LETTRE VI
Histoire astronomique de Persée. Chaque constellation a fourni à un grand nombre d'histoires. Exemple tiré de la constellation du Cygne. Pourquoi l'on a cru que tous ces faits s'étaient réellement passés sur la terre. Histoire du sanglier d'Eiymanthe. Il y eut des voyages célestes à la fois et terrestres. Réflexions sur le génie des anciens tourné vers l'allégorie , sur son usage et sou abus. Utilité de ces recherches.
Monsieur, il y a peu de héros aussi célèbres que le vaillant Persée , peu d'histoires aussi bien prouvées que celle de ce brave cavalier. Sa généalogie antique remontait en droite ligne à Inachus , fleuve de l'Argolide, qui fut père de la célèbre vache lo, ou Isis , de laquelle Persée descendait en droite Hgne. Mais son origine, déjà illustrée par les amours de Jupiter avec lo, son aïeule au neuvième degré, acquit un nouveau lustre, en ce que Jupiter ne dédaigna point, environ deux cent cinquante ans après, de rechercher les faveurs de la belle Danar y à laquelle notre héros dut la naissance.
l6o I,ETtRES SUR LHISTOIRE PRIMITIVE
La vache lo avait eu pour propre frère le fleuve Phoronée; elle eut pour fils Epaphus, qui bâtit la ville de Memphis en Egypte. Il est vrai que les distances sont un peu considérables, et que cette ville semble devoir être beaucoup plus ancienne ; mais ces contradictions ne doivent pas nous arrêter ^. Epaphus se maria avec Libye, qui donna son nom à la Libye ; en sorte que le bon Inachus, qui avait, dit-on , retiré les Grecs de la vie sauvage, eut de si beaux succès, qu'il put voir son petitfils bâtir la capitale de l'Egypte , et régner encore sur l'Afrique.
Le reste des origines de Persée répond à ce beau commencement ; et comme les historiens savent positivement en quel temps vivait lo, il est évident qu'ils ont pu calculer en quel temps vivait le brave Persée, qui en était évidemment descendu.
Pour parler sérieusement, monsieur, les origines de Persée sont fabuleuses jusqu'à la fin. Il est fils de Jupiter, comme tant d'autres héros du planisphère: son histoire est dans le planisphère aussi ; et , comme il tient néanmoins sa place dans la chronologie grecque , dans ïa liste des princes d'Argos, j'ai choisi cet exemple frappant pour montrer que cette histoire ne s'est jamais passée que dans le ciel, où nous pouvons la lire encore.
Près de la région sublime du pôle , les anciens placèrent, comme je l'ai déjà observé, un roi, une renie, leur fille et leur gendre ; c'est ce gendre qu'on a appelé le Cavalier, ou Persée en oriental, à cause du cheval Pégase , qui est auprès de lui.
Céphée, qui est le roi, était fils de Jupiter : il avait le
' Selon Diodore de Sicile , c'est Uchoreus , huitième descendant d'Osymandué, qui bâtit Memphis. Selon d'autres, ce fut Menés, premier roi d'Egypte. Selon la vérité, on ne sait rien du tout du fondateur de Memphis.
DE LA GRÈCE. l6l
visage noir ; il avait régné , disait-on , en Ethiopie. Cassiopée son épouse , qui est assise auprès de lui sur un trône doré , a les bras étendus en croix ; et les astronomes anciens observent que les étoiles de cette constellation , qui sont en petit nombre , étaient disposées en forme de tau ou àe croix égyptienne. Quand on dessina la figure d'une reine sur cet astérisme, on lui plaça les bras en croix ; c'est l'unique raison de cette singularité. Cassiopée tient à la main une palme, ce qui annonce encore une princesse africaine ou phénicienne. Il y a lieu de croire qu'elle avait aussi le visage noir. Le traducteur d'Aratus dit que, quand la lune est dans son plein, Cassiopée a le visage affreux , horrida vultu ; c'était la couleur du visage foudroyé de Sémélé, qui n'est autre chose que cette même constellation i. Enfin Cassiopée, tournant avec le pôle , plonge la tête dans la mer , comme je l'ai déjà dit. Si l'on veut savoir pourquoi elle endure ce supplice , on l'apprendra dans Hygin ^ ^ qui nous dit qu'elle avait osé se vanter d'être plus belle que les Néréides : « Elle descend dans l'eau la tête la première comme un « plongeur, dit Aiatus; mais pouvait-il ne pas lui arriver « de grands maux , d'avoir osé se comparer à Doris et « à Panope "^ » On peut se ressouvenir que Calisto ou la grande Ourse n'avait pas voulu se baigner avec les Nymphes , car elle ne plonge jamais dans la mer : voici une autre femme qui ne met que la tête dans l'eau \ ce son t les Nymphes encore qui en sont la cause. Gomme il n'y a jamais eu de Néréides avec qui les reines aient pu avoir de pareilles disputes , cette petite histoire n'est sûrement jamais arrivée , et l'on ne peut nier qu'elle ne soit astronomique.
Perpendiculairement au-dessous de Cassiopée est sa
' Nonn. DioMS, liv. 8 , in fine.
" Cœl. AsTR. POET., liv. a.
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fille Andromède ; elle a les bras étendus et fixés à des rochers auxquels elle est enchaînée. Dans le planisphère ancien, l'on peignait ces rochers, et nous les avons conservés dans le nôtre. Un poisson énorme dont le corps écaillé se recourbe en replis tortueux , est prêt a la dévorer:
Intentans morsum, similis jara jamque tenenti.
Son vaste corps pèse sur les flots ^ Cette Gorgone hor. rihle porte la terreur dans le sein de la belle Andromède 2. Le Poisson Boréal, dont il s'agit ici, occupe près de quinze degrés dans le ciel, et par conséquent il pouvait avoir quinze ou vingt pieds de long. Il était peint la gueule béante : il est porté sur les ondes agitées au pied du roc Austral, auquel Andromède est attachée ; il est prêt à la saisir au milieu du corps. Je ne puis me dispenser de relever toutes ces circonstances.
Enfin auprès de ces constellations est celle d'un héros qui a trente pieds de hauteur. Il porte en tête un casque avec les ailes de Mercure ; il en a les talonnières aux pieds; on ne voit pas son visage qui est tourné ; sa main droite tient un glaive nu , et , selon quelques anciens , une faux ou un sabre recourbé ; de la gauche il tient une tête hideuse hérissée de serpents qu'il tourne vers les rochers à!^ Andromède , et dont la vertu est , en effet , de pétrifier tous ceux qui la regardent. Ce héros est Persée; il devient amoureux de la belle princesse, et, planant dans les airs , à l'aide de Pégase , il combat la Gorgone terrible , lui coupe la tête d'une main , et prend cette tête de l'autre ; il demande Andromède en mariage , et elle lui est accordée.
Certainement cette histoire est écrite en caractères
' Manil. AsTRON.,liv. i.
* Ibid. Fugiendaque Gorgonis oia.
DE LA. GRECE. t63
brillants dans le ciel : il n'y a guère d'apparence que ces choses-là soient airivées sur la terre. Cependant, comme il ne faut point laisser de doutes , j'examinerai dans un moment si ces beaux faits sont réels.
En attendant , on ne peut nier que si nous voulions faire une histoire astronomique de cette famille , no?is la ferions comme elle est ; et, copiant les peintures pour les mettre en tableau , nous aurions une histoire aérienne. Ajoutons que lorsque Persée eut coupé la tête de Méduse, Tune des Gorgoiies, il en sortit deux constellations, V Aigle et le cheval Pégase. Yl Aigle est nommé dans Hésiode Chrj'saor, et ce personnage étrange, né d'une tête de poisson coupée, a donné la torture à tous les interprètes. Voici ce que dit Hésiode : Chrysaar fut ainsi nommé parce qiûil portait dans ses mains fidèles une epée d'or; il s'est envolé de dessus la terre sa mère ^ et il est arrivé parmi les Immortels ; il habite le palais de Jupiter, et porte son tonnerre et sa foudre ^.
Peut-OTi méconnaître ici \Armiger de Virgile , qui porte les armes de Jupiter , qui s'est envolé de dessus la terre, qui habite le ciel, l'Olympe constamment appelé le palais de Jupiter et des dieux .»* Chrysaor e&t donc \ Aigle, constellation voisine de Pégase son frère, ailé comme elle , et qui s'est aussi envolé dans le ciel 2. Cette
' Hésiod. Théog. , v. a8o.
* Il faut une note pour achever l'explication de cette fable. Les constellations ont toutes divers noms : quelques-unes ont changé de lîgure en changeant de pays; enfin la figure de quelques-unes peut porter divers noms , selon qu'elle ressemble à des objets différents.
L'aigle porte des armes d'or; il est ap])elé Ahmiger : voilà ce <ju'on ne peut nier. Mais cet aigle est celui de Jupiter, de ce Jupiter ALITE TECTUS dout parle Mauilius. C'est donc de la foudre qu'il est armé:
Fulmina missa refert , et cœlo militât aies.
MANtt., liv, 5.
Mai* ce qu'il i)orte est aussi une flèche ; c'est la flèche qui , lancée
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histoire est donc astronomique dans toutes ses parties, comme celles que j'ai déjà citées. Il me reste à examiner si, avant qu'on la mît dans le ciel, elle n'était pas déjà arrivée sur la terre.
Mais , premièrement , on ne peut pas dire que les Grecs postérieurs à Persée aient mis son histoire dans les astres, par la raison que la sphère était peinte et décrite telle qu'elle est long-temps avant l'époque où l'on place Persée. La sphère est ou égyptienne ou orientale ; les Grecs l'ont reçue , et n'y ont rien mis du leur.
On sera donc réduit à dire que les Grecs , voyant un cavalier qui tuait un poisson et délivrait une princesse , y reconnurent un de leurs princes. Mais il y a tant de ridicule à soutenir cette idée , et tant de raisons pour en prouver la fausseté , que tout mon embarras est de savoir par laquelle commencer.
