‹ Œuvres, précédées d'une notice sur sa vieChapitre 19 sur 34 · I. lO · texte numérisé non relu

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les nourrices de Bacchus , parce que les pluies du prin temps font croître et pousser la vigne. Elles étaient sœurs de Phaéton, ou le Cocher, qui se lève à peu près dans le même temps qu'elles; et les larmes qu'elles versent viennent du regret que leur donne la mort de leur frère. Elles ont été poursuivies long-temps par un certain Licurgue, et n'ont trouvé de refuge que chez Téthjs. On n'a pas oublié c^xxOrioîi leur avait donné les mêmes inquiétudes , ce qui peut faire soupçonner que ces deux personnages n'en font qu'un. En effet, et c'est ici une autre règle pour l'explication de ces histoires , chaque personnage a fourni à un très-grand nombre de fables dans chacun des pays de la Grèce. La géographie doit servir à les rendre chacune au peuple à qui elles appartiennent.

Cependant les hjades, avaient sept sœurs, qui ne vivaient pas bien loin de là ; elles étaient filles du bouvier, elles étaient sur la croupe du bœiif, elles vivaient donc en Béotie. On les nommait \es pléiades , soit que ce nom signifie une multitude , à cause de leur figure attroupée , soit parce qu'elles étaient l'annonce de la navigation ^. Comme ces explications peuvent se passer d'étymologies,

jardin et leurs pommes , avec Persée. C'est lui qui est le frère de l'astre Hespérus , oncle des Hespérides et père des Atlantides. Ses colonnes sont les deux pôles : il porte le ciel sur ses épaules ; quand il étend ses mains , il va d'une mer à l'autre. Cet Atlas , c'est le bouvier. Il n'y a point eu de roi à qui il ait pu arriver de pareilles histoires.

L'Atlas montagne n'a été roi que comme tant d'autres montagnes célèbres. Il est absurde de dire que c'ait été un astronome fameux ; qu'il était frère de Prométhée , qui vivait en Asie , et de Saturne , qui légua en Italie. En un mot , ce n'est que de la physique céleste et terrestre; et la clef que j'ai donnée éclaircit tout, et met chaque fait à sa place. Les Grecs , dans leurs récits postérieurs , confondirent ces deux Atlas , ce qui a formé une confusion d'aventures et de généalogies.

' Pleîas multitudo. Pleïon multum. Pleïo , Ploio , navigo.

je n'en ci»e aucune , pour n'être pas chicané sur des mots , et donner plus de force aux choses.

Les pléiades étaient peintes aussi sous la figure de sept filles qui dansaient en rond. Nonnus dit que lorsque Phaéton troubla tout dans le ciel par son voyage extravagant, \Echo répéta les plaintes circulaires de la troupe tournoyante des pléiades ^ . Il y en a une qui est obscure * ; aussi dans cette danse circulaire avait-on eu soin de la cacher derrière les autres, tant les anciens avaient mis d'exactitude dans ces peintures que nous avions crues arbitraires. Elles avaient eu à se plaindre de ce violent Orion, et Jupiter les arracha à ses poursuites en les plaçant sur la croupe dutaureau. Elles dansent en rond, elles sont sept; on vit un rapport de leur nombre, de leur danse et de leur harmonie avec le nombre et la musique des planètes ; on dit que chacune des Pléiades était animée par un de ces astres ^. L'une d'elles était nébuleuse; on dit qu'elle se cachait de honte parce qu'elle avait épousé un simple mortel, tandis que les autres avaient épousé des dieux. Electra, l'une d'entre elles , était peinte les cheveux épars. Par un jeu de mots sur une autre Electra , fontaine qui eut de Jupiter le célèbre Dardanus, roi des Dardaniens, ou Troyens, on fit la petite histoire suivante. On disait qu'après la prise de Troye , elle avait eu tant de douleur de la désolation de cette ville , qu elle n'avait pu soutenir la danse de ses sœurs, et qu'elle était allée se cacher dans le cercle arctique, où elle prit le nom de Comètes, ou Chevelue. M. Fréret a conjecturé qu'on avait désigné par là une comète ; la discussion de cette idée est étrangère à mon sujet.

' Nonni, Dionys, liv. 38.

* Germ. Caes. in Arat.

