‹ Œuvres, précédées d'une notice sur sa vieChapitre 21 sur 34 · MP · texte numérisé non relu

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Je n'entre point dans le détail des autres Argonautes; ce détail me mènerait trop loin. D'ailleurs, il y en a plusieurs dont nous n'avons que les noms; les poètes ou les historiens n'en parlent qu'une fois, et il est impossible d'établir à leur sujet des conjectures solides. Mais, au milieu de ces êtres allégoriques, que feraient, je vous prie, des êtres réels '?

A tant de héros il fallait un chef : il y avait une toison à ramener de l'Orient; cette toison , c'est celle du bélier porteur de Phrjxus ; le héros qui la poursuit doit être astronomique aussi , et nous devons le trouver dans le planisphère. Pour que l'explication que je donne soit exacte, on doit exiger que le héros vainqueur du bélier soit une des constellations qui se lèvent quand le bélier se couche ; car on a vu que, dans le style allégorique, la constellation qui naît est le meurtrier ou le vainqueur de celle qui disparaît de dessus l'horizon.

Deux constellations se lèvent lors du coucher du bélier ; c'est Hercule agenouillé et le Serpentaire : un des deux est physiquement le conquérant de la toison. Quelques anciens ont dit en effet qu'Hercule avait été le chef des Argonautes ; mais le plus grand nombre s'accorde à dire que cette biave jeunesse ayant prié Hercule de conduire l'expédition, ce héros le refusa, et qu'il nomma lui-même Jason comme celui qui avait été indiqué par l'oracle. Il faut donc absolument que le Serpentaire se mette à la poursuite du bélier jusqu'en Colchide , et qu'il ne disparaisse pas de dessus l'horizon que le bélier n'y soit remonté ; c'est la tâche qu'il doit remplir. Il faut ensuite que le Serpentaire soit Jason lui-même.

D'abord on donne en effet ce nom au Serpentaire,

' Parmi les Argonautes étaient les pères de plusieurs des princes qui ont assiégé Troye : Admète , Pelée, Laërte , Ancée, Méléagre, etc. Chacun d'eux demanderait une longue suite d'explications. Mais

au rapport de Césius ' ; et dans le grand nombre de noms que porte cette constellation , ainsi que toutes les autres , elle est appelée aussi Jason.

Comme elle a fourni à beaucoup d'autres fables , qu'il n'est pas à présent de mon sujet de rapporter , il y en a qui sont relatives à la médecine, parce que cette constellation , avec son serpent ou ses serpents , portait le nom d'Esculape, ainsi que je l'ai déjà observé. Le nom de Jason signifie précisément le Médecin. Enfin on ajoute qu'il avait appris la médecine du centaure Chiron *.

Le serpent d'Ophiuchus avait donné lieu aussi à des fables astronomiques : à celle de Cadmus , qui cherche partout sa sœur Europe, et qui ne la trouve que dans la région du Bœuf, en Béotie, loisque, selon l'Oracle, il voit un bœuf agenouillé, comme est en effet celui du planisphère. Cadmus eut , comme Jason , un serpent à combattre ; comme lui , il en fut vainqueur , et il en sema les dents, dont il sortit des hommes armés. Mais le Serpentaire est aussi nommé Cadmus ^.

C'est'eif^Bbt un terrible combat que celui du serpent et de l'homme qui le tient. Il y a une histoire où le serpent est le vainqueur, c'est celle de Laocoon, autre nom du Serpentaire 4 : et je ne puis m'empêcher de dire ici

dans une expédition céleste , il ne peut y avoir des personnages hisr toriques.

' Cœl. AsTB. PoET. i3 )pag. 146.

* ïka , /««^« , signifie je guéris. Chiron avait aussi enseigné la médecine à Esculape. Nonnus, parlant du combat des constellations contre le volcan Typhée , dit : « Le brillant Ophiuchus lance « son dard de ses mains qui chassent les maux ; il secoue le dos de « ses serpents nourris de feu. (Diohis. , liv. i.) » On voit ici que le double serpent d'Ophiuchus a donné lieu de dire quelquefois qu'il y en avait deux. Esculape eut quatre enfants, laso, Hygiée, Eglé et Panacée : tous ces noms sont relatifs à la médecine.

'' CsBsius, ihid.

^ Cscsius, ibid.

d'avance que , comme les Asiatiques et les Grecs avaient également des tables astronomiques, le sujet de la guerre de Troye n'est que le combat des héros qu'honoraient les Grecs contre ceux qu'honoraient les habitants de l'Asie mineure. Les guerriers de la Grèce et ceux de l'Asie sont les uns et les autres dans le planisphère.

L'homme qui porte un serpent était donc Esculape ; l'homme qui combat un serpent était Jason. Mais, outre ce serpent, il y en avait un qui gardait la toison, et qu'il fallait absolument subjuguer, c'est-à-dire faire dormir, faire coucher, avant que d'arriver au but de la course ; c'est celui que combattit Hercule dans un de ses travaux, celui qui accompagne le navire, en un mot Y Hydre céleste. Les anciens disent que ce serpent était aussi long qu'un vaisseau à cinquante rames; en effet, il est de la même longueur que le navire -^rgo, sur lequel il est placé. Il gardait la toison; mais dans les figures faites d'après Aratus et Germanicus * , il est dépeint grimpant sur un arbre dont il grarde les fruits ; le serpent est appelé arhorem conscendens. Cet arbre poqK'aes fruits d'or ; c'est là que tenait le fameux rameau d'or qu'il fallait cueillir dans les initiations avant que d'entrer en enfer; car j'ai déjà observé que le pôle austral désigne le Tartare, et Virgile met les Centaures et l'Hydre de Lerne à la porte des enfers.

Les anciens , qui avaient fait du planisphère un théâtre fidèle de toutes les scènes qu'exécutent les constellations , avaient parfaitement désigné l'objet de cette course : car, au sommet de l'arbre, ils avaient dépeint la Toison d'or, que le navire allait chercher. Apollonius et Valerius Flaccus , qui nous ont transmis ces poèmes , le disent positivement. «Jason et Médée, dit Apollonius,

' Édit. n'AiDE Makuce. MID.

« sortirent du vaisseau; ils se rendirent dans le bocage «où était la couche du bélier; c'est là qu'il fléchit les « genoux lorsqu'il eut transporté sur son dos le fils d'A- « thaHias.... Ils s'avancèrent par un sentier étroit jusque « vers la forêt sacrée , cherchant ce hêtre immense au- « quel était suspendue la toison , semblable à une nuée «que le soleil levant empourpre de ses rayons'. « Sur le dos du serpent était la coupe médicinale, ou de Médée^ d'où devait découler la liqueur destinée à assoupir le dragon; et cette coupe s'y voit encore.

Voilà donc , monsieur , quelques-unes des constellations qui entrent dans l'histoire de Jason parfaitement désignées; le bélier qu'il va chercher, la toison qu'il doit conquérir , le serpent qu'il doit endormir , et le Jleuve même qu'il doit traverser avant son départ, Xejleuve céleste, qui se couche un peu après que le Serpentaire s'est levé , et dans lequel ce héros n'a pas le temps de mettre les deux pieds.

Voici maintenant l'histoire céleste du Serpentaire. Quand le Bélier s'est plongé dans les ondes pour prendre la route de la Colchide , le Serpentaire , chargé de le ramener, se lève dans le Firmament: le Fleuve céleste est près de disparaître , le Serpentaire le traverse aisé-

' Apollon. Argon., IV, v, 114, et seq., lîv. 3, v. 1748 et 1270, et Valerius Flaccus.

Quaerenti tune deindè viam quâ se arduus héros Ferret ad aurigerae caput arboris ;

Médée lui dit de ne point craindre, de monter sur le dos du Serpent, et de s'élever ainsi jusqu'au sommet de l'arbre. Jason obéit.