D'abord il est impossible que de telles choses soient
par Hercule, tue Péricly mène métamorphosé en aigle: c'est encore celle qui délivre Prométhée, dont un aigle ou un vautour dévorait le foie.
Enfin ce sont des armes d'or , c'est une épée d'or ; ce nouveau sens lui vient de ce que aor , qui signifie foudre , signifie aussi épée en oriental; chrus veut dire jaune, éclatant, couleur d'or. Voyez Pagninus sur ces deux mots. Chrus-aor signifie donc également épée d'or et foudre d'or; il était donc permis aux peuples allégorisants de faire de ce Chrusaor un personnage; il n'avait pas encore été reconnu. Et de combien d'autres pareils la mythologie est-elle pleine? Par exemple, cette flèche dessinée par Bayer, d'après un monument ancien , ne ressemble pas mal à une bêche ou louchet : elle en portait aussi le nom ; on l'appelait, dit le même Bayer, vectis ou fossoBiuM. Elle peut ressembler encore à un gouvernail; on l'appelait TEMo MERiDioNALis. Ccs noms sl étrangement différents des autres ont donné lieu à d'autres fables.
Il y a dans les histoires mythologiques beaucoup de flèches lancées par Hercule, par le Sagittaire, par Apollon, par Diane, par Céphale, par Atalante. Dans le Planisphère il y a trois flècles célèbres; celle d'Hercule au nord, celle du Sagittaire dans le zodiaque , celle que l'on plaçait au pied du Centaure ou Minotaure. Ces trois flèches servent à expliquer beaucoup de fables.
DE LA GRÈCE. l65
arrivées 5 qu'un roi ait exposé sa fille sur le bord de la mer, pour la faire manger à un poisson; que ce poisson ait eu l'instinct de sortir de l'eau pour dévorer la princesse, ou que Neptune le lui ait ordonné, et qu'un jeune prince , monté sur un cheval ailé, ait délivré cette infortunée victime , et coupé la tête du poisson. Pour faire adopter cette histoire, il faut la dénaturer, et dire que le cheval était un vaisseau ; que les poissons étaient des princesses , et que Persée n'était pas un cavalier , mais un chef d'escadre ^. Et voici la différence qu'il y a entre mon explication et la leur; c'est que, pour faire leur histoire, ils sont obligés de tout changer, et que pour mon explication il faut tout conserver; que sitôt qu'ils trouvent quelque chose d'absurde , ils le nient, et qu'au contraire je le garde ; et que souvent il n'est rien de si petit qui ne me serve , parce que je le trouve dans le ciel. Ils font donc une autre histoire , au lieu que je conserve scrupuleusement celle qui nous a été transmise ^.
C'est l'explication de l'abbé Banier.
* Par exemple , dans cette histoire , il y a vingt circonstances qui sont absurdes , considérées historiquement, et qui deviennent vraies et nécessaires , si l'on veut bien ne pas y chercher tant de finesse , et porter les yeux sur le globe céleste.
On est embarrassé du cheval Pégase , et je ne le suis point , parce qu'il est dans le ciel auprès de Persée et d'Andromède.
Ou ne sait ce que sont ces horribles Gorgones que Persée combat ; et moi qui vois que Manilius et les autres appellent les poissons célestes les Gorgones ; que la baleine est une Gorgone, selon eux ; que les Gorgones habitent près des Hespérides qui sont au Pôle , comme je l'ai dit; qu'elles sont filles de Phorcus, dieu marin, et de Kéto la baleine; qu'elles sont trois, comme il y a trois poissons célestes ; que l'œil de la Gorgone est dans le ciel , selon Nonnus , et qu'elle y forme une constellation , je conclus que ces circonstances sont purement astronomiques. On dit que la Gorgone avait la tête hérissée de serpents , et je vois que sa tête, que tient Persée, est hérissée de serpents.
Le cheval ailé, amené dans la Grèce, ne servit qu'à Persée et à Bellérophon. Historiquement, ce%ont deux folies au lieu d'une; astronomiquemcnt, Bellérophon est un héros céleste qui combat la ki-
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Cette histoire n'est donc pas arrivée ; mais quand on pouiTait en dévorer l'absurdité , il est impossible encore qu'il soit arrivé à Persée une aventure tout justement conforme à un tableau qui est dans^le ciel j que son cheval, son casque, son épée , ses talonnières, son bouclier, ses trois poissons, sa femxne , et son beau-père, et sa belle mère , se trouvent là comme par esprit de prophétie , et qu'on ait autrefois dessiné dans l'Orient des figures qui devaient convenir un jour à un prince d'Argos d'une manière si parfaite.
Et puis , l'histoire même de ces personnages est absurde , si on en considère les héros. Céphée était roi A' Ethiopie, Persée était prince èiArgos , et l'aventure du poisson se passa à Joppé en Phénicie. Voilà des distances bien considérables, surtout dans un temps où la marine était si peu avancée. On était menacé d'un déluge , dit cette histoire ^ ; Céphée consulte l'oracle , qui ordonne d'exposer Andromède sa fille à un poisson. Le roi va mener sa fille bien loin de là en Palestine, et, comme par enchantement , l'héritier du trône d'Argos , un prince grec , arrive pour la délivrer, monté sur un eheval ailé; et, après ce glorieux exploit, le cheval s'envole au ciel ,
maïra, la chèvre étincelante , et qui tombe de cheval, parce qu'il se couche avant le temps où le cheval ailé se lève , ou que le cheval ailé se couche dans le temps où le cavalier qu'il portait comptait sur lui , ce qui revient au même.
On dit que, pour qu'il pût combattre la chimère, Pluton avait donné à Persée un casque qui le rendait invisible , aeïdos en grec. Historiquement, c'est une fable; astronomiquement, c'est une vérité. La tête de Persée n'a point d'étoiles , dit Hygin ; elle était tournée, et l'on ne voyait que le derrière du casque; elle était donc invisible : voilà pourquoi l'on disait que ce casque s'appelait aeïdos , et qu'il avait été donné à Persée par Aeïdès, qui, comme on sait, est Pluton.
Quand une fois on a la clef de ces histoires, tous les détails viennent se placer d'eux-mêmes pour servfr de preuves.
' C'est qu'on allait entrer sous le signe du verseau.
où il est toujours resté depuis. Et comme Céphée est fils de Jupiter, et que Persée l'est aussi, ils étaient frères de père, et Persée épousa sa nièce, qu'il ne connaissait pas. Les amours de Jupiter en Ethiopie et en Grèce sont visiblement des allégories , et les enfants d'un tel père ne sont pas des êtres réels.
Je ne saurais aller plus loin , monsieur 5 c'est une occupation si rebutante que de combattre des chimères! Il n'y a que le désir d'établir une vérité utile qui puisse en faire dévorer l'ennui. Mais enfin il résulte de ce que je viens de dire que l'histoire de Persée est vraie dans tous ses détails, si on la lit dans le ciel; qu'elle est fausse dans toutes ses circonstances , si on veut qu'elle se soit passée sur la terre.
Ainsi disparaîtraient successivement toutes les histoires de la mythologie , si l'on prenait la peine de les discuter. Nous verrions , monsieur , tous les personnages de la sphère fournir chacun un contingent immense : car ils n'ont pas donné naissance à une seule histoire. Le bouvier a fourni celles de Lycaon, ôi! Icare y de Philomele , fils de Plutus , du bon Eumée , le fidèle serviteur d'Ulysse , avec le chien qui reconnut son maître. Le cocher a donné celles àePhaëton, àiÉricKthonm5, d'Athènes, de il/)'/'?^/, violas, diOrsiloque, prince d'Argos; d^Amphiaraiis, de Bellérophon , dillippolytey de Salmonée , d^Olenus , fils de Vidcain et père à'yEga et d'Hélice , de la chèvre et de l'ourse. La belle Andromède délivrée par Persée est la même qaHésione, fille de Laomédon, roi de Troye. Ce prince reçut ordre de l'attacher à un rocher , pour qu elle y devînt la proie d'un monstre; V Hercule céleste tua le monstre marin, et délivra la princesse. Il y a eu six princes Cycnus; quatre d'entre eux ont été métamorphosés en cygnes. Je m'arrête un moment ici parce que je trouve l'occasion de
l68 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE donner une preuve de ce que j'ai avancé, qu'une constellation a fourni souvent à plusieurs histoires. La raison en est que chaque peuple fit la sienne; que pour chaque peuple , une ou plusieurs constellations furent leurs premiers rois, leurs héros, leurs demi-dieux, leurs protecteurs , auxquels on dressa des autels. Cet usage venait des Egyptiens , qui , dans chaque ville et dans chaque tribu , adoraient l'animal céleste ou le personnage allégorique , le Décan , qui présidait à cette ville et à cette tribu. La mythologie grecque n'est au fond que la mythologie égyptienne transplantée : les dieux sont égyptiens, et sont pius dans le zodiaque où courent les planètes. Les premiers rois d'Egypte et les premiers rois de la Grèce sont dans le ciel; les Grecs adoptèrent ces fables, en traduisant les noms égyptiens en leur langue , et la collection de toutes ces histoires a formé la mythologie. On ne doit pas être surpris si tant de personnages, pris sur la même tapisserie, sont parents les uns des autres , et si , chaque peuple ayant ces figures allégoriques dans ses temples , nous avons un si grand nombre d'histoires toutes semblables.
J'ai parlé , monsieur , du Cjcnus parent de Phaéton , qui mourut de chagrin en voyant la chute déplorable à\\ cocher. Comme le cocher tombe dans XÉridan , et que le Pô avait ce nom , on dit que Cycnus avait régné en Lomhardie^ P^js arrosé par XEridan.
Un autre Cjcnus , fils de Mars , eut le malheur d'avoir à combattre contre Hercule. Le héros , monté sur le cheval Arion^ fils de Neptune, en devint aisément vainqueur. Cette fable est tirée du voisinage de ces trois constellations boréales, le cjgne, le petit cheval et Hercule agenouillé , armé de sa massue et couvert de sa peau de lion.