^ Phoci.. , Gomment, in Hesiom. , Nat. Combs, liv. 4-

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C'est ainsi , monsieur , que les anciens allégoristes avaient raconté les voyages , les courses, les sollicitudes , les souffrances et la mort des constellations, et que ces histoires figurées composèrent les vies des personnages illustres que toute la Grèce célébra. J'ai commencé par des exemples tirés d'aventures peu étendues ; je vais passer à une histoire plus compliquée. Elle est toute céleste, toute astronomique; et s'il paraît y avoir quelque chose de la géographie de la terre, ce n'est que par des ressemblances de noms qui ont fourni l'occasion de les rapporter à certains pays. J'ai avancé que les anciens faisaient voyager les constellations, et que ces voyages extraordinaires étaient l'histoire naïve de leurs courses aériennes; je vais exposer l'histoire d'un voyageur infortuné , qui a laissé après lui les traces enflammées de sa route , et des monuments éternels de son imprudence et de sa chute : je vais raconter l'histoire de Phaéton.

C'est dans les vers enchanteurs d'Ovide qu'il faudrait lire cette histoire. C'est là qu'on voit le fils du Soleil le conjurer de lui confier son char; les vœux impatients du jeune homme, et les justes craintes de son père, forment Un combat intéressant. Mais le Soleil avait juré par le Styx d'accorder à son fils sa demande. Il cède à ses prières; il lui confie son char brûlant : Phaéton y monte le cœur palpitant de joie; il n'écoute point les instructions de son père, il s'élance en imprudent dans cette route dangereuse. Mais quand il est lancé dans la carrière , et que du haut des cieux il voit les constellations autour de lui, le globe sous ses pieds, l'effrayante immensité de l'espace , il se trouble et ne distingue plus les objets. Bientôt le Scorpion, qui étend devant lui ses bras hideux, l'épouvante et le fait frissonner. Ses chevaux, conduits par une main mal-habile, s'écartent de leur route ordinaire; ils errent dans les plaines du ciel,

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S élevant tantôt à une hauteur considérable, et tantôt s'approchant de la terre, qui se dessèche, et qui adresse à Jupiter les plaintes les plus touchantes. Le dieu qui tonne vers le pôle prend ses foudres , et il terrasse le jeune téméraire, qui, embrasé de feux, tombe dans XÉridan. Les héliades ses sœurs pleurent sa perte , et Cjcnus , son parent et son ami, est si touché de sa mort, que les dieux en ont pitié, et le changent en cjgne. Les bords de XEridan portent encore des preuves de cette aventure : le Cygne se promène encore sur ses ondes, et fait retentir les échos de ses sons plaintifs. Les héliades sont changées en peupliers, et leurs larmes se convertissent en ces gouttes consolidées, connues sous le nom di Ambre ou iHElectron , en mémoire ^Electra l'une d'entre elles.

On jugerait impossible d'imaginer que personne ait cru que cette histoire soit jamais arrivée : cependant les Grecs l'ont crue , et l'abbé Banier l'a également adoptée, en en retranchant, selon son usage, le merveilleux, c'està-dire en retranchant l'histoire elle-même. J^ avoue, dit-il , quil est difficile de ramener cette fiction a sa véri. table origine ; mais le fond n'en est pas moins historique, et il s'y agit de personnages très-réels, dont V antiquité nous a transmis la généalogie \ Et quelle généalogie! Phaéton est fils àw. Soleil et de Clyméne, de cette Cljniene qui est femme de Japet, être allégorique comme ses maris. Ou bien il est fils de Cêphale, qui est le Chien, et de X Aurore. Ou bien il est fils de Titon, fils de Cêphale ; et , X Aurore les ayant épousés tous les deux , comme chacun sait, celle-ci est la mère ou la grand'mère de Phaéton, Et là -dessus l'abbé Banier établit que Phaéton a régné précisément iSSa ans avant Jésus-Christ, et

'Tome IV, pag. i5i, édit. in-n.

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que Cécrops, roi d'Athènes, était son trisaïeul. Céphale, enlevé par l'Aurore , alla s'établir dans le Levant ; Phacton son fils régna peut-être en Epire , peut-être en Italie , peut-être en Prusse , car il y a un Eridan dans tous ces pays-là; mais dès qu'il est fils du Soleil, ou de Céphale, il est évident que c'est un être réel. En vérité, monsieur, Toilà à quoi se réduisent les raisonnements et les preuves de l'abbé Banier.