Fiden-s Cretbeïa proies

Calcat , et aëream qiiamvis perfertur ad ornurn Cujns adhuc nitilam servabant bracbia pellcm ;

Recipit optatum decus.

204 LETTRES SUR l'hISTOIRE PITiMITIVE ment ; il s'embarque sur le navire , il surmonte les taureaux célestes et les force de labourer; il s'avance ensuite vers l'arbre sacré ; aidé de la coupe de Médée, il endort le dragon énorme, et enlève la toison. A peine la queue de l'Hydre a-t-elle disparu , que le Bélier reparaît à rOrient ; il sort des mers de la Colchide , et l'aventure est terminée.

J'ai donné une description exacte de la marche de cette constellation ; on va voir que l'histoire de Jason lui est parfaitement conforme.

Un oracle avait annoncé à Pélias , qui avait détrôné Eson , roi de Thessalie , qu'il le serait lui-même par un descendant d'Eolus : il conjectura que cette prédiction ne pouvait regarder que les enfants d'Eson même , en sorte qu'Alcimède sa femme ayant accouché, il fit enlever le petit Dolomède i, nommé depuis Jason; il le mit sur un mauvais vaisseau , et l'exposa à la mer : mais ses parents le sauvèrent, ils le cachèrent dans l'antre de Chiron , aux soins duquel l'éducation du jeune prince fut confiée. Cette circonstance est purement astronomique, car le Serpentaire et Chiron sont ensemble dans la partie cachée du ciel. Ils sont également ensemble dans la partie lumineuse , et nous verrons qu'il servit encore à Jason pendant son voyage.

Cependant le jeune prince, devenu grand , et instruit par Chiron dans l'art de la Médecine, fut appelé Jason, ouïe Médecin. Il sortit de l'antre, et, se trouvant sur les bords du fleuve Anaure , il y laboura. Le fleuve Anaure est le fleuve céleste , qui n'est pas encore couché quand le Serpentaire se lève. Il est appelé Anaure , parce qu'il y avait une rivière de ce nom , où l'on mettait le lieu de la scène. D'autres ont dit que c'était le fleuve Evène , et

' L'habile médecin , celui qui guérit avec adresse.

DE LA GRÈCE. 2o5

cette circonstance est indifférente. On ne voit pas trop ce que fait ici la circonstance du labour , qui semble ne pas tenir aux autres aventures : mais les anciens ne disaient rien inutilement dans ces histoires ; et quand on ne pourrait pas expliquer ce fait particulier, il ne s'ensuivrait pas que l'explication des autres faits fût mauvaise.

Quoi qu'il en soit, Jason laboura. Ensuite il s'achemina à la cour de Pélias. Chemin faisant, il eut besoin de traverser le fleuve Anaure , il ne savait comment faire ; il trouva Junon déguisée en vieille , qui le prit sur ses épaules , et le porta. D'autres disent que ce fut lui qui porta Junon sur son dos. Mais de quelque manière qu'on prenne cette fable , c'est une fable ; et comme elle ne peut être qu'astronomique, et que Junon est la lune y cette circonstance tient à un aspect observé de la vieille lune , à l'époque où le fleuve va disparaître , et où il faut le traverser ^.

Cependant Jason ne mit qu'un pied dans le fleuve, car il n'a pas le temps de les y mettre tous deux, et le fleuve est couché avant que les deux jambes du Serpentaire soient sur l'horizon : il perdit à cette occasion un de ses souliers , et se présenta dans cet état à la cour de Pélias. Or l'Oracle avait averti Pélias de se défier de quelqu'un qui se présenterait à lui un pied chaussé et l'autre nu. Le roi, frappé, comme on peut croire, de l'apparition de Jason , si conforme à la menace de l'Oracle ,

' Dans les peintures qu'on traçait des dieux astronomiques , on observait de leur donner des attributs relatifs à leur âge ; on changeait ces attributs, on habillait et l'on déshabillait les statues. Cérès, après la perte de Proserpine , c'est-à-dire en hiver , était habillée de noir. Apollon et Bacchus ont été peints quelquefois avec une barbe. La lune était peinte une ou trois ; elle était , selon son âge , ou vierge , ou amante, ou matrone, ou sage-femme.

206 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

chercha à se défaire de lui , en lui ordonnant d'aller chercher la Toison d'or.

Alors fut construit le vaisseau ; les Argonautes dont j'ai parlé s'embarquèrent , c'est-à-dire que les principales constellations qui font le voyage céleste en même temps que le Serpentaire s'embarquent avec lui. Chiron leur fit connaître les astres , et leur enseigna la route qu'ils devaient tenir : et voilà pourquoi l'on dit que Chiron était inventeur de l'astronomie , circonstance fabuleuse , sur laquelle le grand Newton avait fondé sa chronologie. Le centaure Chiron passait pour avoir enseigné la chirurgie , parce que son nom est l'étymologie de l'art de la main, qui s'appelle Cher en grec. La main armée d'une flèche fut long-temps le symbole du Sagittaire , appelé aussi la main. Il est à cheval , il avait enseigné l'équitation ; il est chasseur , on lui devait la science de tirer de l'arc , et il avait mené Achille à la chasse. Il se lève avec le navire, il fut de l'expédition, et enseigna la route aux Argonautes. Je passe les circonstances du voyage auxquelles je dois revenir, et je suis Jason à la cour d'jEetas , auquel il commença par demander la toison.

Le roi, dissimulant sa colère, exigea de Jason qu'il soumettrait deux taureaux qui jetaient des flammes, et qu'il les ferait labourer, ce que le héros exécuta devant tout le monde.

Prenant ensuite les dents du serpent de Cadmus , que le roi lui avait fournies, il les sema dans le champ labouré, il en sortit des guerriers armés ; mais Jason , instruit par Médée , jette au milieu d'eux une roche énorme; chacun se croit blessé par son compagnon , ils tournent leurs armes les uns contre les autres, et Jason , se jetant dans la mêlée , se hâte de les exterminer ; exploit tout semblable à celui de Cadmus, autre nom du Serpentaire:

Cadmus laboura comme Jason : voici donc encore le Serpentaire laboureur ; il faut en chercher la raison.

Le Serpentaire est placé perpendiculairement sur le signe du Scorpion , et est porté par lui ; et lorsque le Soleil est dans ce dernier signe, c'est l'annonce du labourage. Celui qui était porté par le Scorpion , sur le dos duquel sont appuyés les pieds du Serpentaire, cet homme, dis-je , était le laboureur , et annonçait les travaux de la saison.

Dans les calendriers anciens où la balance n'existait pas , et où le Scorpion occupait deux places , il suivait immédiatement la Vierge comme le labourage succède aux moissons. La Vierge porte un épi à la main , signe parlant qu'il est aisé de reconnaître. On l'appela Cérès , et c'était elle qui avait fait don aux humains du blé et de la charrue. On la dépeignit , comme chacun sait , portée sur un char , c'était le char aratoire ; et il était attelé de deux serpents.

Cérès fit présent de ce char , comme on sait encore , à Triptolème son fils , qui était dépeint porté sur sa charrue et traîné par les deux serpents. TriptoPeine était i le laboureur, le serpentaire des Athéniens, et l'on célébrait ses fêtes à Eleusis. Etre porté par le scorpion , ou être porté par le char aratoire , était la même chose. On voit donc ici deux symboles anciens , celui de Cérès portant des épis , et traînée sur le char attelé des deux serpents diOphiuchus; et celui d'Ophiuchus ou du Serpentaire , porté sur le dos du Scorpion , et traîné par deux serpents. Cela signifiait que les époques, d'abord de la moisson , et ensuite du labourage, étaient arrivées.

