LIVRE PREMIER
Je me propose de resserrer, dans un court espace, l'histoire de la révolution française , afin que , mise à la portée de tous les lecteurs, et facilement répandue dans tous les pays, elle détruise les impressions qu'ont cherché à répandre contre la France les ennemis de la liberté. La postérité pourra seule être instruite des causes secrètes auxquelles il faut attribuer les événements particuliers qui ont rempli le cours de la révolution et l'ont accélérée : mais les causes générales datent de plus loin. Elle avait été préparée par le cours des choses humaines ; et la convocation inévitable des états - généraux ne fit , en quelque manière , que proclamer la révolution. Si quelque chose doit exciter l'étonnement des étrangers, c'est le bonheur avec lequel elle a été conduite au milieu du choc de tant de passions
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exaltées et de tant d'intérêts opposés. Vingt fois le vaisseau de l'état a paru devoir être submergé par la tempête, et vingt fois il a échappé au naufrage, fort de sa masse et de la prudence de ses pilotes. L'histoire de ces trois années mémorables nous présente une scène dramatique qui a eu son commencement , son milieu et sa fin. Les intérêts particuliers en ont formé les intrigues diverses , qui ont été déconcertées , ou par la grandeur du corps constituant, ou par la puissance et l'impétuosité de la nation elle-même, jusqu'au jour où le roi, en acceptant la constitution, a fait le dénouement de cette scène éclatante.
Quelques nuages se promènent encore sur le ciel de la France. C'est avec peine que les intérêts particuliers se voient obligés de céder à l'intérêt général , et la lutte inutile des privilèges subsiste encore. La noblesse, dont la supériorité imaginaire n'existait que dans l'opinion , se flatte d'exister toujours, quoique cette opinion soit détruite. Elle a tâché de ressusciter l'esprit altier de la féodalité dans des temps où la féodalité n'était plus , et de porter les idées chevaleresques du douzième siècle au milieu des lumières du dix-huitième. Ainsi les corps ne s'apercevaient pas , en vieillissant , que leurs maximes vieillissaient avec eux , et que , lorsque tout est changé autour d'eux, il faut qu'ils changent eux-mêmes ou qu'ils périssent. Comment de tels édifices pourraient-ils subsister, quand les états de l'opinion publique ne les soutiennent plus? Le clergé cherche encore, dans une religion qu'on
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appelle de paix, des prétextes et des moyens de discorde et de guerre ; il brouille les familles , dans l'espoir de diviser l'état : tant il est difficile à ce genre d'hommes de savoir se passer de richesses et de pouvoir !
Mais les lumières, en se communiquant bientôt aux dernières classes des citoyens , les affranchiront de la plus dangereuse de toutes les servitudes, l'esclavage de la pensée. Alors , ou les prêtres seront citoyens, ou l'on ne voudra plus de prêtres. Tous ces pouvoirs abusifs, dont la barbarie des premiers temps et le despotisme des derniers avaient accru le nombre, ont disparu du milieu de nous. Ils s'appuyaient du despotisme du trône même , qui les avait créés comme des instruments utiles à son autorité. Aussi ont-ils affecté, pendant deux ans, un attachement hypocrite à l'autorité royale, dont ils se disaient les défenseurs ; et les amis des privilèges se sont dits les amis du roi. Mais l'hypocrisie n'a des succès que lorsqu'elle parle à la crédulité. Dès que Louis XVI a consenti lui-même à ce que l'autorité royale fût restreinte , il ne leur est plus resté de prétexte , et l'on ne les a plus vus que s'agiter franchement pour reconquérir leurs propres privilèges. Ils seront forcés néanmoins à ne plus vivre que de ressouvenirs ; car, malgré les mouvements particuliers qu'ils pourront exciter encore, la masse de la France est assise, la constitution est faite , et le moment est venu où l'on peut écrire l'histoire de la révolution.