Et qu'on ne me dise point que les erreurs de l'abbé Banier ne prouvent rien, et qu'on est disposé à m'accorder que ceci est une fable; car on m'accorderait beaucoup plus qu'on ne croit. Les erreurs de l'abbé Banier sont celles de plus de vingt siècles; ce sont celles de Le Clerc, de Gautruche , et de tous les mythologues dont on nous enseigne les principes dans les collèges. Le faux système du trop savant abbé , que le fond de ces fables est historique, est le systèpie reçu jusqu'à présent, et le contraire de la vérité ; que ces fables ne sont que des fables. De plus, si l'on me dit qu'on a regardé ceci comme une fiction pure, on consent à ne pas admettre Phaéton dans l'histoire. Mais s'il n'a pas existé, ses trois pères et ses deux mères n'ont pas existé non plus, et nous ne pouvons les admettre dans la chronologie ; ni le prince Cjcnus son cousin, ni les héliades ses sœurs. Si nous examinons encore cette généalogie, toujours sur les preuves de l'abbé Banier, nous trouvons que Phaéton était petit -fils de Cécrops du côté des femmes, car Cécrops eut pour fille Hersé, mère de Céphale : mais si Céphale ni Phaéton n'ont existé , Céphale le chien et Phaéton le cocher n'ont eu ni aïeul ni trisaïeul.... Enfin il ne suffit pas de dire de chaque fable qu'elle est une fable; mais il faut dire quelle fable c'est , d'où elle est venue , et surtout expliquer ces prétendues histoires de tous ces personnages par une seule et même clef, puisque leurs

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filiations prouvent que c'est une seule et même histoire, une grande fable composée d'un millier d'autres.

Je l'ai dit, monsieur, le voyage de Phaéton est un voyage astronomique. Il est le cocAer céleste , selon tous les anciens ; le char qu'il conduit est le char céleste ; la fausse route qu'il prend est la voie lactée , au sommet de laquelle il est placé, et les personnages qu'il rencontre sont des constellations placées dans la voie lactée : le scorpion qui lui fait peur, le cygne son cousin et son compagnon , les hyades ou héliades , dont l'une set placée à son pied sur la corne boréale du Taureau, et une autre sur la corne australe; et enfin lejleuve céle.'ite, VÉridan, qui se couche avant lui , et dans lequel il va tomber en se couchant lui-même.

Cette explication se trouve mot à mot dans Claudieh ^. « Un manteau , dit- il , couvre les larges épaides de Phaé- « ton : monté sur le char de son père, il embrase ses ha- « bits azurés de ses propres feux : l'urne étincelante qui « appuie son sein est un monument de sa gloire ,• car « Titan a mis dans l'Olympe les preuves de la douleur « qu'il éprouva , le vieillard changé en oiseau , et ses •< sœurs changées en arbres , et le fleuve où elles lavèrent ■< son cadavre. Le Cocher est fixé maintenant sur le pôle « glacé ; les Hyades suivent encore les traces de leur « frère , et le cercle de lait baigne les ailes étendues du '< Cygne son ami. Cependant l'Éridan étoile erre en dé- « tours sinueux vers le midi qu'il arrose, et lave à flots « brillants le pied dHOrion, si redoutable par son glaive. « UEridan , le Rheidan de la Prusse, le Rhodan des Gaules, est un nom générique des fleuves du primitif R , Rhé, rouler, couler, courir; et voilà pourquoi il y a plusieurs Eridans chez les anciens. Le A^^^V surtout , des

' ClAUDIAN. , D£ 6 Coi<$. HoNOR.

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bords duquel sont venues ces histoires astronomiques, portait le nom à'Éridan. Dionysius dit que \Eridan prend sa source dans les Pyrénées : ce fleuve céleste est encore appelé Keltès, Gion, Océan. Le fleuve du ciel fut, pour chaque pays qui reçut cette fable , le principal fleuve de ce pays; et voilà encore la raison pourquoi la fable astronomique se trouve surchargée d'une fable géographique. Ici c'est XÈridan de Prusse qui a fait la fable de l'ambre , des cygnes et des peupliers , parce qu'il y avait beaucoup de cygnes sur ses eaux , que ses rivages étaient bordés de peupliers , et que la gomme qui en découlait se figeait en larmes. On trouve encore aujourd'hui \ ambre, Y électron des Grecs , les larmes diElectra , sur les bords de la mer Baltique.