Cependant il y a lieu de croire que le Scorpion avait été auparavant figuré par une charrue ; premièrement , pour les raisons que je viens de dire , et ensuite parce que le nom oriental du Scorpion désigne aussi l'action

208 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

de déchirer , de labourer la terre. Les Hébreux l'appelaient, et les Arabes l'appellent encore Hacrab , qui vient de la racine Hacrab , déraciner , déchirer. Manilius , qui s'est fort étendu à raconter les influences des constellations , transmises par les anciens , et qui sont toujours tirées du nom de ces constellations et de leur sens , dit que ceux qui naissent sous la constellation du Scorpion s'adonneront à la charrue , et qu'ils seront laboureurs ; et il attache cette influence à la queue du Scorpion , qui désigne ainsi le contre de la charrue i. « Celui qui naît « sous le signe du Scorpion au moment où les étoiles « de sa queue brillent dans le Firmament, celui-là croîtra « le nombre des villes, et, soumettant des taureaux au « joug, il tracera l'enceinte des cités; ou bien il renver- « sera les villes mêmes , il les réduira en champs labou- « râbles , et voiturera les récoltes dans les greniers. » En style astrologique , cela signifie que le Scorpion est l'annonce du labourage, et qu'il en est l'instrument *. Le signe astronomique dont nous noms servons encore pour désigner le Scorpion , et qui ne ressemble en aucune manière à cet animal , ressemble beaucoup plus à une charrue montée sur ses l'oues , et terminée par un coutre. C'est le signe primitif réduit au simple trait , comme le Verseau, les Poissons, le Lion, les Gémeaux , etc. Sca-

I Scorpius extremjB cùm toUit lumina caud% ,

Si qiiis erit stellis tùm suffragentibus ortus , Urbibus augebit terras , junctisque juvencis Mœnia subcinctus curvo describet aratro.

Ant sternet positas iirbes , et in arva reducet Oppida , et ia domibus maturas reddet aristas.

Manil. , liv. 4 , chap. 2.

On sait que l'usage des anciens, lorsqu'ils détruisaient quelque ville , était d'y faire passer la charrue , et semer du sel.

* Le signe du Scorpion était l'annonce du labourage, car Manilius dit dans le même livre :

Scorpius armatus violenta cuspide, caudam ,

DE LA GRÈCl:. 20C)

liger et les autres savants qui ont fait des recherches à cet égard , me paraissent avoir mal expliqué ce signe abrégé du Scorpion.

Une autre histoire faite à propos du Serpentaire prouvera évidemment que cette constellation était l'annonce du labourage. On racontait que Cérès s'était rendue amoureuse d'un homme nommé Jasion ^ dont on voit déjà que le nom ressemble beaucoup à celui de Jason, s'il n'est pas le même. Cérès lui accorda ses faveurà dans un champ défriché et labouré trois fois 5 et dé ce commerce naquirent deux (rères^ Plutus^ ou le dieu des richesses, Philovièius , celui qui aime les troupeaux; L'injuste Plutus prenait tous les biens pour lui , et n'en faisait point part à son frère ^ alors Philomélus s'adonna à la culture des troupeaux ; il acheta deux bœufs , il les fit labourer ; et Cérès , enchantée des succès dé son filsj le plaça parmi les astres, sous le nom du Bouvier. Cette <;onstellation était en effet le symbole et l'annonce de la moisson , comme je le prouverai dans une note ^ On

Quà , sua ci'im Pbœbi curriini per sidéra ducit, Rimatiir terras , et sulcis semina miscet.

' Le Bouvier est placé perpendiculairement au-dessus de la Vierge; celle-ci tient dans sa main un épi , et anciennement elle tenait des épis. Le Bouvier tient ùric faux , et à ses pieds est une constellation appelée la chevelure de Bérénice, mais qui représentait autrefois un faisceau d'épis autour d'une lance- (Bayer. Ukanom. C«sir Coejl. As- TRON. , PoET. X, pag. i38.) Son nom était Azimech, et c'est aussi celui qui est donné au faisceau d'épis que tenait la Vier^je , ou la lune, annonce des moissons. Cette hince entourée d'épis était un signe très-expressif de l'époque des moissons , au moment où le Soleil est dans la maison de la Vierge.

Le Bouvier tient de l'autre main un bâton qui lui sert à piquer ses bœufs , mais dont la forme et les noms sont très-différents : comme moissonneur, le bâton recourbé ou brisé, le colorrobon, était un fléau, annonce de la moisson, et de l'exécution que devait faire le moissonneur sur les épis qui étaient à ses pieds. Nous verrons, dans l'explication de l'histoire d'^etas, que c'était l'opération que faisait

2IO LETTRES SUR LHISTOIRE PRIMITIVE voit par cette histoire de Philomélus, fils de Jasion, une parenté allégorique entre le Bouvier et le Serpentaire. Le Bouvier était le moissonneur , et le Serpentaire qui le suit était celui qui laboure , et auquel le moissonneur ordonne de battre les grains , d'atteler des taureaux et de labourer la terre sous le signe du Scorpion. Aussi cette même histoire continue sur le même ton. Jasion reçut Cadmus chez lui dans l'île de Samothrace , au moment où Cadmus allait épouser sa sœur Hermione. Tous les dieux assistèrent aux noces , et lui firent des présents : Céres lui donna du blé, ces épis qu'elle tient à la main , afin que Jasion , le semât. Mais Jason , Jasion, et même Jasus frère de Dardanus , ne sont autre chose que le Serpentaire.

Nous voyons donc ici , monsieur , l'explication de la fable de Jason et de celle de Cadmus. Quelque soin que je prenne de l'abréger , je ne puis me dispenser de donner les détails nécessaires ; et comme c'est encore ici une clef de l'explication de beaucoup d'autres histoires grecques, je dois en dire assez pour que l'on y trouve les règles qui peuvent servir à les débrouiller.

Avant que Jason pût conquérir la toison , il avait d'autres travaux astronomiques à remplir. Metas le lui

ce roi quand il se jetait avec sa lance au milieu des guerriers armés, et les tuait jusqu'au dernier. 11 imposa cette tâche à Jason.

Enfin cette même figure d'Azimecli , ces gerbes qui entourent une lance; cette figure, dis-je, est peinte singulièrement, au rapport de Bayer, sur la sphère des Turcs. « On voit sortir, dit-il, un faiscean « de feuillages, ou de je ne sais quelles herbes , d'autour d'une lance « qui porte des chiens ou des serpents. » C'est ici la raison de la fable des géants armés, qui étaient nés des dents semées d'un serpent, et que combattirent Jason et Cadmus, les exécuteurs de la moisson; car les grains qui tombaient sous le fléau étaient nés des dents de ces serpents.

Au reste, Iti lance d' Azimech fut aussi appelée la quenouille, et c'est à cette quenouille que fila l'Hercule céleste. Elle est appelée la quenouille, le fuseau, la filasse.

