HORAT
DE LA GRi:CE. a3 1
nit les fureurs des tigres , des lions et des taureaux. Il attaque les deux , il épouvante les constellations , il osc combattre la lune elle-même. « Cependant les saisons in- « trépides arment les phalanges célestes; les révolutions « des cieux font entendre leurs cris , la flamme brille, l'air « frémit du bruit de cette armée variée, composée de «ceux qui habitent le Nord, le Sud , le Levant, le Cou-
« chant Orion dégaine son glaive pour combattre le
•< géant ; » le chien le poursuit , Ophiuchus s'arme , le dragon du pôle, le charretier, le bouvier, tous se réunissent contre l'ennemi commun. « Cependant Typhée ébranle « les sommets du Corycus , et, pesant sur les flots du Ci- « lix, il confond de sa main Tarse et Cydnus '. »
Le poète peint ensuite le combat allégorique du géant avec Neptune, et enfin avec Jupiter, qui le foudroie : le géant ne produit plus qu'un mugissement sourd ; l'air desséché permet à peine qu'il tombe une faible rosée; il ne lance plus que quelques étincelles; ses foudres cessent à la présence de Jupiter,
C'est ainsi , monsieur, que les anciens , dans leur style, dont j'ai donné tant de preuves, célébrèrent tous les phénomènes de la nature: et que cette nouvelle classe de personnages tant chantés par les poètes , prennent leur place dans la mythologie à côté des dieux , des héros et de tous ces rois physiques , dont j'ose espérer qu'on ne croira plus la réalité.
J'ai ren^pli , monsieur , la tâche bornée que je m'étais imposée. J'ai tenté de prouver que les origines grecques sont absolument fausses , et que ces héros tant célébrés dans n,os histoires n'ont jamais existé. J'ai tâché de remonter à la cause de l'erreur, et de montrer comment
' Le Corycus est une montagne de Lycie, Tarse en est une ville, et le Cydnus est le fleuve qui la baigne , ce qui désigne une submer-/ sion de cette ville.
l3l LETTRES SUR l'hISTOIRE PRIMIT[VE
l'origine de l'alphabet forma jadis une grande révolution dans les esprits , et fit oublier le génie allégorique qui l'avait précédé; époque plus remarquable encore que celle de l'imprimerie, quia renouvelé la face de l'Europe. Il résulte cependant de là que le génie allégorique forma jadis comme une langue et une écriture universelle , qui se communiquait à tous les peuples par les yeux , et que l'Asie fut autrefois ce que l'Europe est aujourd'hui, le séjour des sciences, qui, par un moyen commun, se répandent chez tous les peuples. Un temps viendra sans doute où une écriture plus philosophique, appointée parmi les hommes , éloignera les limites étroites où les vérités se trouvent encore renfermées; car les sigTies sont un moyen donné à l'espèce humaine pour acquérir des connaissances nouvelles, par la facilité de noter les connaissances acquises. Et si ce moyen, imparfait encore, que nous possédons, de rappeler de simples sons par des signes conventionnels, a fait faire des progrès aux sciences, que sera-ce lorsque les signes rappelleront les vérités, les axiomes et les principes ? Qu'il s'élève un génie puissant qui ose approfondir cette idée , il sera le bienfaiteur de l'humanité.
Cependant , monsieur , en essayant de renverser cet antique et vaste édifice de l'histoire grecque mythologique , j'ai assez indiqué comment on pourrait passer de là aux mythologies des autres peuples, qui, ayant écrit au même âge, ont dû conserver de pareilles allégories. Mais je n'ai fait que démolir ; et si quelquefois j'ai laissé entrevoir l'utilité de cette grande destruction , pour en faire servir les matériaux à la reconstruction de l'édifice, la crainte de ralentir ma marche m'a fait néanmoins éviter soigneusement les écarts. Si je ne me suis pas trompé, j'ai ouvert une assez vaste carrière, et c'est tout ce qui s'accommodait à mes forces : de plus savants que
moi la parcourront avec facilité. Je tenterai, néanmoins, si ces essais ne déplaisent pas au public, d'appliquer les principes que j'ai posés à l'explication de la théogonie d'Hésiode, et des cosmogonies des divers peuples, en les comparant à leur modèle commun, et de faire revivre les tableaux primitifs dont ces récits sont la copie méconnue.
Daignez agréer ici , monsieur , mes remerciements publics , de ce que vous avez bien voulu m' encourager et me soutenir. Vous avez pensé qu'une idée ne pouvait être fausse par la seule raison qu'elle paraissait nouvelle ; et que , semblable aux comices de Rome , la république des lettres est une assemblée générale, où le dernier des citoyens a droit de donner son avis.
J'oserai dire cependant, monsieur, que déjà vos écrits, en m'éclairant, m'avaient encouragé; et je n'ai plus craint d'étudier la langue et les monuments d'un peuple antérieur, dont vous aviez démontré l'existence. Je dirai de vous, en pensant aux lumières que vous avez répandues dans ce pays de ténèbres, ce que Virgile dit d'Enée, qui va cueillir le rameau d'or :
Ingreditur , linquens antruni , caecosque volutat Eventus animo secum :
Et ma plus haute ambition serait qu'on pût ajouter :
Cui fidus Achates It cornes, et paribus curis vestigia fîgit.
Je suis avec respect , monsieur ,
Votre, etc.
FIN DES LETTRES SUft l'histoire primitive de la GRÈCE.