Je suis obligé, monsieur, de faire voir ici comment l'on a composé la chronologie que nous avons, et comment, à force de savoir et d'érudition, l'on avait dénaturé pour si long-temps toutes les notions historiques. L'on a suivi partout la méthode fautive que je viens de relever. On pose en. fait l'existence d'un roi quelconque, comme qui dirait Cécrops , qui se trouve ici sur notre chemin , et qui est l'aïeul d'Orion. On ne s'arrête point à cette circonstance allégorique , que Cécrops avait deux corps, et qu'il était serpent de la ceinture en bas; on se borne à dire que cette circonstance est une fable , et cette découverte n'est pas merveilleuse. Mais les marbres de Paros ont inscrit le nom de Cécrops^ ils ont fixé l'âge qù il a vécu : voilà une vérité historique. Dès-lors ses trois filles ont existé; à la vérité leur histoire est ridicule; Minerve leur avait confié la garde du cocher céleste, du petit Erichthonius (c'était le nom du cocher chez les Athéniens : comme il était bancroche, il inventa le chariot^ : elles ouvrirent la boîte où était renfermé Erichthonius ; mais il leur fit tant de peur, qu'elles montèrent sur une

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tour toutes les trois, et se jetèrent en bas. 11 n'y a qu'à retrancher la table, ce qui reste est évidemment une vérité. Disons que le Petit - Poucet n'était pas petit , que l'Ogre qui devait le dévorer n'était pas un géant , que les bottes de sept lieues signifient que l'Ogre était léger à la course, et nous aurons une histoire très-véritable.

Une fois les trois filles reconnues, voici comme on raisonne : nous savons positivement le temps où Cécrops a vécu , donc nous savons le siècle où vécurent ses filles. Mais Hersé, l'une d'elles, quoiqu'elle se fût jetée de la tour en bas, avait épousé Mercure. Cela nous sert à prouver en quel temps vécut Céphale leur fils , qui fut enlevé par \ Aurore^ c'est-à-dire quHlalla régner dans V Orient; et enfin nous saurons en quel temps vécut le fils de Céphale, le célèbre Phaéton^ qui alla régner dans l'Occident 5 il dut régner l'an iSSa avant Jésus-Christ, et près de 4oo ajis avant la guerre de Troje '.

Cependant Céphale eut un autre fils , à ce que disent les habitants de Ccphalénie =^; il se nommait Céléus , père (^Arsésius, grand-père à^ Ulysse; et, en supposant les générations de trente ans, Phaéton et Céléus son frère n'auraient pas vécu 4oo ans avant la guerre de Troye, mais seulement 90 ans, première absurdité; et Ulysse se trouve descendu en droite ligne du chien céleste , de Mercure et de Cécrops, moitié homme et moitié serpent; et le Coclier céleste est son grand-oncle.

C'est ainsi, monsieur, qu'est écrite toute l'histoire grecque; voilà la base et la marche constante de sa chronologie. Qui voudrait prendre la peine d'en faire un tableau comparé y trouverait ces disparates révoltantes.

' Banier, la Mythologie expliquée, tom. iv , pag, i5i.

* Les Céphaléniens firent cette fable sur le rapport de leur nom avec celui de Céphale. Je n'ai presque plus besoin de faire observer ces ressemblances.

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La raison ert est qu'on a constamment pris une fable poui' point de comparaison avec les autres fables. Les uns ont établi leur calcul sur les premiers rois pour descendre à la guerre de Troye, dont ils ont fixé la date certaine; les autres sont partis de la date certaine de Troye pour calculer, en remontant, l'âge des premiers rois. Ils n'ont pas fait attention que tous ces princes grecs qui assiégèrent Troye ont une généalogie pareille à celle d'Ulysse : généalogie fausse, et, puisqu'il faut dire le vrai mot , purement astronomique.

Une autre cause de l'erreur , c'est qu'on a vu que tous ces personnages étaient parents et alliés les uns des autres, et avec une telle connexité, que toute la masse des héros grecs ne forme réellement qu'une seule famille. Il s'établissait dans l'esprit non un synchronisme général et complet, mais une foule de synchronismes particuliers qui faisaient illusion. En effet,, le Cocher ^ le Bonifier^ et Persée, et Thésée, et les autres héros de la sphère, sont évidemment parents les uns des autres; leurs enfants sont cousins-germains : de leurs mariages il naît des alliances, comme de leurs aventures il naît des guerres et des combats. On a conclu de l'existence des uns à l'existence des autres. Si Thésée a vécu, on ne peut douter de l'existence de Pirithoûs, son ami, ni de celle ^ Hippolyte, son fils, quoique les anciens nous disent c\vx Hippoljte est le Cocher céleste, qu'une Baleine fit périr, et qui ressuscita quelque temps après sous le nom de Firbius, deux fois homme : c'est Esculape, ou le Serpentaire, qui fit ce prodige ; car celui-ci se couche quand Phaéton se lève , et il lui cède sa place dans le ciel.