IL y eut un autre Cycnus qui combattit avec beaucoup
de valeur contre Achille lors de la guerre de Troye. Il était invulnérable : en vain Achille l'accable de ses dards, ils ne font que l'effleurer. Enfin le héros le jette par terre; il lui presse le cou de ses genoux robustes, et l'étouffe. Achille allait le dépouiller , mais il ne trouva que des armes vides, et Cycnus s'envola métamorphosé en cygne. Celui-ci était fils d'Apollon.
Que dirai-je de celui qui régnait en Thessalie dans le beau vallon de Tempe, sur les bords du lac Hyriès "^ Hyriès était son père. Cycnus, jeune homme valeureux, avait dompté des oiseaux ^ un lion furieux, un taureau farouche ; il demande une récompense; on la lui refuse; ■ il se précipite dans la mer , et il est changé en cygne. Estce par hasard que cette fable s'accorde avec l'histoire du Ciel, où le cygne, en se levant , fait disparaître successivement le taureau, le lion, le vautour et l'aigle , et finit par se précipiter lui-même dans la mer ?
Voilà donc, monsieur, une preuve que l'on faisait dans chaque pays une fable sur chaque constellation; d'où il suit que la collection des histoires n'est que la collection de ces fables; et que si nous trouvons toutes nos histoires réunies en un seul corps, c'est que toutes les fables ne faisaient qu'un seul corps.
Comme les mythologues qui existaient avant Homère, et que nous honorons du nom d'historiens, avaient réuni toutes les origines grecques, on y voit aujourd'hui ime multitude d'histoires astronomiques, toutes celles que chaque peuple avait faites. On les avait reçues sans doute du dehors; mais, en traduisant en grec les noms étrangers , on fit des allusions à telle ville ou à tel pays, dont les noms pouvaient avoir quelque rapport avec les noms étrangers. Ainsi les fables où il est question de ■vaisseau , nommé en oriental Thbé^ ces fables furent rapportées à Thèbcs. Ces jeux de mots abondent dans
170 LETTRES SUR L HISTOIRE PRIMITIVE l'histoire grecque. On greffa donc histoires sur histoires, et la géographie du pays vint associer ses noms avec les noms des divinités et des héros; ce qui, joint à l'entrelacis de ces fables, qui se mêlent les unes avec les autres, les a rendues inextricables jusqu'à ce jour. En attendant que de plus profondes recherches mettent chaque fait astronomique à sa place, je dois, monsieur , prouver la nécessité de ces recherches , et achever la démolition du palais enchanté; il me semble que déjà il tombe en ruines de toutes parts.
Entre les fables astronomiques, où, selon l'usage, la géographie joue aussi son rôle, il y en a une qui n'est pas longue, mais qui appuie solidement tout ce que j'ai avancé jusqu'ici. Quoique l'aventure se soit passée dans le ciel, on l'a transportée sur la terre. Cet usage constant des anciens est une des causes de l'erreur où l'on était que ces histoires étaient vraies. Pouvaient - elles ne pas l'être,, puisque l'on disait positivement en quel pays elles s'étaient passées ? Cette raison n'est pas excellente; mais on s'en contentait alors. Les Grecs se trouvèrent dans des circonstances qui ne leur permettaient pas de les examiner; la religion avait consacré toutes ces fables : on ne doutait point de l'existence d'Hercule, puisqu'il avait des autels; ni de celle de Castor et Pollux, dont les étoiles favorables servaient de guides aux matelots ; ni de celle â! Andromède , car les sacristains du temple de Joppé montraient encore la carcasse du monstre marin.
L'histoire dont je veux parler est la chasse donnée au sanglier qui ravageait les environs d^ Erj'manthe en Arcadie. Hercule, comme on sait, en fut le vainqueur , ainsi que de presque toutes les figures de la sphère céleste. Comme c'est un tableau que je dois expliquer, il faut commencer par le peindre.
Vers le pôle antarctique et sous le signe du scorpion, est une constellation qui représente une bête féroce ; nous l'appelons le loup; mais on voit dans les anciens qu'elle eut divers noms successifs i. Près de Vautel^ dit Aratus, on voit une bète féroce (^thérion); c'est le nom que lui donnèrent les anciens. Cette bête est voisine à\\ Centaure^ et dans les peintures d'après Hygin, le centaure la saisit j c'est, disait-on, une victime qu'il immole sur l'autel. Germanicus César dit à peu près la même chose. C'est cette bête farouche qui va être l'objet du travail d'Hercule. La réunion des circonstances prouvera qu elle est le sanglier.
Les deux centaures tiennent au milieu d'eux la bête féroce et l'autel : l'un est le Sagittaire , l'autre le centaure Ckiron.
Le Sagittaire porte avec lui des circonstances remarquables : Lorsque V épaule du centaure , dit Aratus , sera également éloignée de V Orient et de V Occident (dans le méridien), elle sera couverte d'une petite nuée, d'une néphélé. Il dit encore : Sous les pieds de devant du Sagittaire , on voit tourner deux couronnes circulaires. Nos planisphères n'en mettent qu'une. J'observerai en passant que cette couronne est nommée par quelques-uns Ixion ; en sorte que le centaure a sur sa tête Néphélé, et à ses pieds Ixion, qui tourne; ce qui rappelle sur-le-champ que la fable raconte que les centaures étaient nés è^lxion et de Néphélé. Je ne vais point chercher ces circonstances, monsieur, je les trouve sur mon chemin.
Nos globes ne dépeignent point VLneJlèche qui était dessinée par les anciens au pied du Centaure. Germanicus César dit qu'elle est composée de quatre étoiles , et qu'elle
' Bayer, qui a recueilli les divers noms des constellations, aplielle celle-ci Bestia , Thérion, Hostiola , Fera , Quadrupes , Piiuthera , £^uu8 masculus, Lexua. (Bayeri Uraiioineuia. )
tut mise dans les astres à la place que je viens de dire.
Enfin ce centaure est nommé Chiron, Crotus ou Croton, E amenés , Semwir, Hippotes.
L'autre centaure est nommé aussi Chiron; ses autres noms principaux sont Pholus, Fer, Semifer, Minotaurus. Il est peint armé d'une lance entourée de pampres, dont il se sert pour immoler l'animal qui ravage les vignes : il a un baril pendu au bras, et il porte du gibier sur son épaule '.
Permettez-moi, monsieur, de resserrer maintenant ce petit tableau astronomique , où sont peints une bête féroce, le centaure Pholus avec sa lance, et son baril, et son gibier, le Sagittaire, ou Chiron, avec son arc tendu, sa nuée sur l'épaule, et la flèche posée près desonpied.il n'y a pas une de ces circonstances qui ne soit essentielle.
Hercule reçoit ordre d'Eurysthée d'aller combattre le sanglier *. Je vais resserrer l'histoire , comme j'ai fait du tableau sur lequel elle a été copiée. Hercule,, pour obéir à Eurysthée , alla d'abord descendre chez Pholus le centaure : celui-ci le reçut fort bien , et voulut d'abord lui préparer du gibier ; mais Hercule pressé mangea ses viandes toutes crues. Ayant ensuite demandé à boire, le centaure ouvrit un baril dont l'odeur exquise attira les autres centaures. Il s'éleva un grand combat, durant lequel Nuée , mère de Pholus , fit tomber une grosse pluie pour secourir son fils. Hercule battit les centaures et les
' Seu prasdam à sylris portât, seu dona propinqua
Placatura deos cultor Jovis admovet ane. Hic erit ille pius Chiro , tutissimus omnes Inter nubigeuas , et magni doctor Acbillis.
Aratus, Gjerm. CiES.
' Ce combat allégorique d'Hercule lui est prescrit en automne , flans la saison des vendanges : et voilà pourquoi le sanglier, qui ravage les vignes , était aussi la victime sacrifiée sur l'autel par le centaure, qui la perce de sa lance.
poursuivit jusqu'au cap Malée (jusqu'à la mer où les astres se couchent). Mais, uncJCeche du héros ayant atteint Chiron au genou, celui-ci, grièvement blessé, fut se cacher dans sa grotte. Hercule vainqueur, étonné que sa flèche ait blessé Chiron, veut la manier, elle tombe sur le pied de Pholus, et cette aventure a fait placer la flèche parmi les astres.
Je ne m'arrête plus, monsieur, à faire observer ces ressemblances. On a la clef de ces histoires ; on voit clairement que celle-ci ne s'est passée que dans le ciel. Ces principes, rapidement exposés, donnent assez à connaître comment on doit s'y prendre pour expliquer les" autres tables. Qu'on ouvre maintenant les poètes anciens , et qu'on les lise dans l'esprit que je viens de dire , et la lumière sortira de toutes parts. On reconnaîtra constamment les divinités prirnitives , les grands dieux à leurs attributs augustes. Le soleil et les autres planètes , d'abord au nombre de sept, sont ensuite les douze grands dieux, à cause de leur domination dans les douze signes où les planètes sont répétées. Tous les héros de la Grèce sont des personnages du planisphère ; on les reconnaîtra constamment à leur origine céleste. Fils d'un des grands dieux qui règne dans le zodiaque, leur gloire et leurs exploits, tout éclatants qu'ils sont, ne leur permettent point de monter au rang suprême. Ils ont des autels sans doute, mais dans un ordre inférieur : ils ne sont que dos demi-dieux. Toutes les fois donc que l'on trouvera un héros grec divinisé dans un rang secondaire, il faut le chercher parmi les constellations; et si l'on étudie bien ses aventures, on verra toujours que c'est dans le ciel qu'elles ont eu lieu.
