé celui qui tua le Uon , et qui fut pincé par l'écrevisse , non plus que celui qui, accompagné des chiens célestes, poursuit le lièvre dans le firmament.
Il est donc arrivé de la physique du ciel comme de la géographie et de la physique terrestre : les peuples postérieurs ont pris ces personnages pour des êtres réels ;
ils en ont fait de l'histoire. Mais cette histoire est grande comme le théâtre des événements ; elle est arrivée xlans le palais des dieux immortels. Ces personnages célèbres sont éclatants de lumière : les lions, les chiens jettent des flammes ; le taureau souffle le feu de ses naseaux ; la chèvre embrase le monde de ses feux; le géant Orion poursuit les constellations comme un chasseur infatigable ; le cocher étincelant de lumière conduit le char céleste dans une route embrasée. C'est dans ce palais du Soleil que sept grands dieux dirigent et gouvernent tout, et qu'en se mettant en aspect ou en conjonction avec certains personnages de la spVière , avec de simples demidieux, ils ont avec eux diverses aventures.
Cette manière grande des anciens leur était naturelle, comme je l'ai prouvé : c'est ainsi que la nature parla dans les premiers temps, et ce fut la source de l'idolâtrie. Les astres gouvernaient tout; l'influence partait d' en-haut; la terre leur était soumise; les dominateurs étaient dans le ciel. A-Ussi faut-il observer que les dieux courent dans le zodiaque , et que les demi-dieux sont dans le firmament. Les anciens ne se sont jamais écartés de cette hiérarchie , parce qu'elle était inspirée par la distinction des rangs , qui dut occasioner la distinction des puissances.
J'espère , monsieur , prouver ces vérités dans un plus grand détail , et démontrer , en observant les naissances , les voyages et les aventures des constellations , que ces constellations n'avaient jamais été des hommes.
Je suis , avec respect , monsieur ,
Votre, etc.
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