Je crois avoir montré , monsieur , qu'il faut raisonner tout autrement ; que tant d'êtres purement allégoriques sont une preuve que leurs pères , leurs enfants , leurs cousins sont allégoriques comme eux, et que, ces person-

nages figurés entrant comme partie essentielle dans un système figuré, tous les personnages et tous les animaux de ce système sont purement imaginaires. Je dis tous, et absolument tous ; car que ferait un roi réel au milieu de ces fantômes; et quels combats pourrait-il livrer, quels mariages pourrait-il former avec de pures imaginations ?

Le système des synchronismes , sur lequel de très-savants hommes ont établi la vérité de la chronologie qu'ils ont faite, est donc souverainement illusoire; d'abord parce qu'il est faux, et que pour un synchronisme qu'ils établissent , il y a dix anachronismes qu'ils sont forcés d'éluder ou de retrancher despotiquement , en disant que les anciens se sont trompés. Ce qu'ils ne peuvent expliquer est une fable ; ce qu'ils croient avoir arrangé est une vérité. Mais , de bonne foi , sont-ils les maîtres de cette histoire , pour l'élaguer et la dépecer à leur gré; et la croirai-je mieux, parce qu'ils l'auront refaite ?

11 est évident en effet qu'en dénaturant ainsi ces traditions antiques pour les recomposer, on faisait une autre histoire ; que, puisque c'était des modernes qui l'arrangeaient, ce n'est plus l'histoire ancienne , mais la leur; et que, puisqu'ils en ont fait chacun une, je ne sais auquel entendre. Aurait-on osé travestir ainsi des annales et des origines réelles ; et les peines infinies qu'ont prises un nombre infini de savants pour expliquer la mythologie ne prouvent- elles pas qu'ils la regardaient, malgré eux, comme une fable ?

D'ailleurs n'est-ce pas un faux raisonnement que de prouver d'abord l'existence d'un roi par celle d'un autre, et puis celle du dernier par l'existence du premier? C'est stipposer ce qui est en question; car il faut commencer par prouver au moins la réalité de l'un des deux. C'est dire que cette histoire est vraie, parce que les person-

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nages dont elle parle sont vrais, et que les personnages sont réels, parce que l'histoire est certaine. On pourrait, avec cette fausse méthode, faire une histoire très-suivie de toute la bibliothèque des romans que brûlèrent la nièce et le curé de Don Quichotte. Il n'y aurait qu'à retrancher les fables , et ce qui resterait serait la vérité. On réduirait les géants à la taille ordinaire : on dirait que les chevaux ailés et les hippogriffes sont des vaisseaux; on nierait tout simplement les enchantements et les prodiges ; après quoi l'on aurait des mariages, des parentés, des synchronismes entre les Amadis , les Roland, les Lancelot et les Gauvain.

Il y a donc, monsieur, une règle de critique plus sûre que celle qu'on a suivie jusqu'à ce jour ; c'est que pour bien entendre une histoire quelconque, il faut la lire telle qu'on l'a reçue ; il faut donc conserver la mythologie tout entière , copier tout , jusqu'aux plus petits détails , surtout lorsque les historiens et les poètes se sont accordés à les conserver ; et la clef qui servira à expliquer ces fables doit être une , et s'appliquer aux plus petits détails, aux faits comme aux héros, aux aventuriers comme aux aventures. Cette clef, c'est l'allégorie.

Si j'avais commencé, monsieur, par dire que l'histoire grecque est fausse dans toutes ses parties jusqu'à la guerre de Troye inclusivement, on aurait crié au paradoxe; et j'ai même été obUgé de n'arriver que pas à pas à cette vérité. A présent qu'elle est sur le point d'être démontrée, on me dira que je prends une peine inutile; qu'on savait bien que la mythologie est un tissu de fables ; qu'aucun homme sensé n'y ajoute foi; que Farron appelle cette époque celle des temps fabuleux , et que tout ce travail scientifique n'aboutit à rien , puisqu'il ne sert qu'à prouver ce qu'il est assez inutile de savoir.