Cependant ces héros paraissent avoir leurs aventures sur la terre; car dès qu'on supposait qu'ils avaient régné en Arcadie , en Thessalie , en Béotie , il fallait bien les
1^4 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE faire voyager dans ces pays. Mais j'ai indiqué une des raisons de cet usage ; c'était le jeu de mots formé sur le rapport entre les noms des constellations et certains noms de la Grèce. Ainsi les aventures relatives à la constellation du Bœuf sont arrivées dans le pays des Bœufs y en Béotie; celles qui sont relatives au vaisseau, au Thbéy sont arrivées à Tfièbes; celles qui ont rapport à Ljcaori et à Arcas , ont eu lieu en Arcadie y et sous un autre rapport, certaines aventures ai Arcadie sont relatives à \ Arche ou au vaisseau. L'histoire de Proserpine ou la Vierge enlevée par le soleil d'hiver , est arrivée dans un pays fertile en blés , en Sicile ; et le théâtre des aventures de Bacchus est un pays célèbre par ses vins ; c'est l'île de Naxos. C'est donc en vain que l'on a cru que certains princes grecs avaient régné dans certains pays : car le nom du pays avait seul fait imaginer le règne du prince ; et ces rapports imaginaires ont servi à former une bonne partie de cette histoire prétendue. C'est encore une règle que j'établis pour ceux qui voudraient examiner ces fables , et donner à la génération qui doit nous succéder la clef d'une mythologie que jusqu'ici nous avions étudiée sans philosophie et sans but.
Nos héros , voyageant sur la terre, y ont des aventures avec les princes des pays qu'ils parcourent. La géographie vient donc dans le sujet comme partie nécessaire: mais elle y entre accompagnée des charmes que lui donna l'imagination des premiers hommes. Tous les fleuves qu'ils trouvent sur leur chemin sont des princes ou des rois 5 les fontaines sont des nymphes charmantes ; les volcans sont des géants ou des cyclopes; les écueils sont des monstres; les montagnes, des souverains antiques «t vénérables ; et les grottes les plus secrètes donnent lieu de rappeler mille aventures que l'obscurité de ces retraites n'a pu dérober aux humains. Heureux peuple ,
DE LA GRÈCE. l'^S
gént^ration aimable, qui, dans les objets de son étude et dans la physique de son âge , sut trouver des plaisirs innocents, et qui sut répandre les agréments de l'imagination sur tous les objets de la nature ! Nous noterons rien à ces charmantes illusions en dévoilant les fables ingénieuses qu'elles firent naître. Les Boucher crayonneront toujours avec plaisir la mère des Amours , et les Divinités qui disputent ta pomme , et les Grâces modestes qui détournent en rougissant leurs regards. Tendre Racine, au son de ta mélodie enchanteresse, nous irons toujours verser des pleurs sur la veuve d'Hector et sur l'intéressante Iphigénie ! Transportés dans l'île de Leninos, nous nous attendrirons encore sur l'exil et les douleurs de Philoctète.
Les voyages des héros grecs sont accompagnés de circonstances allégoriques relatives aux pays qu'on leur fait parcourir. J'ai parlé des voyages à'Hercule et de ceux de Bacchus: ce sont des dieux; ils parcourent l'univers d'une manière digne de leur grandeur, laissant partout des marques de leur puissance , subjuguant les monstres , et ne s'arrêtant qu'où le monde finit. C'est ainsi que, dans des temps en apparence plus anciens , Osiris , Ninus , Sésostris, Sémiramis^ avaient subjugué la terre entière. Ces histoires ont servi de modèles aux histoires grecques ; il n'y a de différence que dans les noms. C'est ainsi que dans la Grèce encore, Thésée , digne imitateur d^ Hercule , parcourut ces diverses régions pour dompter les monstres et punir les brigands : les marais desséchés , les chemins aplanis , les rocs percés, les peuples civilisés sont une partie de ses travaux sur la terre. Dans le ciel , il dompte un sanglier à Crommion , il combat un lion, il va à la guerre contre les Centaures , il chasse le sanglier de Calydon, il combat le taureau de Marathon , il tue le Minotaurc , ou le Centaure, il fait la guerre aux
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Amazones, il assiste à la conquête de la toison. Comme Paris, il enlève la belle Hélène; comme Hercule, il descend aux enfers; comme Bacchus , il épouse Ariane, cette douce et malheureuse ^r/ane, dont la couronne est dans le ciel ; comme Pluton , il veut enlever Proserpine, mais Pirithoiis son ami est dévoré par les deux Chiens qui assiègent la porte du Tartare , et Thésée lui-même y est retenu prisonnier. Voilà donc encore, en passant, une histoire astronomique, et l'un des demi-dieux et des rois de la Grèce qui n'a régné que dans le ciel.
Il y avait donc des voyages purement célestes, et lorsque les noms des divers points du ciel par où passait le liéros voyageur formaient à l'oreille un certain rapport avec des villes connues, on ne manquait pas de marquer ces villes comme le lieu de son passage; et c'est une des raisons pour lesquelles presque tous les héros grecs semblent avoir fondé des colonies en Asie, en Afrique, en Europe. Partout où le nom d'une ville eut quelque rapport avec un de ces princes célèbres, on dit qu'il y avait passé, ou qu'il l'avait fondée. Telle fut la puissance et l'étendue du Sabéisme dans l'antiquité. Les noms de ces héros , objets d'une très-ancienne idolâtrie , étaient dans toutes les bouches ; on leur éleva partout des autels ; et , placés à la tête de toutes les histoires , c'est toujours par eux que commencent les annales antiques.
Cependant il y eut des voyageurs célestes auxquels on fit parcourir tous les pays connus alors. C'est ainsi qxiUfy-sse, au retour de la guerre de Troye, ne pouvant plus retrouver son île, est exposé à de longs voyages; mais il ne voit partout que des êtres allégoriques , des personnages de la physique terrestre ; il visite successivement les Lotophages en Afrique, en Sicile les Cjclopes, qui sont les volcans; le roi des îles Lipariennes, Eole, qui lui donna les vents dans une outre ; les Lestrigons ou
Anthropophages de la Campanie ; la belle Circé ou la terre du mont Circello en Italie : il ne pouvait échapper aux charmes de cette magicienne; mais le dieu Mercure lui remit une coupe , un breuvage, qui le préserva i. Il descend ensuite aux enfers ; à son retour il plante une colonne à Pluton et à Proserpine: il passe ensuite devant l'île des Sirènes , il traverse Charybde et Scylla , arrive à l'île de Calypso, passe chez les Phéaciens, et retourne enfin à Ithaque. Partout son voyage est marqué par des prodiges , et ces prodiges ne sont que de la physique racontée à la manière des premiers temps.
Ici, monsieur, se réunissent les deux principes que j'ai tâché d'établir dans ces lettres : que les êtres terrestres furent personnifiés, et qu'on les a pris pour des êtres réels; qu'on en fit autant des êtres du ciel, et qu'on les a pris pour de vrais personnages. Je viens de faire voir enfin qu'il y eut de certaines histoires où l'on réunit les êtres allégoriques du ciel et de la terre. Je n'en ai donné que des exemples particuliers; il faut donner des preuves complètes. Je prendrai donc une histoire entière, l'une des plus célèbres de l'antiquité, et je ferai voir qu'elle n'est autre chose que de la physique.
Permettez-moi, monsieur, de m'arrêter ici quelques instants, et de me transporter jusqu'à cette époque reculée dont le génie semble si différent du génie et du caractère de notre âge. On a raisonné long-temps sur les origineshumaines. Les philosophes, qui ne voyaient que ténèbres dans ces commencements de l'humanité naissante, ont moins cherché ce que les hommes avaient fait que
' H ne faut pas confondre la Circé de Colchide, ou la Circassie, avec la Circé du royaume de Naples. Elles étaient toutes les deux magiciennes et empoisonneuses , parce que ces deux pays étaient empestés de marais. C'est au pied du mont Circello que sont les célèbres marais Pontains; et la Circassie était pleine de marais qui nuisaient à la santé des habitants.
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ce qu'ils estimaient que les hommes avaient dû faire. Les uns , jugeant des sauvages de l'Asie par ceux des marais du Canada et par les liabitants brûlés de la Guinée , ont conjecturé que l'homme n'arrivait qu'à pas lents aux pro- "frès de la civilisation.
D'autres ont cru que le premier homme avait la science infuse , et que dès sa naissance il connut la nature et les relations qu'il avait avec elle. D'autres, observant l'empire despotique du l)esoin, ont pensé que les premiers hommes firent des découvertes à mesure qu'ils eurent besoin de les faire, et que la position et le climat où ils vivaient ont dû retarder ou avancer leurs progrès. Ces conjectures, plus ou moins vraies, n'étaient au fond que des systèmes, parce que la base n'en était pas établie sur des faits , mais sur la manièi'e de voir de leurs auteurs.
Un trait de lumière, qui semble jaillir du sein des découvertes modernes, vient éclairer ces ténèbres antiques. Les monuments que nous observons, les fables que nous tâchons d'éclaircir, sont astronomiques et agricoles. Tout est plein de l'agriculture , tout est fait pour elle et se rapporte à elle. C'est le soc bienfaisant qui a civilisé les humains; il a changé l'honune hii-même en changeant la face de la nature. Le travail naquit du besoin , et donna le jour à l'industrie. Ce ne furent plus alors ces hommes qui, trouvant une nourriture grossière, ne mettaient à se la procurer que le temps qu'il fillait pour la découvrir ou pour l'atteindre. Ce furent des observateurs sédentaires, qui, obligés d'étudier les saisons et les astres qui servent à les régler, regardèrent le soleil comme le modérateur de leurs travaux, et les astres inférieurs comme des modérateurs secondaires. Le firmament, qu'ils n'avaient considéré jusqu'alors qu'avec des yeux stupidcs, devint leur maître et leur précepteur.