DE LA. GRÈCK. 1 I 1

signifia dans ces termes pleins de courage, et qu'animait une fureur secrète :« Pourquoi m'adresses-tu , ô Jason, « de si long discours ? Si vous êtes en effet de la race « des dieux, et, qu'égaux à moi en valeur, vous soyez « venus tenter des aventures , je te livrerai la toison « d'or, pourvu que tu te soumettes aux épreuves néces- " saires : car je ne suis point jaloux des héros tels que « vous me dépeignez le maître de la Grèce. Le combat « auquel j'exposerai ton courage, quelque périlleux qu'il » soit , est un exploit que je fais moi-même. J'ai dans le « Champ de Mars deux taureaux aux pieds d'airain, et « dont les naseaux soufflent la flamme. Je les soumets « au joug , et je les fais labourer quatre arpents dans un « champ consacré au dieu Mars. Ce que je sème n'est '< point le froment de Cérès , mais les dents d'un serpent « horrible ; elles sortent de la terre sous la forme de « guerriers armés ; je me jette au milieu d'eux avec ma « lance , et je les mets en pièces. Tous ces travaux sont « l'ouvrage d'un seul jour : le matin j'attèle les taureaux , •< et le soir ma moisson est faite. Si tu achèves en un « jour cet exploit , je te hvre la toison ; sinon , n'espère '< rien de moi 5 il serait indigne d'un homme de cœur « de céder à un homme moins brave que lui *. «

Cette pompe de paroles ne doit plus nous étonner , depuis que nous connaissons le génie des anciens ; et puisque l'astronomie et l'agriculture étaient mises en poèmes épiques , il fallait bien que des héros poétiques parlassent un langage digne d'eux. L'ordre donné à Jason a évidemment rapport au labourage : les taureaux qu'il doit atteler sont les bœufs célestes , ceux qui traînent le char septentrional ; les bœufs d'Icare , qui est aussi le Bouvier j les bœufs d'Hercule , que ce héros embarqua

' Apollon., Aroojc. , liv. 3, v. 40^ et seq.

3!lSi LKTTRKS SUR LHISTOIRl-: PRIMITIVE

avec lui ; les b(eufs du Soleil, qu'osèrent attaquer les compagnons d'Ulysse. Ils ont des pieds d'airain, comme la biche céleste et comme le taureau ; comme celui-ci ils soufflent la flamme , emblème de la lumière que répandent les constellations. Les dents de la constellation Aziniechy dont j'ai parlé dans la note, de cette lance entourée de gerbes et surmontée de serpents , ces dents sont le blé lui-même qui tombe sous le fléau ; et ces guerriers armés , au milieu desquels iEetas faisait voler sa lance pour les exterminer , sont les blés qui tombent sous le fléau du moissonneur. Et cette dernière explication que je donne , monsieur , n'est pas plus arbitraire que les autres. Hésiode, parlant dans sa Théogonie ^ de la mutilation allégorique du ciel avec ime faux mise dans la main de Saturne, dit que le sang du Ciel devint fécond, que la Terre reçut ces gouttes précieuses, et qu'au bout d'un certain temps, elle produisit les vaillantes Erinnys; c'est un des noms de Gérés ; les géants armés de lances , c'est-à-dire les épis de blé , et les Nymphes des fruits , connues sous le nom de Mélies. J'aurai occasion d'expliquer plus en détail cette allégorie , dans une dissertation sur la Théogonie d'Hésiode.

Jason, ou le Serpentaire, ayant reçu l'ordre de dompter les taureaux et de labourer, obéit: il alla dans le Champ de Mars, car ce dieu présidait à la constellation du Scorpion; il courut après les bœufs, les atteignit, les mit sous le joug , laboura, sema les dents, et tua tous les guerriers armés de lances. «C'est ainsi, dit Apollonius, que lors- «que Jupiter répand du haut du ciel des orages, les « plantes qui fleurissaient dans un verger sont renver- « sées sur la terre : la tristesse et la douleur s'emparent de « leur cultivateur paisible , qui voit tous ses travaux per-

^Théog., V. i85.

' dus : tel fut le chagrin qui remplit le cœur d'^Eetas i.» Voilà de grands exploits; mais il restait encore une autre constellation à vaincre ; c'est le Dragon, qui a toujours les yeux ouverts, et qui, grimpant sur l'arbre où la toison est suspendue, épouvante tous ceux qui oseraient en approcher. J'ai fait voir en détail que ce Dragon est l'Hydre céleste, dernier travail du Serpentaire, qui voit enfin le Bélier monter derrière lui sur l'horizon.

Telle est, monsieur, l'histoire astronomique de la toison d'or : tels furent les chants religieux que l'antiquité consacra à célébrer les bienfaits de l'Agiiculture. Les cérémonies observées dans les fêtes répondaient à cette institution. Celles qui étaient célébrées chez les Athéniens à la mi-octobre, au moment où le Scorpion et le Serpentaire sont dans le méridien, passaient pour avoir été inventées par Triptolème, leur Serpentaire : elles étaient appelées Thesntophories , la fête oîi l'on porte les lois. Des femmes choisies partaient d'Athènes pour Eleusis , dont lies plaines fertiles étaient le berceau de leur agriculture : elles poi-taient sur leur tête les lois de Dio , ou de Cérès , et chantaient des hymnes à son honneur. Ces hymnes avaient sans doute pour objet de remercier la déesse de ses biens; car « les Siciliens , qui célébraient les mystères « de^ Cérès un peu avant la moisson , y représentaient « l'ancienne manière de vivre des hommes avant qu'on « eût inventé l'agriculture ». » Ils n'avaient alors aucune connaissance de la législation : c'est l'agriculture qui la fit naître; c'est Cérès ^ ou la Vierge, qui porte une balance et des épis, c'est la divine Tliémis qui donna les premières idées de la justice, en- distinguant les propriétés j 4it elle mérita par là l'honneur d'être l'épouse de Jupiter. J'ai exposé, monsieur , la partie astronomique de l'his-

ApoUoij., AiiGO-N., liv. 3, V. 1398.

'' BAMiiin , toni. V, pag. i o4, qui cite Meuisius et Le Clerc.

2l4 LETTRES SUR L*HISTOIRE PRIMITIVE

toire de la Toison ; mais j'ai annoncé que les anciens, en transportant leurs chants et les voyages célestes sur la terre , profitaient de l'occasion pour en dépeindre les princes allégoriques. Le voyage en Colchide en est une preuve convaincante ; je trouve ici l'occasion de détrôner encore quelques rois ; et quand il ne serait plus besoin de preuves nouvelles pour établir la vérité qui fait l'objet de ces lettres, des exemples nouveaux serviront toujours à indiquer les moyens d'en appliquer les principes.

Je suis avec respect , monsieur ,

Votre, etc.

LETTRE VÎII.

Explication de la partie géographique du voyage des Argonautes : les princes et les princesses avec lesquels ils ont des aventures sont les pays et les fleuves personnifiés. Des Cyclopes et des Géants : ce sont les volcans. Conclusion.

Monsieur , voilà donc une histoire célèbre qui n'est pas une histoire ; voilà des faits qui ne sont jamais arrivés que dans le firmament , où cette scène brillante se renouvelle toutes les années ; voilà des héros qui n'ont jamais habité que le ciel, où les peuples anciens faisaient monter l'encens qu'ils leur offraient , et l'harmonie des cantiques qu'ils entonnaient à leur honneur. C'est ainsi que dans l'Egypte , d'où la religion avait été apportée en Grèce, les chants, les processions, les cérémonies sans nombre, avaient précisément les mêmes objets; l'adoration d'un dieu Taureau , celle d'un dieu Bélier ; les victoires d'Orus sur Typhon; les conquêtes d'Osiris d'Orient

DE LA GRÈCE. 2l5

en Occident, où il planta ses colonnes, et plusieurs autres faits astronomiques dont l'examen doit être renvoyé à l'histoire particulière de ce peuple , histoire aussi fabuleuse que celle des Grecs.

Les Argonautes , dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir, monsieur, sont donc les personnages du firmament qui courent après le Bélier jusqu'au temps où il remonte sur l'horizon : le pays où sont le Bélier , le Serpent, les Taureaux, le Fleuve, la Coupe et le Navire , est celui où se trouvent le Serpentaire , le Bouvier , la Vierge, le Centaure, et où soufflent les quatre vents qui font naviguer le vaisseau, et ce pays, c'est le Ciel.

Maintenant, monsieur, je vais suivre sur la terre nos prétendus voyageurs : ils vont en Colchide, ils s'embarquent à Pagaze, passent à Lemnos, traversent le Bosphore, entrent dans la mer Noire, et arrivent sur les bords du Phase. C'est là que la fille d'iEetas , la célèbre Médée , devient amoureuse de Jason. On sait comment cette magicienne célèbre lui apprit à soumettre lès taureaux, à tuer les guerriers armés de lances, à assoupir enfin le dragon vigilant qui gardait sur l'arbre la toison d'or qui y était suspendue.