D'abord , monsieur , j'aurai occasion de montrer que

ce travail est d'une utilité assez importante pour cette classe d'hommes qui aiment à pénétrer dans les temps antiques , à remonter à ces périodes reculés dont la mémoire s'est perdue. Cette curiosité même est naturelle à tous les hommes. Il y a dans l'antiquité des âges je ne sais quelle ohscurité vénérable que nous aimons à percer. Il nous semble que nous agrandissons l'espèce humaine en reculant son origine. Nous désirons de savoir comment ont commencé les Egyptiens, les Babyloniens, et ces peuples orientaux dont la longévité nous étonne; et ce qui prouve que ce désir n'est point méprisable , c'est qu'il se montre avec plus d'ardeur dans le siècle de la philosophie , et que jamais on n'a fait de plus beaux efforts pour remonter aux peuples antérieurs , que ceux qui ont été faits de nos jours. Vos heureuses découvertes, monsieur, ont réveillé notre curiosité. Le respect qu'elles ont inspiré pour ces peuples qui ne sont plus , et dont le nom même paraît enseveli dans de profondes ténèbres, nous fait désirer de les connaître de plus près. Nous trouverions je ne sais quelle douceur à voir quelques vestiges de ces peuples perdus , comme les voyageurs contemplent dans les déserts de l'Arabie les inscriptions inconnues qui sont gravées au pied du mont Sinaï. Celui qui , dans les vastes déserts de la Sibérie, et loin de toute habitation humaine, voit des traces de cités et les preuves d'une population antique , éprouve sans doute une émotion intérieure; il gémit sur les révolutions des peuples; d'un œil inquiet il cherche autour de lui, comme pour interroger tout ce qui l'environne ; il n'y voit qu'une désespérante solitude.

Les fables grecques ont été sans doute regardées en partie comme des fables : il y en a de très-ingénieuses, et elles amusent nos loisirs ; il y en a d'atroces et de barbares, etl'on n'en avait pas indiqué la raison. Si on les re-

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gardait, en entier comme des fables, pourquoi s'est-oti obstiné à garder les héros et les rois ? Pourquoi n'a-t-on pas déchiré ces premiers feuillets ridicules ? et pourquoi avons-nous appris par cœur cette fausse chronologie, qui fait la base de nos études , et qui nous sert de modèle de comparaison avec les chronologies tout aussi fausses des Égyptiens , des Babyloniens , des Phéniciens , des Chinois ? Nous avons mille volumes destinés à établir la vérité de ces chronologies et à les commenter.

Il est si vrai, monsieur, que Von n'a pas cru que la mythologie fut toute fabuleuse, que Newton a fondé sa chronologie sur l'histoire des Argonautes; que le savant, l'étonnant Fréret lui-même s'est efforcé d'en établir les synchronismes ; que tous nos livres d'histoire commencent par ces contes ; et que peut-être la plupart de ceux qui me lisent sont encore persuadés de l'existence d'Agamemnon et de Ménélas , du vieux Priam et du vaillant Hector.

Si l'on regardait la mythologie comme un recueil tout fabuleux , pourquoi s'est-on récrié contre les savants qui, de nos jours, ont annoncé que ce recueil était allégorique? On a repoussé le flambeau qu'ils apportaient; on a cherché à renverser leur système par des plaisanteries ; et cette paresse de réflexion qui nous porte à garder l'erreur que nous avons , pour la peine de nous en dépouiller, semblait donner plus d'attachement à ces fables. Ce sont des fables pourtant , et ce n'est que par l'allégorie qu elles peuvent être expliquées ; et l'allégorie doit les expliquer toutes , et les faire accorder les unes avec les autres.

Je vous avoue , monsieur , que le regret de voir se perdre une vérité aussi féconde , est le motif qui ni'a porté à vous communiquer le fruit de mes études particulières. Je ne les faisais que pour moi ; mais quand j'ai

VU le discrédit général où tombait cette vérité j'ai cru qu'il fallait encore la rappeler, ne ffit-ce que pour prendre date et pour l'empêcher de presciire.

Elle a besoin d'être appuyée encore de quelques preuves ; et cette histoire grecque ne doit pas être attaquée mollement. Permettez-moi donc, monsieur, de donner de nouveaux exemples de son évidente fausseté: l'amour du vrai qui vous anime vous portera , je m'assure , à excuser mon obstination.

Je suis avec respect, monsieur,

Votre , etc.

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