Bientôt le besoin naquit du besoin, et les hommes,
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iaccoutumés à réfléchir, étendirent l'usage de cette fa» culte. L'homme ne connaîtrait rien s'il n'avait pas besoin d'apprendre: nous ne savons bien que ce que nous avons eu de la peine à rechercher; et le plus stupide des peuples serait celui dont tous les besoins seraient satisfaits sans aucun travail. Semblable à l'arbrisseau qui trouve sa subsistance d^ns la place même où il naquit, l'homme à qui la subsistance serait donnée sans peine la recevrait sans plaisir. Nulle volupté sans désir , et nul désir sans besoin. Tant que les peuples ichtyophages trouveront de la pêche, tant que les peuples chasseurs trouveront du gibier, ils demeureront dans le même étatj la sphère de leurs connaissances sera toujours également bornée. Quand le soleil roulerait encore pendant mille siècles son orbe enflammé sur la Zone torride, le noir habitant de ces contrées resterait toujours dans le même état d'ignorance; il n'a besoin ni de se loger ni de se vêtir. C'est le peuple agriculteur qui éprouve ces besoins j et qui doit par conséquent chercher et découvrir les moyens de les satisfaire. Les champs qu'il a défrichés le fixent au])rès d'eux; il lui faut une habitation. Le taureau qu'il a subjugué, le cheval qu'il a dompté, demandent un asile contre les injures de l'air; de là naît la première architecture. Il retire sous un toit les brebis qu'il a rassemblées; leur lait le désaltère, et leur toison lui fournit des habits. C'est donc chez des peuples agricoles qu'il faut chercher l'origine de la civilisation; c'est chez eux que nous découvrirons le berceau des sciences. Mais tout climat n'est pas propre à rendre l'agriculture nécessaire à ceux qui l'habitent; tout climat et tout sol encore ne sont pas propres à la favoriser. Tant que les Arabes du désert habiteront cette contrée, ils seront bergers; les habitants de la Fouille et de la Calabre seront toujours agriculteurs : la découverte du vin appartient nécessairement à la Zone
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seule où le raisin peut mûrir; et le blé n'a pu être cultivé pour la première fois que dans un pays où il croissait déjà sans culture. Il a donc fallu un concours de
'■ certaines circonstances pour former les premières peuplades agricoles; mais, une fois établis et fixés , ces observateurs sont devenus astronomes , parce qu'ils ont eu besoin d'étudier le ciel, les révolutions constantes de l'année , et les variétés des phénomènes de la nature.
Lorsque nous remontons aussi haut que les monuments nous le permettent, nous trouvons l'astronomie connue , établie , étendant son empire chez tous les peuples civilisés. Le plus ancien monument que vous découvrez, monsieur, estun calendrier savant, qui annonce
.de longues observations et des découvertes certaines. Les plus anciennes fables que j'observe chez les Grecs sont des fables astronomiques, et, comme ils les avaient reçues des Orientaux, ces fables très-anciennes appartiennent à des temps très-reculés.
Les peuples qui transformèrent les vérités allégoriques , et qui les prirent pour des histoires réelles , tombèrent sans doute dans une erreur qui nous a long- temps abusés. La nuit qui couvrait leurs oi'igines, formées dans un temps où l'on n'avait point d'annales, parce que l'on n'écrivait pas , cette ignorance de leurs premiers aïeux leur fit adopter des origines d'autant plus séduisantes qu'elles étaient pompeuses. Ils aimèrent à descendre des demi-dieux qu'ils adoraient; et ces héros admirés étaient eux-mêmes les enfants des divinités supérieures. Les premiers fondateurs des bourgades de la Grèce n'avaient été cependant que des vignerons et des laboureurs : c'est avec la charrue et la bêche qu'ils tracèrent l'enceinte de leurs premières habitations; et ces villes, depuis si florissantes, avaient commencé par n'être que des amas de" cabanes.
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Mais si nous voyons avec pitié ces origines fabuleuses, monument ancien et remarquable de la vanité humaine, nous devons admirer le génie des temps anciens où naquirent les vérités allégoriques. Quels peuples que ceux qui, observant avec une exactitude scrupuleuse, écrivaient cependant avec toute la chaleur de l'imagination ! Ils observaient comme s'ils eussent été impassibles ; ils écri- • vaient comme s'ils n'eussent pas observé. Le feu de vie qui animait ces têtes brûlantes semblait se répandre hors d'elles sur tous les êtres de la nature , et communi-
îr à tout ce qui les environnait la surabondance de activité. Ils animent tout, ils vivifient tout, ils personnifient tout; et, se complaisant dans leur ouvrage, ils se considèrent au centre de la nature comme entourés d'un peuple immense d'êtres vivants. Les roseaux qui croissent sur les bords du fleuve Marsjas , et qui servaient à composer la flxlte antique, ont été vaincus par la lyre à^ Apollon : la brillante poésie de ces peuples s'empare de cet événement ; elle en compose une histoire touchante : Marsyas vaincu est changé en fleuve; Xécorce de pin qui croissait sur ses bords , et où sa fliite était sus" pendue, est enlevée; ou Marsyas est écorché. Le peuple ignorant, qui se plaisait encore à ses rustiques sons, est puni sous le nom de Midas ; et les roseaux mêmes de ces bords servent à publier sa honte. Mais Apollon se repentit de sa cruauté ; de douleur il brisa sa lyre ; et la flûte lui fut désormais en horreur. Les Muses cependant retrouvèrent cette lyre brisée, Linus, Orphée, Thamyris y ajoutèrent successivement les trois cordes qui la com. posent; et, déposée dans l'antre de Bacchus, elle servit désormais à chanter ses travaux et à célébrer ses victoires.
Un langage animé, apanage d'un peuple naissant, et particulier encore aux Orientaux; une écriture figurée, copie toujours fidèle de ce langage; telles furent les sources
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de cette multitude infinie d histoires semblables : je l'aï souvent répété, et je crois important de le redire encore. Mais si quelque chose peut nous donner une idée sublime de ces peuples anciens , c'est lorsque nous voyons leur langage appliqué aux plus hautes sciences, et en particulier à l'astronomie. C'est ici que leur imagination • s'élève à la hauteur des objets. Ce peuple, qui s'attendrissait sur les malheurs d'ime fontaine engloutie ou d'un fleuve divisé en canaux, s'exalte et s'ennoblit quand il obsei've la marche brillante des astres, leur carrière ÊÊt toujours lumineuse , les phénomènes de leur apparitifl|^ leur chute précipitée dans le sein des eaux , et les c^ff bats toujours renaissants et toujours terribles qu'ils semblent se livrer.
Leten^ps vint ensuite où les Orientaux, analysant leurs découvertes, les réduisirent en abstractions : fidèle à leur génie, ils personnifièrent ces abstractions encore, et de là vint cette philosophie que quelques Grecs rapportèrent chez eux, où l'on voit réalisés des êtres purement idéaux, où Sagesse, Raison, Puissance, Intelligence, Eternité , sont des personnages qui ont présidé à la formation et à l'arrangement des choses. Ce fut l'écuell de la sagesse orientale. Cette théologie, que l'on retrouve encore dans les Indes , dominait dans tout l'Orient à la naissance du christianisme. Lorsque cette dernière religion s'établit en Asie , les Gnostiques , les Valentiniens et d'autres hérétiques , dont les intentions étaientbonnes, mais la science obscure et énigmatique, cherchèrent à attirer les Orientaux à la religion du Christ, en y trouvant des conformités avec la leur ; mais , par un effet contraire à leur intention ^ ils ne firent qu'introduire des erreurs et des chimères dans le christianisme, qui les repoussa. Ces erreurs de l'esprit humain prirent leur source dans l'abus des figures : et je fais cette observation , monsieur,
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parce qu'elle appuie ce que j'ai avancé, parce que j'y tlonne eu passant la clct" de toute la théologie spéculative des anciens, dont les branches sont très-nombreuses, et que l'on comprendra conmient, les attributs de l'Etre suprême ayant été personnifiés, les Orientaux prirent les vertus de Dieu pour des êtres réels, dont ils firent des intelligences subalternes.
Dans des temps plus anciens, et avant que les sciences fussent devenues spéculatives , ce fut de l'Astronomie que la Théologie naquit , et l'abus des figures en fut encore la cause. Quand les Grecs reçurent cett« science des étrangers , elle était religieuse déjà , et ils reçurent en même temps et la science et la religion. Celle-ci même, dont l'empire infaillible est d'étonner et d'entraîner les esprits, fit beaucoup plus de progrès que la science. Les Grecs ne firent aucune attention aux vérités astronomiques que la religion enveloppait de ses mystères, soit que leur es-, prit ne fut pas encore en état de les recevoir, soit qu'elles fussent méconnues déjà des étrangers qui les leur apportèrent , ce qui est beaucoup plus vraisemblable. Au temps d'Hésiode, la mythologie religieuse était toute formée, et l'astronomie était au berceau. Thaïes, longtemps après , alla s'instruire de cette science dans l'Orient, et le premier fit connaître le calcul des éclipses. Mais à cette dernière époque , la science n'était plus allégorique en Orient ; les caractères alphabétiques avaient donné une autre marche aux études , une autre forme aux calculs ; et l'astronomie avait deux formes elle-même, la forme antique de l'allégorie , dont les prêtres seuls avaient le secret , et la forme des signes récents , qui faisaient l'occupation des sages et la science générale. Il résulterait , ce semble , de là , monsieur , que les calendriers indiens ne sont pas de la plus haute antiquité, puisqu'ils sont de l'âge alphabétique : il faut remonter
t84 lettres suh l'histoire primitive encore plus haut pour arriver à l'âge de l'allégorie.
Quand je parcours les monuments de l'histoire grecque , et que je cherche à étudier les ohservations qui nous ont été conservées, je vois que les astres sont déjà des dieux et des rois. Des temples leur sont érigés partout; chaque place , chaque rue et chaque maison a ses niches et ses autels ; et toutes les statues sont la peinture allégorique des êtres divers de ia nature. Des fêtes sans nombre, des rituels pompeux, auxquels les rois eux-mêmes sont soumis , des processions , des chœurs de jeunes garçons et de filles , des pèlerinages sacrés , des oracles dans toutes les villes, des fables rehgieuses dans toutes les bouches, des poèmes astronomiques récités et chantés par les nations assemblées, tout m'annonce une religion déjà ancienne , et les travaux accumulés de la superstition, à laquelle le temps a prêté la main pour étendre et affermir son empire.
Cependant j'ai fait voir que tout cet appareil religieux n'était que l'abus de l'astronomie, et la science altérée. La science pure et non abusive encore , les découvertes des paisibles agriculteurs , le langage énergique des premiers hommes qui observèrent l'écriture pittoresque dont ils se servirent , tout cela est donc d'un âge plus ancien ; car l'abus de la science n'est venu qu'après la science même.