Dans ce voyage moitié céleste et moitié terrestre , où les Grecs avaient tout mêlé, il se passa quelques aventures astronomiques : je vais en détacher une , qui est comme le préambule du sujet, et qui regarde un héros qui abandonna bientôt les Argonautes, c'est le grand Hercule , l'Hercule agenouillé que l'on voit encore dans notre sphère. En côtoyant les bords de la Phrygie, les Argonautes virent une belle princesse attachée à un rocher pour y être la proie d'un monstre marin : ce n'est pas Andromède, c'est Hésione, fille de Laomédon; Hercule la délivre et tue le monstre , et il fait épouser Hésione à Télamon , que nous avons vu être le Bouvier ;

2l6 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

Ajax, fils imaginaire de ce prince imaginaire, se trouvai, comme on sait, à la guerre de Troye. Après cet exploit, arrive la triste aventure du jeune Hylas ou du Verseau, qui se noya. Hercule le chercha sur les bords de la Phrygie : il fit retentir les forêts et les monts du triste nom d'Hylas; mais l'infortuné jeune homme avait disparu dans les ondes, et Hercule désespéré renonça à la conquête de la toison.

Les Argonautes se remirent en nier : on leur fait coo

toyer les deux bords d'Asie et de Grèce \ ils passent à Cjzique , à Byzance , où ils ont affaire à C fucus et à Bjzas , qui ne sont que les noms du pays personnifiés , et arrivent enfin en Golchide , où ils trouvent des rois de la même nature. C'est ici que je vais m'arrêter avec eux, et faire voir que les personnages de cette histoire ne sont que les pays, les fleuves, les îles, les villes personnifiés. U est nécessaire, pour le prouver, de tracer un tableau de la géographie du pays.

Au fond de la mer Noire , et dans sa partie orientale , est située la Colçhide, pays célèbre dans l'antiquité par les poisons que produisaient ses marécages. Ils furent desséchés dans des temps postérieurs ; mais aujourd'hui que ce pays est négligé , les eaux y croupissent de nouveau, et rendent ce climat extrêmement mal-sain. Les anciens peignaient les contrées pestilentielles sous les emblèmes de serpents et d'autres animaux venimeux , qu'en effet elles produisent en grand nombre. Le marais de Lerne, desséché en été, était repi'ésenté sous la figure d'un serpent tué par Hercule : mais il se reinpfissait de nouveau en hiver , la tête du serpent renaissait do nouveau; il n'y eut plus de remède que d'y mettre le feu. Le serpent Python tué \>^x Apollon , et le serpent Typhon tué par Orus , désignent le dessèchement des eaux après les pluies de l'hiver, ou après le déluge. La Golchide

était marécageuse, elle produisait aussi des plantes venimeuses, et c'est de là que nous est venu le nom de Colchide. On disait, selon l'usage, qu'elle devait le sien à Colchus.

A. l'orient de la Colchide étaient la Médie et la Perse, qlie nous verrons bientôt personnifiées sous les noms de Médée et de Perscis. Plus près , et vers l'orient septentrional, était la Circassie ou la campagne de Circé ^ ; le Phase l'arrosait et se jetait dans l'Euxin. Dans les temps anciens , ce canton , qui faisait partie de la Colchide , était couvert de marais, et produisait aussi des poisons. Hippocrate rapporte que les habitants, qui vivaient au milieu des roseaux et dans un pays mal-sain, et qui se nourrissaient de fruits acerbes , étaient pâles et bouffis *.

A l'embouchure du Phase, était une île nommée M,a , dont la ville capitale était considérable : j3i,etas , ou le roi d'^Ea , régnait dans cette île. Un peu plus bas , et au midi du Phase, se jetait dans l'Euxin le fleuve Absarrus ou Absyrtus : son cours était très-rapide , et il déchirait ses rivages, qui , séparés ainsi du continent comme des membres arrachés , étaient dispersés sur la côte. Absyrtus veut dire en effet déchiré, décousu; c'était le nom physique des îles Ahsjrtides , et ce nom fut donné à di^ verses îles situées à l'embouc^hure du Rhône; à celles d'un autre fleuve Ahsjrtus en Illyrie : c'est ainsi que dans la Mysie, une ville portait le nom de Tomos, coupure, parce que la rivière avait coupé le terrain où cette ville était bâtie.

Enfin au nord de la Colchide étaient les Scythes ou Sarmates , dont quelques-uns portaient les nom (ÏHe?iwcfii,]es Charretiers , parce qu'ils se servaientde chars pour

' Circaei canipi. Voyez Diomys. Afkr.

* Hippocr., Lib. de aëre, aqtiis el locis , cité par Hoffmann, Lexicon, au mot Ph,v»is,

2l8 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE transporter de lieu en Heu leurs bagages , comme font encore aujourd'hui les Tartares.

Ces pays, où Ton fit aborder les Argonautes, furent personnifiés, selon l'usage des anciens temps. La Circassie fut Gircé ; JEa. fut iEetas ; la Perse , Perséis et Perséus ; la Médie , Médée ; l' Absyrtus , Absyrde son frère ; la Golchide, Golchus 5 le Phase fut le roi Phasis ; l'île d'vEa fut JEa sa fille; et Gircé épousa le roi des Sarmates, qu'elle empoisonna, après quoi elle s'enfuit dans un char.

Les qualités physiques des pays devinrent nécessairement, dans ce langage, les qualités morales des princes qui figuraient ces pays. Ainsi Médée fut une magicienne, et Gircé fut une empoisonneuse.

Enfin le voisinage de ces pays fut représenté comme une parenté; tous ces fleuves, et toutes ces contrées sont parents les uns des autres; tour -à-tour pères, mères, frères ou fils, sans aucun ordre de filiation réelle, il paraît évidemment que ces mariages sont allégoriques comme les personnes. Ges deux allégories se servent réciproquement de preuve, et ces rois divers se servant aussi de pères tour- à -tour, ou ayant chacun plusieurs pères, il est évident, comme je l'ai prouvé ailleurs, que dans le style figuré le voisinage s'appelait parenté, comme les fleuves et les villes étaient des hommes et des femmes. Mais il faut entrer dans quelques détails.

JSefas, roi d'iEa, était fils du Soleil et de Perse, car son pays était voisin de la Perse; et, pour les Grecs^ le Soleil se levait en Golchide.

Il était frère de Gircé, car la Gircassie était voisine des Çolques.

Il était père d' Absyrtus, car ce fleuve coulait dans ses états; et comme l' Absyrtus descendait du mont Gaucase, c'était la belle Asterodia, nymphe caucasienne, qui lui avait donné le jour.

Il était père de Médée , qui avait donné , dit-on , son nom à la Médie. Hérodote et Pausanias rapportent que les Mèdes avaient été appelés Ariens avant l'arrivée de Médée I ; d'autres disent que ce pays fut ainsi nommé de Médus , fils de Médée et de Jason ; d'autres le font venir de je ne sais quel autre Médus ; ce qui nous est indifférent , parce que c'est toujours la Médie personnifiée.

La mère allégorique de Médée n'est pas toujours la même : tantôt c'est Iduia^ fille de l'Océan et de Thétis, ce qui désigne une rivière; et en effet, dans l'énumération des rivières célèbres , Hésiode compte Iduia : tantôt c'est Hj-psea ou Yéleuée, ce qui désignerait les montagnes Médiennes qui liaient la Médie, plus reculée, avec la Colcliide : tantôt c'est Neœra, l'une des Néréides, ou la belle Eurjlyte. Enfin elle eut pour mère aussi Hécate, ou la Lune, tandis que son père était fils du Soleil. Cette filiation avec Hécate avait rapport à la puissance des enchantements qu'on attribuait à Médée, et dont il faut chercher la raison.

Si la Golchide et la Circassie abondaient en poisons, la Médie était renommée pour de certains fruits dont le suc guérissait le poison le plus subtil , et rétablissait la poitrine des vieillards. C'est Virgile qui nous a laissé cette tradition : citons les vers du Virgile français :

Vois les arbres du Mède, et son orange amère, Qui, lorsque la marâtre aux fils d'une autre mère Verse le noir poison d'un breuvage enchanté , Dans leur corps expirant rappelle la santé. L'arbre égale en beauté celui que Phébus aime; S'il en avait l'odeur, c'est le laurier lui-même. Sa feuille sans effort ne se peut arracher ; Sa fleur résiste au doigt qui la veut détacher,

' HofîTman Lexicon , voce Aria.

Et son suc , du vieillard qui respire avec peine , I^affermit les poumons et parfume l'haleine.

Telle était, monsieur, la vertu attribuée aux arbres de Médie ' ; et c'est d'après cette anecdote physique que Médée passa pour connaître parfaitement les vertus des plant;es, et pour avoir rajeuni le vieil Eson, père de Jason. C'était une tradition, chez les Grecs, que les pays situés à l'orient de la mer Noire produisaient des plantes dont les habitants connaissaient les bonnes et les mauvaises qualités 2. C'est là que l'on savait composer un breuvage corrosif et brûlant, dont l'effet était si prompt, qu'il ôtait la vie dans vingt-quatre heures. On l'appelait, à cause de cela, Ephemerium; et à cause du pays où on le composait, on disait que Médée l'avait inventé. On y savait aussi préparer un feu inextinguible, où il entrait du naphthe, qui abondait dans le pays qu'arrose l'Euphrate; et voilà pourquoi l'on attribuait à Médée d'avoir pmbrasé le palais de Créon avec une composition particulière.

La Circassie, la Colchide, la Médie furent donc célèbres chez les Grecs par ces breuvages funestes et par ces feux redoutables ; et cou^me ces pays étaient personnifiés , on en fit les magiciennes et les empoisonneuses Circé et Médée. Chez les anciens le poison n'allait pas sans les enchantements. Dans ces pratiques superstitieuses , on invoquait la Lune pour la faire descendre du ciel; et c'est pourquoi, entre les diverses mèies qu'on attribue à ces magiciennes, se trouve Hécate, ou la Lune. Ajoutons que , pour compléter ce merveilleux de la magie , la Médie produisait des serpents venimeux , que l'on enchantait en récitant, ou plutôt en chantant certains

* C'est le citronier , selon Isidore.

' Natalis Cornes, à l'article de Médée.

dp: la GRECE. 221

vers. La tradition et l'usage s'en conservèrent jusque chez les Romains. Lés Marses, peuple d'Italie, se vantaient de suspendre l'effet du venin des serpents par leur rituel poétique : car c'était avec des chants qu'on fiusait ces prodiges et tous ceux de l'antiquité. C'était une suite de l'usage ancien, né dans des temps où le langage même était musical , et où la poésie était de la musique. C'est de là que nous est venu le mot fîcnchantement. Ovide , parlant de l'usage des Marses, cite les serpents de Médie comme les plus renommés i.

Parlerai-je de Circé, cette autre magicienne célèbre ? Si l'on veut bien se rappeler la géographie que j'ai donnée de ces pays, on verra que la généalogie de cette princesse n'est que la géographie de la province de Circassie. On l'appelait les champs de Circé, Circœi cnmpi. Apollonius, L. II, dit que le Phase descend des montagnes d' Amaranthe , au pied desquelles sont les champs de Circé ; et Dionysius Afer nous apprend qu'à l'extrémité du Pont-Euxin habitent les Tyndarides , et ensuite les Colques , qui touchent au Caucase , et qui y vinrent autrefois d'Egypte; que le Caucase, le long du détroit d'Hyrcanie, forme une chaîne de montagnes élevées, d'où descend le Phase, qui, coulant dans les campagnes de Circé vers le midi , se précipite dans l'Euxin. Il y avait une ville Circœuni située sur le Phase, et la capitale de ce pays s'appelle encore aujourd'hui Terké'^. Cette contrée était autrefois très-peuplée ; et il paraît, par ce qu'en rapporte Cellarius^^ que la civilisation y avait fait de grands progrès.

' Nec Mediae Marsis finduntur cantibus angues.

OviD. , ia inediram. faciei.

* On doit observer que le nom de Circé se prononçait en grec

KiBKÉ.

Cellar., tom. I, pag. a ao, a a i .

Selon cette géographie , la Circassie , voisine de la Perse , de la Médie et de la ville d'^Ea , devait être parente de Perse, ou de Perséis, ou du roi Perséus, et de Médée et d'^Etas. Or l'histoire le dit ainsi : comme province orientale pour les Grecs , Circé était fille du Soleil ; comme voisine de la Perse, elle était sœur de Perséis , ou de Perse. Sous les deux rapports de voisine de la Perse et de contrée orientale, elle était petite-fille de Per* séus, père d'Hécate , et fille d'Astéropé, qui devait le jour à Hypérion ou le Soleil. Comme voisine de l'île ^a, elle était sœur d'^Eetas , et alors elle était née du Soleil et de Perse; ou bien elle n'était pas la sœur d'iEetas, mais sa fille, et alors elle était sœur de Médée, et Hécate, fille de Perséus, était leur mère à toutes deux. Et voilà que Perséus, roi de la Taurique, c'est-à-dire le mont Taurus, et la Circassie , et la Médie , et la Perse , et le pays d'^Ea, sont de très-proches parents , alternativement fils, pères, frères et sœurs les uns des autres.

Ce même pays nous fournit une autre preuve de ces mariages allégoriques entre des rois imaginaires. Je la trouve dans l'histoire du roi Phasis, père d'^Ea, et son époux; il est époux aussi de Colchis , de laquelle il eut Colchus, qui donna son nom à la Colchide. C'est une famille à part , qui n'est mêlée avec la précédente , qu'en ce que la fille ou la femme de Phasis est alliée d'jEetas. Le Phasis, dans le sens naturel, est un fleuve; l'étymologie de son nom est assurément dans le nom Phasi, Phasid qui signifie rivière, courant ^. Mais allégoriquement , si on le regarde comme une rivière , c'était une jolie nymphe nommée Phasis, et qui fut changée en rivière. Si on le regarde comme un fleuve arrosant la

' Comme le cerf altéré brame après le Phasid , le courant des eaux. Ps. xLii, a. Cette étymologie est de Bochart. Les étymologie» des noms de rivières doivent nécessairement être physiqaes.

Colchide, c'est le roi Phasis, époux de Colchls et père de Golchus. Ce fleuve, se partageant en deux bras, forme l'île d'^a à son embouchure : c'est un père amoureux de sa propre fille, c'est le dieu du fleuve épris de cette Nymphe charmante : il la poursuit long-temps dans les montagnes ; la jeune fille effrayée jette ses flèches , elle fiiit; mais, lassée enfin de sa course, elle tombe, et le dieu l'enchaîne de ses ondes '. Veut-on savoir la généalogie du roi Phasis? Il était fils du Soleil et ôH Ocjrrhoé , Courant rapide. Il surprit Courant rapide en adultère, et, dans sa douleur , il se jeta dans le fleuve Arcturus , qui , dès ce jour, changea de nom , et fut appelé Phasis. Assurément , cet adultère est allégorique , et cela signifie , en langage figuré , que le Phase s'appelait à sa source Arcturus, et, qu'en se joignant avec la source d'Ocyrrhoé, ou avec un ruisseau qui s'unissait à elle, \ Arcturus changeait de nom.