Les siècles allégoriques sont donc intéressants à observer. Ils ne reviendront plus , à moins de quelque révolution qui fasse disparaître les générations actuelles, et qui force l'esprit humain à recommencer son cours. Mais s'il y a quelque plaisir à étudier les premiers sons de l'enfant qui bégaie; si, dans l'examen de l'individu , nous aimons à observer les développements de ses facultés , ces premiers efforts de la raison naissante qui essaie les organes que lui a prêtés la Nature , qui les
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tâte, les façonne et les assouplit comme un ouvrier qui prépare ses instruments; que sera-ce d'étudier l'humanité entière , et de l'observer marchant en corps dans le chemin de la perfection ? Il est impossible de donner l'histoire fidèle de l'esprit humain , si on ne l'observe dans son enfance et dans sa jeunesse ; et cette jeunesse vigoureuse et brillante de l'humanité , ce fut l'âge de l'allégorie. Toutes ces images de la Nature et des êtres divers qui la composent, les astres personnifiés , la mer, les eaux , les éléments, et les pays et les empires, peints à grands traits par l'imagination ; telle est la galerie de tableaux que cette époque nous présente. Au milieu de cette scène animée, je vois des peuples ingénieux pour qui l'étude a des charmes puissants , charmes attachés aux élans d'une faculté précieuse qui fait le bonheur de l'homme lors même qu'elle ne lui présente que des' illusions , inappréciable sans doute quand elle embellit la vérité. Ces peuples ne sont plus , mais il nous reste assez de leurs monuments pour les écouter et converser encore avec eux. Leurs poèmes astronomiques nous ont été transmis d'âge en âge ; leurs descendants , plus près que nous de la Nature , prirent plaisir à les conserver, et dans leurs rites pompeux ils les chantaient au pied de ces idoles, monuments altérés du savoir de leurs aïeux. Et tel est le charme attaché à ces allégories , que nous aimons nous-mêmes à relire et à retracer toutes celles dont le sens nous est connu.
Je vous ai annoncé, monsieur, de nouvelles preuves de ce style des premiers temps ; je me suis engagé à choisir pour exemple une de ces histoires qu'on a estimées trèsvéritables , et à laquelle sont attachés de prétendus calculs chronologiques. Ce sera l'objet de la lettre suivante.
Je suis avec respect, monsieur.
Votre , etc.
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LETTRE Vïî.
Le langage primilif, fortement accentué, était naturellement musical et chantant : c'est la raison pour laquelle les plus anciens monuments écrits des Grecs sont des poèmes. Ou fit à l'honneur des planètes des hj'mues relatifs à leurs influences. On chanta aussi les exploits astronomiques des constellations ; on fît même des poèmes épiques relatifs aux fonctions qu'on leur attrihuait r tel est celui de la conquête de la Toison. Explication de la i)artie astronomique de cette histoire.
Monsieur, on paraît assez généralement persuadé que la poésie a été le premier langage des hommes , et que les premières lois qu'ils reçurent , ainsi que les événements de leur histoire primitive , avaient été écrits en vers. Tant qu'ils eurent peu d'idées acquises , et peu d'ohjets à confier à la mémoire, ils conservèrent ce langage suhlime. Un petit nomhre d'intonations très-tortement accentuées firent naître le vers et la mesure : l'oreille, vivement éhranlée, appelait elle-même la cadence ; et la musique , simple d'ahord comme le langage , dut exister en môme temps que lui. Les sons de l'instrument répondaient toujours juste aux accents de la voix; ils marquaient fortement les élévations , les tons fermes et les césures : le langage primitif accentué en longues et en brèves fut nécessairement musical , et la première harmonie fut un simple accompagnement. La musique ne fut donc point un langage à part imité de sons étrangers à l'homme; c'est en lui-même qu'il la trouva, parce qu'il la portait avec lui. Être harmonique , sa voix n'eut pas plus tôt appris à parcourir la gamme des sons naturels , que les fibres acoustiques en répétèrent les vi-
bradons. Le besoin d'appuyer sur cette jouissance, cette espèce d'instinct qui nous porte à émouvoir plus vivement, s'il se peut, une fibre déjà émue , fit naître l'idée des instruments bruyants que ion trouve chez tous les peuples sauvages , et auxquels se plaisent encore les habitants peu raffinés de nos campagnes.
La musique et le langage sont donc d'une égale antiquité , ou, pour parler plus juste, le langage primitif fut une musique naturelle. Aussi les plus anciens monuments poétiques sont des monuments musicaux: chanter et parler furent aux premiers temps une seule et même chose. La danse, qui exigeait des vibrations plus fortes, appela les instruments sonores au secours de la voix; et lorsque les hommes eurent appris à associer tous ces moyens pour ne produire ensemble qu'un effet, le pas, la voix , le son allèrent toujours d'accord , et l'unisson le plus parfait fut toute leur science.
Je crois , monsieur , que c'est la raison pour laquelle les anciens poèmes que nous avons des Grecs étaient des poèmes chantés. Homère chante la colère d'Achille; Hésiode chante les saisons, les jours et les travaux de la campagne ; et dans les poèmes perdus , on chantait les voyages du soleil, les courses errantes de la lune, les tours et les dStours du labyrinthe céleste, la victoire d'Apollon sur Python , ou du printemps sur l'hiver, his amours de Bacchus et d'Erigone , la descente des héros aux enfers et leur retour à la lumière. Quand ces événements astronomiques furent devenus religieux par l'influence du sabéisme , -ces chants solennels étaient prononcés dans les grandes fêtes, aux jeux isthmiques, aux fêtes d'Eleusis, aux Panathénées et dans tous les mystères. La danse, que cette musique servaità accompagner, lut par conséquent une cérémonie religieuse, et puisque c'est ici une expression de la joie aussi naturelle que le
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chant, il n'est pas étonnant que les anciens aient cru pouvoir honorer leurs dieux par des pas symétriques , aussi bien que par des sons cadencés.
Cependant les planètes étaient devenues des dieux, comme je l'ai fait voir , et les phénomènes qu'elles produisent étaient racontés ou chantés comme des aventures. On vit donc ces mêmes peuples chanter autour des autels de Diane ou de Vénus des hymnes religieux, où les phénomènes que produisent ces planètes étaient récités comme des louanges. O chaste Diane, lui disaient-ils, toi qui te présentes aux mortels sous trois formes différentes , toi qui règnes aux enfers sous le nom terrible à' Hécate , qui présides aux accouchements sous celui de Lucine, et dont l'influence fait germer les plantes et les nourrit, écoute nos vœux: c'est toi que nous invoquons. Reine du ciel , toi qu'adorent les Ephésiens, et qui portes en Egypte le nom disis, laisse-toi fléchir par les prières innocentes de ces jeunes vierges , qui font , en dansant, le tour de tes autels.
Tous les hymnes à l'honneur des dieux portent le même caractère 5 les planètes étaient adorées relativement aux influences vraies ou fausses qu'une longue observation leur attribuait. Vénus , anciennement nommée Callisté ou la plus belle , Vénus , &\ù sort avec tant de pompe du sein des eaux, passa pour y avoir pris naissance. Elle est la seule des petites planètes qui donne de l'ombre; on lui attribuait une chaleur modérée et la vertu d'humecter notre atmosphère : de là les influences qui lui furent affectées , et les emblèmes sous lesquels on les désignait, et les hymnes religieux qui lui furent adressés. Epouse du dieu du feu, de ce Vulcain dont les autels antiques allaient de pair avec ceux de Prométhée , elle fut tour-à-tour amante d^ Adonis, qui était le soleil , ou de Mars , avec lequel elle entrait en con-
jonction , selon ses divers aspects dans le ciel. Le char sur lequel elle était traînée dans le palais des dieux, ou dans le firmament , était attelé de deux colombes ; et la zone qu'elle parcourait n'étant qu'un cercle d'heureuses influences , sa ceinture mystéxûeuse était l'asile magique des jeux, des amours et des ris.
Le terrible Mars fut le dieu de la guerre ; la lumière qu'il répand est de couleur de feu ^ ; son apparition présageait des combats allégoriques, la discorde des éléments. On avait cru observer que son influence était chaude et sèche , et qu'il ne pouvait attirer les vapeurs de la terre : on le peignit avec des attributs menaçants; son bras était armé d'une lance; son regard était farouche; son char était attelé de deux chevaux ;^eMr et terreur étaient leurs noms. Ses influences ne pouvaient être corrigées que par sa conjonction avec Vénus. On lui adressa des hymnes relatifs à ces influences cruelles.
Celles de Jupiter passèrent pour être les plus modérées de toutes; il fut aussi le modérateur de l'Olympe, le juste par excellence; l'empire lui fut dévolu *. Il détrôna le vieux et paresseux Saturne. Celui-ci, à cause de sa lenteur et de son éloignement, passa pour n'avoir qu'une influence froide. Il fut représenté comme un vieillard paresseux et glacé , qui avait perdu ses forces , et qui se traînait avec peine ^.
' On l'appela Pyrokïs, l'ardent; et les Hébrçux le nommaient MAODAjr, le roux.
* IjBs Juifs appelaient la planète de Jupiter, Tsedek, le juste.
3 Ultima sorte senex loca possldet : ultimus auras
Ambit, et aetemo contristat frigore terras. Kigra seni faciès , tardus gradus , borrida Larba , Et cani Crines , et membra effecta sencctâ.
JOV. PONTANUS, DE StELLIS , liv. I.