Ne m'est-il pas permis à présent, monsieur, de m'appuyer de tous les exemples que je vous ai donnés successivement, pour en conclure ce que j'avais avancé, que tout le corps de la mythologie n'est que de la physique ; que ce que l'on a pris jusqu'à nos jours pour de l'histoire , n'en est pas ; que la chronologie que l'on a fondée sur des personnages allégoriques est absolument fausse .►* Et si jamais nous en venons à examiner l'histoire primitive des Egyptiens et des Indiens avec les mêmes règles de critique, et que nous obtenions le même résultat, les recherches que j'ai tentées sont -elles oiseuses et inutiles ?

Sur cette même terre où avaient habité tant de rois

Barbarus in patriis sectatur moatibus AEam Pliasis amore furcns ; pavidas jacit illa pbaretras Yirgineo turbata metu , discursibus et jam Déficit ac volucri victam Dens alligat undâ.

;224 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

cliimériques, et que peuplaient une multitude de nymphes toujours jeunes et belles, avaient existé aussi des géants énormes, enfants de la terre et ennemis du ciel; ces hommes audacieux sont du même âge , ils ont existé en même temps que ces rois, ils ont eu part à leurs aventures^ et ils sont allégoriques comme eux. J'ai déjà indiqué, monsieur, que ces géants impies, et que les cyclopes monstrueux sont des volcans; mais je crois nécessaire de le prouvei'. Il ne restera plus aucune classe des personnages de ces tapisseries , dont je n'aie donné l'explication; et, à la faveur de cette clef, on pourra les rapporter chacun à leur genre : la lecture des poètes anciens deviendra plus intéressante, et leurs peintures animées prendront une face nouvelle ; si l'on y éprouve le regret de voir disparaître tant de héros dont les aventures incroyables, mais brillantes , ont fourni le sujet de tant de beaux vers , on en sera dédommagé par le plaisir de posséder une vérité ; les champs de la poésie ne seront plus ceux de l'histoire, ils seront ceux de l'imagination; et l'esprit, qui était arrêté par ces nuages fantastiques , pourra pénétrer plus aisément dans la profondeur des temps, et en sonder l'obscurité.

Tout le monde sait comment les anciens dépeignaient les Cyclopes ; et cette peinture bizarre ne pouvant être vraie , on en a cherché diverses explications. Celle que j'ai déjà indiquée porte avec elle un caractère de vraisemblance ; il faut prouver que c'est encore la vérité.

Les Cyclopes étaient des géants énormes , c'est une allusion à la hauteur des montagnes volcanique ; ils n'avaient qu'un œil étincelant au milieu du front , c'est une allégorie de leur cratère, et une traduction de leur nom même, qui signifie exactement œil rond '; ils habitaient

' KuRLOs , circulas ; ops , oculus.

\es cavernes de la Sicile , ce sont les cavités volcaniques ; ils ont habité l'île de Lipàri , qui est aussi un volcan; ils forgeaient les foudres de Jupiter, formées de trois rayons d'eau , trois de brouillard et trois de feu , allusion aux phénomènes qui accompagnent les éruptions ; ils s'appelaient tonnerre ^foudre et éclair y parce que les volcans produisent ces phénomènes ; dans les cavités de la Sicile, on entendait retentir les bruits sourds de leurs marteaux. Ils étaient fils du Ciel et de la Terre, à cause de leur hauteur et de leurs racines profondes ; ou ils étaient fils de Neptune, parce que ces volcans étaient entourés de îa mer.

Polypheme^ leur chef, n'est autre chose que l'Etna ; son nom signifie celui qui crie beaucoup, ou le mugissant ï : ainsi le géant Poljhotes , dans la mer Egée, fut également un volcan. Polyphème était fils de Neptune et d'Europe , à cause de sa position physique 5 ou bien ôiElatas , celui qui secoue * , et de Stjlhé, l'éclair ^ ; ou de Neptune et de la nymphe Thoosa, la rapide. Un autre des Cyclopes se nommait Harpes , celui qui ra\>it , un autre Pjracmon , ou enclume enflammée. Enfin , monsieur, car de trop longues explications deviennent superflues , je vais citer un passage de Nonnus , qui décide évidemment la question. « Les phalanges des Cyclopes « accoururent: leurs mains désarmées lançaient des mon- « tagnes ; les pierres et les rocs leur servaient d'armes et « de lances ; un roc était leur hache , et les flammes de « la Sicile étaient leurs flèches. Les soldats portaient du « feu dans leurs mains , Brouté , Steropé, Euryale, Ela- « treus , vEgès , Trachius , et le superbe Alymèdes. Mais

' PoLD puâitti, multum vociferor.

' Elauhô, agito, Elatkr, agitator.

^Stilbô, luceo, corusco; Stilbê, si lendor.

l'iÔ LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

« Poiyphème, fils de Neptune, dont la tête s'élevait jus - « qu'aux nues , les surpassait tous ^. » Peut-on mieux désigner des volcans , et ne voit-on pas ici le plus grand rapport entre les combats des Titans , d'Alous , Typhée et Mimas, et ceux des Gyclopes dont les armes sont des rochers ? Que sera donc l'aventure d'Ulysse avec Poiyphème , qui , pour se venger , ameute les Gyclopes , et jette des pierres à Ulysse, afin de submerger son vaisseau ? J'observe, en passant , que ces preuves diverses vérifient ce qu'a découvert la physique moderne , quç la Sicile eut autrefois un grand nombre de volcans, dont l'Etna reste seul : les Gyclopes sont en effet en grand nombre , et l'on disait qu'ils dévoraient les étrangers , dans ces temps reculés où la Sicile était inhabitable. La mémoire de cette époque avait donc passé par tradition allégorique jusqu'à Homère, et par conséquent on avait celle du temps où la Sicile fut habitée et commença à devenir le grenier de l'Italie. Ge temps est évidemment désigné dans cette tradition par les victoires d'Ulysse sur Poiyphème , par la punition qu'Apollon avait infligée aux Gyclopes , pour avoir fourni les foudres dont fut tué son fils Esculape, et par les foudres dont Jupiter les écrasa quand il les précipita dans le Tartare,

Le même sort avait été réservé à ces géants audacieux, qui avaient formé l'insensé projet d'escalader le ciel , qui lançaient des rochers enflammés contre les dieux, et qui portèrent jadis l'épouvante dans l'Olympe. Phaéton, le Serpentaire, l'intrépide Orion en furent épouvantés et chassés de leurs places éternelles ,* l'ourse elle-même frémit sous le pôle glacé. Le règne fut long de ces hommes féroces, et leurs attaques furent souvent renouvelées ; mais tous les dieux réunirent leurs forces ,

' NOHHI DiOMYS, L. i3.

et ils furent écrasés sous les foudres de Jupiter; les montagnes mêmes qu'ils avaient lancées leur servirent de tombeau; quelqviefois encore ils s'agitent sous ce lourd fardeau , et ils font trembler la Sicile ; mais Jupiter les tient en respect, et les campagnes qu'ils avaient dévastées sont couvertes de riches moissons. Voici donc encore , monsieur , cette grande époque historique visiblement désignée, ce qui, dans des recherches ultérieures, pourra servir à trouver le temps où la Sicile fut réellement habitable. Qu'on lise dans cet esprit Homère , Nonnus , Virgile , Ovide , la Gigantomachie de Claudien , et l'on se confirmera dans cette vérité , que ces géants , ces Titans , ces fiers enfants de la Terre, ennemis des dieux et des agriculteurs, ne sont autre chose que des volcans. Mais la Sicile n'avait pas été le seul théâtre de leur fureur. Il paraît qu'à la même époque , tous les pays que baigne la Méditerranée , depuis la Sicile jusqu'au détroit de Marmara, avaient été ravagés par des volcans. A la vérité , tout cela est conté en langage allégorique , mais nous le connaissons , et désormais il sera impossible de s'y méprendre. Serait-ce , comme l'ont dit les anciens, que l'Océan, brisant les barrières du détroit de Gibraltar , eût inondé un pays habité , et formé un déluge partiel? Toujours est-il évident que toutes les îles, qui seraient les sommités échappées à cette inondation, ont été volcaniques; Rhodes, Mycone, Délos, Anaphé, Ténédos, Calydna, Icaria, et une multitude d'autres i. Lemnos , l'île de Vulcain , fut un des plus célèbres volcans de cette mer ^ ; car partout où Vulcain était solennellement adoré , on doit être assuré qu'il y avait eu des

' Voyez la belle Histoire des Voyages de M. le comte de Clioiseul-Gouffier , dont je ne puis citer tous les passages. » Lemnos cara Dpo , nec faaia notior AEtna ,

Aut Lipares domus.