Tous les anciens écrivains astrologues s'accordent à donner aux
IgO LETTRES SUR L HISTOIRE PRIMITIVE
Mercure enfin , qui passe le plus près du Soleil , qui jse tient auprès du Père de la lumière , qui guide les constellations et les conduit en quelque manière après lui, et dont la marche est très -rapide, Mercure fut le messager des dieux , et conduisait les âmes en enfer. Il fut placé à la tête des signes ou du troupeau : le bélier , le premier de ceux du zodiaque, lui fut consacré i. Apollon et lui avaient été bergers ou guides du troupeau; et ce fut Mercure qui, comme on sait, enleva un jour la lune du ciel, lorsqu'il tua Argus ou le ciel étoile qui gardait la vache lo. Personne n'ignore comment Junon mit les yeux d'Argus à la queue du paon, son oiseau favori : par où l'on voit, pour le dire en passant , que tout (était allégorie chez les anciens; et que si \epaon fut l'oiseau de la reine du ciel , c'est pa^-ce que sa queue étoilée était un emblème du firmament.
planètes les influences que j'ai dites. Jovianus Pontanus les a mises en vers. Clandien a tout renfermé dans quelques lignes.
IiigreditTirqiie globum Liinan , linienqiie reliuquit Arcados , et Veneris clémentes advolat auras. Jam Pliœl)i permensiis iter, flammamqne noccntem Gradivi, placidumque Jovem , stetit arcs supremâ Algenti quà Zoua riget Saturnia tractii.
Claud. III. CONS, HoNOK.
' Tu , prlnceps auctorque sacri Cyllenie tanti,
Per te jam cœlum in terris , jam sidéra nota. Snblimis aperire vias , etc.
Manit,. Astron., iiv. I, V. 32.
La rapidité de la course de Mercure décida les anciens à dire qu'il était le messager des dieux ; c'est l'explication qu'en donne Fulgence,
MYTHOLOGICOIf , XXIII.
« Quare Celer dicatur-i"... Stella vèrô, quae a-rlXtù» gra3cè nuncu- « patur , quam ei pagani adscribunt, ex que etiam diei nomen in- « venére , tantum celerior planetis omnibus currit, ut septitnâ die « suos permeet circulos, quod Saturons viginti octo annis , et Ju- « piter duodecim possunt ; unde etiam Lucanus ait : Motuque celer « Cyllenius hseret. » \
Voilà pourquoi Mercure e$t le seul des dieux qui ait des ailes, et pourquoi le coq matinal lui était consacré.
DE LA GRECE. iqi
Les hymnes antiques que nous avons encore à l'honneur des planètes sont tous relatifs à leurs influences. Mais on dut suivre le même style , monsieur , pour les demi -dieux ou les constellations; et puisqu'ils avaient des autels et des fêtes dans un ordre inférieur, la religion dut les honorer de la même manière. On eut donc des poèmes astronomiques , où les périodes astronomiques furent chantées , et où les constellations qui y figuraient furent célébrées sous les noms qu'on leur attribuait. Les siècles postérieurs recueillirent ces poèmes , et la tragédie elle-même s'en empara. Les victoires des gémeaux Castor et Pollux ; les malheurs d'Hélène leur sœur et de la célèbre Clytcmnestre; Ihistoire d'Iphigénie, qui allait être sacrifiée , si la biche céleste n'avait pris sa place ; la mort d'Hercule sur le mont OEta ; les guerres des deux frères Etéocîe et Polinice , qui , devant régner tour-à-tour comme Castor et Pollux, furent moins sages qu'eux, et se disputèrent l'empire ^ ; les infortunes de
' La constellation des Gémeaux a fourni beaucoup d'histoires à la mythologie, et même des liistoires opposées; ce qui avait empêché d'en reconnaître l'origine. Cette opposition vient de leurs relations diverses.
IjCS Géflieaux paraissent unis et s'aimer tendrement : de là sont nées les histoires de Castor et Pollux, Amphion et Zéthus, Achille et Patrocle, Oreste et Pylade, Orphée et Linus, etc.
Mais les Gémeaux se tournent le dos et se fuient ; ils prennent des routes différentes : quand l'un se lève, l'autre se couche; l'un tue l'autre, ils se tuent mêmetour-à-tour, et ils s'envoient réciproquement aux enfers : de là sont nées les histoires d'Etéocle et Polynice , Atrée et Tliyeste, Nélée et Pélias, Rémus et Romulus, etc. Mani- Jius nous donne le détail de ces phénomènes astronomiques.
Hic conjnncta manent alterno bracliia nexu;
Dlssimilc est illis itcr iu contraria veirsis.
Par numerus, sed ctiam dispar natura notanda est....
Ex geminis , alter florentia tempora veris .Sufficit, .Tstatem sitientem provchit altcr. Nudns utcrque tainen , sentit quia uterque calorem ;
rqa lettres sur lhistoirk primitive Calisto, d'Europe et d'Hellé fournirent aux chants de Galliope et de Melpomène.
Cette multitude de poèmes épiques, d'odes, de tragédies et de chants divers, nous décèle un esprit général particulier à ces peuples ; et l'attention qu'y donnaient les prêtres et les rois , les grands et les petits , et les nations même assemblées , prouve que ces objets tenaient aux intérêts mômes de la nation; qu'ils n'étaient pas les jeux puérils de l'oisiveté; mais que, transmis d'âge en âge , et embellis par les générations successives , ils étaient devenus solennels comme la religion avec laquelle ils étaient intimement liés. Le^ héros divers de la sphère furent pour toutes les villes grecques leurs premiers fondateurs; mais autant de héros, autant de demidieux, et par conséquent autant de temples et de liturgies poétiques ; et dans ces liturgies , où l'on célébrait la grandeur du héros , ses victoires astronomiques étaient l'objet qu'on rappelait en chantant ses louanges.
Cependant ces poèmes religieux étaient historiques en même temps, puisque les héros qu'ils célébraient passaient pour les fondateurs des états et des villes : ce fut un nouveau motif pour les conserver; la religion était le garant de la vérité de l'histoire; l'histoire appuyait à son tour la religion ; la superstition et la vanité s'accordaient pour rendre l'illusion plus vénérable ; et des tombeaux tardifs, élevés partout à l'honneur des héros, furent autant de monuments qui semblaient prouver leur existence. La Grèce moderne se trouva remplie de ces puérils cénotaphes. Ici étaient les bains d'Hélène, là était son voile, et ailleurs son tombeau. C'est ici qu'Oreste assassina sa mère ; c'est là qu'il fut poursuivi par les furies;
nie senescentis veris subeuntis , et ille AEstatis pars est primar.
Manil. Astro»., liv. 2.
DE LA GRKCE. ,q3
et ce monument appelé le Doigt, que vous voyez sur cette hauteur, fut érigé à l'honneur de son doigt, qu'il s'arracha dans sa fureur. Les superstitions des derniers temps servirent donc, en surchargeant ces fables, à les rendre plus mextricables encore ; plus on y ajoutait, moins on doutait de leur vérité ; et lorsque la religion , la plus compliquée qu'il y ait jamais eu, puisque tout y était dieu temple, autel et statue, lorsque cette religion eut couvert de commentaires infinis toutes les pages de cette histoire, il fut absolument impossible de la restituer ou seulement de l'éclaircir.
La méthode que j'ai indiquée, monsieur, et les prin^ cipes que j'ai posés, me paraissent très-propres à reconnaître et à établir la vérité. Cette méthode consiste à examiner les poèmes anciens faits à l'honneur des héros grecs, à consulter ces monuments qui nous montrent à découvert le génie antique qui les inspira : et s'il résulte de la lecture attentive de ces poèmes qu'ils ne chan taient que des événements physiques, nous en conclurons cela même que j'ai prouvé, que l'histoire primitive des Grecs nest que de la géographie et de l'astronomie Je vais apphquer cette méthode, monsieur, à l'examen de 1 histoire des Argonautes.
Cette histoire célèbre est connue de tout le monde • lAntiqmté la trouva si brillante, qu'elle multiplia les poèmes qui la chantaient'. Une toison d'or ravie par Phrya^us et gardée soigneusement en Colchide, est 1 objet de cette guerre fameuse où Jason, à la tête de cinquante -deux guerriers, monta sur un navire désor-
T""'! "f Z"\ ""^^^' ""'' '^ ^"^^^^^'^' ^"'^-- I- toison à laide de Medee, et revint en Thessalie chargé de cette dépouille précieuse. Je ne m'arrête pas à réfuter toutes
194 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
les explications qu'on a données de cette histoire ; il suffira d'en établir une plus simple et plus vraie : mais toutes ces explications prouvent du moins que ce récit paraissait fabuleux , et que c'était à regret , et comme malgré soi , qu'on le regardait comme une histoire.
Celle-ci était une des plus importantes de l'Astronomie , parce qu'elle avait rapport à la première des constellations, au Bélier, qui ouvrait l'année. Ses voyages méritaient en effet d'être observés; et si quelque chose pouvait exciter la verve poétique , c'était la juste impatience de voir arriver le printemps , et d'être délivré des frimats.
Quand ensuite le Bélier a parcouru presque toute sa carrière dans le ciel, et que le soleil est près d'entrer dans le signe du Lion , la canicule est élevée au méridien , et désole les campagnes. Alors la vue du signe du bélier ne fait plus l'objet du désir du laboureur : il soupire après le lever de signes plus favorables, et languit que le Bélier disparaisse et soit immolé. Il disparaît en effet quand la Vierge est tout entière sur l'horizon ; il se jette dans la mer , emportant sur son dos cette sœur chérie qui doit le suivre. Dans ce voyage nouveau du Bélier, où le point du départ est à l'Occident, il est évident que c'est à l'Orient qu'il doit reparaître. Cet Orient, pour les Grecs, était la Phrygie, pays oriental de la mer Egée, et la Colchide, dernier terme de la mer Méditerranée à l'Orient ^ : cette mer s'étend en effet depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à l'embouchure du Phase : ce sont là des termes, des colonnes, au-delà desquelles ne peut aller le navigateur. Si les étoiles se couchent dans la mer Atlantique ,
' Les anciens appelaient la Colchide l'extrémité du monde.
Ulcet extremis nos littora Solis , Iberas Condidit aif^ çLomos , et sider^ su$tu,lit astrb.
Val. FL Argon., liv. 3, v. 83o.
DE LA GRÈCK. iq5
elles se lèvent dans la mer de Phrygie pour les habitants du Péloponèse ; pour ceux de la Thessalie et de la Thrace, elles se lèvent aux extrémités du Pont-Euxin.
Ces notions astronomiques , qui sont de la plus grande simplicité , et dont l'observation tient aux temps primitifs , furent écrites par les peuples de ces temps d'une manière figurée. Ils disaient que, les moissons ayant péri, l'oracle dit à Athamas, roi de Béotie, qu'il fallait immoler un des enfants de ]\éphélé, ouiV«ee,runedeses femmes. On désignait par là le Bélier, fils d'une petite Nuée qui est sur son dos, comme j'ai déjà observé que le Centaure était fils d'une JSuéc qui est au méridien en même temps que lui. Phryxus, ou le Phrygien, était le nom de ce fils de la Nuée. Sa mère, avertie par Crios ^ de l'avis de l'oracle, prend le parti de soustraire ses enfants, la. Jeune f^ierge et Phryxus, à la cruauté d' Athamas ; elle les met sur le dos d'un bélier, et leur conseille d'aller en Golchide auprès ô^Metas., leur onc\e fjils du SoleiLhehéXier part , emportant Phryxus et la Vierge , connue sous le nom d'//e//é?'. Après avoir parcouru la mer Egée, la Vierge, lassée de cette course , ne put résister à la fatigue , et tomba dans la mer; mais Phryxus arriva en Colchide ; son premier soin fut de sacrifier son bélier à Jupiter, et sa toison fut suspendue à un chêne ou un hêtre , dans un bois consacré au dieu Mars *.
Je ne m'arrête plus à faire voir que ces histoires, purement astronomiques, n'ont pu arriver sur la terre, et que ces voyages, pris à la lettre, seraient de la plus grande absurdité.
' Crios est le nom du bélier en grec .
* J'ai déjà dit que Jupiter présidait au sigae du bélier parce qu'il désignait le soleil du printemps. Voilà pourquoi JTupitei-Ammon était peint avec des cornes de bélier. Mars présidait au signe du scorpion, après le coucher duquel le bélier se lève.
196 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE
Ce voyage astronomique est décrit par les anciens en termes si clairs, qu'il est étonnant qu'on n'y ait pas fait attention.» Lorsque le Bélier, dit Hygin, se couche avec « les autres signes , le Lion et la Vierge occupent le ciel ; « alors la Balance se lève, et ils parcourent le Firmament « après que le Bélier s'est couché. Et quand ceux-ci se « couchent à leur tour , le Bélier en se levant vient re- « donner la lumière ' . » Ce retour du Bélier et son empire dans le ciel sont ainsi décrits par Manilius. « Le Bé- «lier, partageant également les constellations lorsqu'il est « au milieu du ciel, dans la saison modérée du printemps, « redonne des forces à la mer , à cette mer qu'il avait sub- « juguée, lorsqu'après la chute de la Vierge, il versa des « pleurs en se voyant déchargé d'un si précieux fardeau*, « et conduisit son frère siu^ le rivage. »
Lorsque Phryxus eut immolé son bélier à Jupiter dans le signe du Bélier , Mercure , dit-on , convertit sa toison en or : mais plus souvent cet animal est appelé le Bélier à la toison d'or^. C'est ainsi que le Taureau avait des cornes d'or; que la Biche avait des cornes d'or et des pieds d'airain; que l'Aigle portait dans ses serres des armes d'or; et que la Baleine ou la Gorgone avait des écailles de fer.
Il y avait cependant dans le voyage céleste du Bélier une circonstance importante, qui, par le nombre et la grandeur des constellations qui en sont le sujet, forme
' Cùin autem cum reliquis signis ipse Aries occidit , et exortus est Léo, Virgo; tum Chelse exoriuntur, et in siiperiore hemisphserio , Ariete occidente , vehuntur. Quse cùm occiderint , rursùs Aries exortus effîciet lucem. Hygin. de CiRcui.., liv. 4-
», Lan iger in medio sortitus sidéra mundo
Caurum inter gelidum , tepidi per tempora veris , Adserit in vires Pontum quem vicerat ipse Virgine delapsâ , cum fratrem ad littora vexit , Etminui deflevit onus, dorsnmqiie levari.
^ Chrysomallos. , Vervex aureus.
DE LA. GRÈCE. IQ-y
une des plus brillantes histoires astronomiques que l'Antiquité nous ait transmises ; c'est le lever du navire Argo.
Quand le Bélier est sorti du méridien , et qu'il a cédé la place au Taureau , le navire Argo se lève et semble se mettre à la poursuite de l'animal fugitif. Il le suit à la trace, il prend la même route, et le terme de sa course est également la Colchide. Cette course doit durer deux mois. Ce fut dans le temps, disent les anciens , où le printemps finit et où les Pléiades se lèvent le matin , que les Argonautes s'embarquèrent ' ; et c'est en effet l'époque la plus favorable pour la navigation, selon Hésiode et Aratus. Le navire, ainsi placé sur la sphère, était donc un symbole très-significatif.
Cependant le vaisseau ne pouvait tout seul conquérir la Toison dor qu'il poursuivait. Il fallait un pilote ; il avait besoin du secours des vents ; il devait être monté par des guerriers , et ces guerriers devaient avoir un capitaine. Le vaisseau et le voyage étant allégoriques , les héros devaient être de la même nature.
D'abord ce fut Minerve qui en donna le dessin, ce fut Argus qui le construisit , il fut fait dans le port de Pagaze ou Chantier, et son premier pilote fut Lyncée : on ne pouvait mieux choisir , car Lyncée avait des yeux de Lynx; il voyait le fond des enfers , et distinguait les objets de cent trente mille pas ; on assure même qu'il vit la nouvelle lune dans le signe du Bélier ; circonstance purement astronomique , et relative à l'objet du voyage , dans lequel le Bélier était le but des observations. On dit aussi que Typhis était un des pilotes; et ce choix était trèsbon encore , car la ville de Tj-pha passait pour fournir les meilleurs matelots de la Grèce.
Quant aux vents nécessaires à la navigation, ils ne
Nat. Coiues, voce Argo.
igS LETTRES SUR LHISTOIRE PRIMITIVE
pouvaient leur manquer. Calais et Zéthès, Argonautes célèbres, fils de Borée ou du vent du nord, furent les premiers à s'embarquer, et ils ramaient aux deux côtés du vaisseau; et quand on fut arrivé chez Phinée, on prit les deux autres Vents qui manquaient, et qui étaient les propres^ neveux de Calais et de Zéthès : avec de telles précautions, que ne devait-on pas espérer? En cas que le vaisseau eût besoin d'être radoubé, on embarqua le célèbre Nauplius, ou \efabricateur de navires. Enfin, ce voyage ayant lieu dans le firmament , Astérion , serviteur du Firmament^ que nous avons eu occasion de faire connaître ' , fut aussi du voyage : il était fils de Comètes ou le Chevelu.^ attribut donné aux comètes, et même aux étoiles. Voilà déjà les noms allégoriques de quelques-uns des Argonautes.
Toute la jeunesse des princes grecs s'empressa pour entrer dans cette expédition ; et parmi ces princes , il y en a plusieurs que nous avons déjà vus être des constellations; Castor et Poil ux , qui sont évidemment les deux Gémeaux ; Esculape, dont j'ai observé qu'il -était le Serpentaire * .' Amphiaraus, que nous avons vu être le Cocher ; lolas , autre cocher qui avait assisté à la cliasse de Calydon , qui était le cocher et le compagnon d'Hercule: dans des jeux célébrés par les Argonautes, il lemporta le prix à la course du char. Parmi ces guerriers était encore Télamon, qui est le même c^ Atlas ou le Bouvier ^. Péricljmène , prince tué depuis par Hercule , lorsque , pour échapper au héros, il se transforma en Aigle, et s'envola dans le ciel : ruse inutile ! Il ne put éviter ses traits vainqueurs; et vous pouvez voir encore, parmi les
' Lettre iv , au passage tiré de Nonnus. Quelques-uns mettent Astérius, ou le Firmament lui-même , au nombre des Argonautes. ^ Bayeri Uranom. Ca;sii Cœl. Astr. Poet. ^ Bayeri Uranom.
DE LA GR]feCE. I99
astres, cet Aigle infortuné avec \^ Jleche qui le perce; c'est le dédommagement que lui ont donné les dieux , touchés de son infortune.
Là était encore Thésée, dont nous avons vu que tous les travaux, pareils à ceux d'Hercule, annoncent qu'il était l'Hercule des Athéniens ', et Pirithoûs son compagnon et son ami Philoctéte^ compagnon d'Hercule, qui était un des plus braves des Argonautes. Célèbre par son arc et ses flèches , personne n'ignore ses malheurs , et comment, xxnejleche lui étant tombée sur le pied, il fut mis hors de service. Si l'on veut bien se rappeler ce que j'ai dit , en contant la chasse du sanglier , du Sagittaire , sur le pied duquel tomba la flèche qui le blessa , on vetra que Philoctète est le Sagittaire lui-même. En effet , on ne peut rien faire dans le ciel sans son arc redoutable; et dans le siège astronomique de Troye, on eut encore besoin de lui.
Hylas, ou le /^<?r5eaM, petit-fils d^Orion^ et son voisin dans le firmament , fut encore un des guerriers qui s'embarquèrent. On ne sait que trop comment ce malheureux Argonaute , jeune et d'une figure charmante , chargé de fournir de Veau à ses compagnons , fut en puiser avec la cruche qu'il tient encore. Il tomba dans les ondes, soit que sa cruche l'entraînât, soit que les Nymphes, éprises de sa beauté, le tirassent à elles. Hercule, qui l'aimait, quitta ses compagnons pour chercher Hjlas , et les Argonautes ne les virent plus ni lun ni l'autre. Mais si vous regardez , monsieur , le planisphère , vous verrez qu'à peine le navire Argo est-il monté de quelques degrés dans le ciel, que le f^erseau disparaît, et après lui Hercule; ils n'assistèrent donc pas à la conquête de la toison ; ils étaient sortis du vaisseau,
' Lettre vi. Vide Bayeri Uranom.