Vai.. Fl.,L. 2, V. 95.

228 LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMITIVE

volcans. La Thrace éprouva les mêmes ravages ; il paraît que le golfe de Thessalonique , appelé autrefois le golfe de Thermes , ou des Eaux chaudes, produisit cet effet en entrant dans les terres , et sépara l'île d'Eubée du continent. Les champs voisins furent embrasés précisément comme les campagnes d'Italie, et portèrent également le nom de champs Phlégréens. Cette terre fut appelée Hystiée, ou la Brûlée, et il y avait en Eubée une ville de ce nom. Il y eut plusieurs villes A' Héphestium ou de Vulcain ; une à Lemnos , dont la colline voisine fournissait la fameuse terre de Lemnos ; une autre dans la tribu Acamantide en Attique, avec un temple à Vulcain. Les monts volcaniques de Lycie s'appelaient les monts héphestiens, et l'on y voyait aussi une ville d'Héphestie: tout cela tient à des temps très-reculés , et semble appartenir à la même époque.

Cependant les côtes de l'Asie ont long-temps fumé de ce même incendie. La Troade fut submergée , et il resta plusieurs volcans sur ses bords, comme l'île de Typhon et celle de Ténédos dont j'ai parlé. La Mysie fut longtemps exposée à ces ravages , et il faut les lire dans le langage figuré qui en a conservé la mémoire. Nonnus nous a transmis cette peinture allégorique sous le nom.

Ventum erat ad rupem , ciijiis pendentia nigris Fumant saxa jugis , coquitnrqiie vaporibus aër.

Val. Fl.,L. 2,v. 33r.

La reîne, parlant aux Argonautes , leui- dit :

Haec autra videtis

Vulcaniqtie, ait, ecce domos ; date vina precesque , Forsitan boc factum taceat jam fulmen in antro. Nox dabit ipsa iidcm, claiisre cùm murmura flammre, Hospes, et incussae souitum mirabere massse.

Id.,v. 335.

C'est à Jason qu'Hypsipyle faisait voir les volcans de Lemnos, que le poète appelle le Palais de Vulcain.

de Typhée^ qui fut aussi un des noms de l'Etna, tant il est vrai que ces personnages ont désigné des volcans ^. Cadmus, allant cheicher Europe , que le taureau avait enlevée, parcourut la terre, comme tous les héros astronomiques dont j ai parlé; « il alla dans la grotte meur- « trière des Arimes , où les monts insensés brisèrent

1 Alta jacet vasti super ora Tj-pliceos AEtna ,

Cujus anhelatis ignibus ardet liumus.

OviD. Fast. L 4.

Dans les Métamorphoses , c'est la Sicile entière qui couvre Typhée.

Vasta giganteis injecta est insiila membris Trinacris , et magnis subjectum molibus urget AEthereas ausum sperare Typboeïda sedes.

Voici un passage de Pindare qui confond le Typhée, ou les Volcans d'Asie, avec ceux d'Italie, ce qui prouve que c'était un nom générique :

« L'ennemi des dieux , Typhée aux cent têtes , qui fut jadis élevé « dans un antre fameux de Cilicie, Typhée est couché dans le fond « du Tartare. Maintenant les rivages escarpés de Cumes et ceux de « la Sicile pressent sa poitrine velue : l'Etna, dont le front est couvert « de neige durant toute l'année, celte colonne qui soutient le ciel, « l'accahle de son poids. Du fond de cette montagne sortent des « sources d'un feu pur et inabordahle... Ce reptile vomit des fleuves « de feu , etc. » Pindah. , Pyth., Od. i.

Maintenant, je vais citer un passage qui prouve que ce nom de Typhée fut donné à un autre volcan ; à celui d'Ischia près de Naples , autrefois Inari me, yEnaria , Arima :

Tum sonitu Procbyta alta tremit, dirumque cubile Inarime, Jovis impcriis , imposta Typhoeus. AEnecd , X.

Et Claudien, de raptu Proserp., L. 3.

Rupitne Typhoeia cervix

Inarime ?

Et Lucain, Pharsale, L. 5.

. . . Ceti siculus flammls nrgentibus AEtuam Undat apex. : Campana fremens ceu saxa vaporat, Conditus Inarimes asternâ mole Typliœus.

La Cilicie fut appelée aussi Ikarime, Arime, comaie on le verra dans le récit de Nonnus , que je cite dans le texte. « Les guerriers

aSo LETTRES SUR LHISTOIRE PRIMITIVE

« jadis les portes de l'Olympe. » Jupiter , qui voulait donner le jour à Tantale, que nous avons vu être le nom d'une contrée de Mysie ^ , rechercha les faveurs de PlotUy fille d'Eole 2. Le dieu cacha ses foudres sous une roche; « la roche en fut noircie, les fontaines bouil- « lonnaient par le feu caché semblable à une flèche aeé- « rée. Le gouffre écumant de Mygdonie retentissait du « bruit de la vapeur , et le Gilicien Typhée étendant ses « mains , au signal que lui en donna la Terre, déroba les « armes couvertes de neige, mais brûlantes, de Jupiter. » La Mygdonie était une contrée de Mysie, qui devint trèsfertile depuis, comme tous les pays volcanique ^ ; ce fut la patrie de Niobé , roche volcanique : là régna le roi imaginaire Mj'gdonus , frère d'Hécube, et père de ce jeune Chorèbe, amoureux de Gassandre, dont Virgile a célébré la valeur et la fin déplorable.

Nonnus , qui fait quelques écarts poétiques , trace ensuite une peinture de Typhée , dont la voix horrible ressemble au rugissement des bêtes féroces , et qui réu-

« altaieut et venaient dans le camp , avec un bruit pareil à celui d'un « grand incendie qui embraserait le monde. La terre retentissait , « comme lorsque Jupiter irrité la foudroie dans les champs ariméens, « où l'on dit qu'est la vaste couche de Typhée. » Homère, d'où ce passage est tiré (Ijliad., ii, 628.), fait allusion à la Cilicie. Les Arimes, dit Strabon , habitent la Syrie; c'est le pays d'Aram. L'Oronte, fleuve de Syrie , s'appelait autrefois Typhou. Eschyle et Pindare font Typhée natif de la Cilicie. Toutes ces différences viennent de ce que Typhée , était un nom de volcan.

' HrsT, DE Niobé , i.ettre m. Tantale était un mont de Mysie, auprès duquel était la ville Tantalis, la fille de Tantale. Dans une éruption volcanique, il fut entouré d'eaux et de marais, en sorte que ce roi ne pouvait ni boire ni manger.

* Plota était une île volcanique de ces parages, et fille d'ÉoIe , comme les volcans, ou les îles Éoliennes d'Italie. Voyez Hoffmamh Lkxicon, au mot PtoTA.

' Aut piuguis Phrygiae Mygdonias opes.

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