La nation française a été soumise, pendant plu-
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sieurs siècles, à des lois arbitraires qui pesaient à la fois sur la vie et sur la fortune des citoyens. Le peuple, qui est tout dans les pays libres, et qui n'est rien dans les empires despotiques , était asservi à un si grand nombre de tyrannies particulières, que sa plus pure substance se dissipait en impôts, levés par la violence, ou par l'adresse, ou par la superstition, ou par les privilèges. Le roi de France lui seul levait des impôts plus considérables que plusieurs grands princes de l'Europe réunis. Le clergé recueillait sans frais le cinquième du produit net des revenus territoriaux du royaume; il possédait d'ailleurs des biens immenses, et ne fournissait que des dons gratuits qu'il s'imposait à sa volonté. Les droits avilissants de la féodalité donnaient à la noblesse un genre de revenu qui était un véritable impôt sur les campagnes et une source de vexations; et, quoique possédant des propriétés immenses, elle se croyait dispensée de contribuer aux dépenses publiques , dont le poids retombait tout entier sur le peuple. Une foule de privilégiés et d'anoblis avaient obtenu du pouvoir despotique ou en avaient acheté le droit de ne pas concourir aux dépenses de l'état. La vénalité des charges avait rendu nécessaire la vénalité de la justice; et chaque différend entre deux hommes était encore un impôt : contribution désastreuse, parce qu'elle ne décimait pas le bien des plaideurs, mais que souvent elle l'emportait tout entier.
Cependant la facilité apparente avec laquelle le peuple semblait payer des impôts aussi considéra-
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bles encourageait à en inventer de nouveaux. Les dépenses de la cour étaient arbitraires , et la substance des peuples se dissipait depuis long- temps en de fastueuses frivolités. Le trône était assiégé d'une multitude d'bommes avides et de femmes intéressées , auxquelles on prodiguait , sous divers prétextes , les trésors de l'état. Des guerres ruineuses , entreprises avec légèreté , et souvent pour l'avantage seul de quelques individus , avaient accru , pendant deux règnes , la calamité publique. Des emprunts désastreux avaient successivement formé une dette immense ; et la nation , effrayée de la situation des finances, n'avait devant les yeux que la perspective décourageante de la banqueroute.
La tyrannie sur les fortunes ne va jamais sans la tyrannie sur les personnes; et, pour s'emparer des biens des peuples, il faut commencer par les asservir. Depuis que les rois de l'Europe, à l'exemple de ceux d'Asie , ont eu des troupes à leurs ordres, ils ont été les maîtres des biens et de la vie des hommes qui sont devenus leurs sujets. Cette institution , imaginée par les rois pour affaiblir la puissance excessive des seigneurs, et pour se passer de leurs services qu'ils faisaient payer trop chèrement , marqua l'époque du despotisme en Europe. Les guerres, dont les rois ont toujours paru ne pouvoir se passer, et qu'on a toujours prises cependant pour la folie des peuples, fournissaient le prétexte de lever des soldats, et les levées de soldats fournissaient des prétextes et des moyens à 1. i6
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de nouvelles guerres. Nul despote n'a marché qu'avec des satellites; et partout où vous verrez une armée soudoyée par le maître, dites que là il y a un tyran , ou un homitie qui va le devenir , ce qui est la même chose pour la liberté. Nos rois, qui ne faisaient jadis exécuter les lois que du consentement des peuples , ne le^ consultèrent plus ; leur volonté fut la loi suprême. Alors la monarchie fut dénaturée; elle fut chez nous ce que les Grecs appelaient tyrannie, le gouvernement arbitraire d'un seul. L'étendue de la monarchie ne permettant pas au prince de voir tout par lui-même, les rois de France furent obligés de consulter les ministres; et ceux-ci finirent par tout gouverner. Un despote peut quelquefois songer à rendre son peuple heureux et son empire florissant, parce qu'ils sont le patrimoine de sa famille; les ministres ne peuvent manquer de s'occuper principalement de leur intérêt et de leur pouvoir. Le visirat est en France une des époques du despotisme, et les peuples y ont été plus ou moins esclaves , selon que les ministres ont été plus ou moins absolus. C'est d'eux que sont venues les commissions extraordinaires nommées pour satisfaire leurs vengeances personnelles, et les lettres de cachet, et les enlèvements arbitraires des citoyens, et ces créations bursales, ces ventes de charges et d'offices, qui, en grossissant le trésor du roi, servaient à accroître le leur ou à payer leurs créatures.
Tous les peuples soumis à la volonté d'un seul homme ont plus ou moins souffert de son despo-
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ïisnie; mais nulle nation n'a été plus dédaigneusement opprimée par ses maîtres que la nation française. Depuis le cardinal de Richelieu jusqu'aux premiers jours des états-généraux de 1789, les sujets du roi, c'est ainsi qu'on les appelait, ont été constamment soumis à un régime oppressif, d'autant plus humiliant que ce peuple était doué de ce don indéfinissable de la nature que l'on appelle esprit, et que , dans ces derniers temps, il avait des lumières. Les conseils des rois se jouaient des jugements du peuple et de ses satires; et quand enfin, les lumières croissant toujours, il s'est formé une opinion publique imposante, qui n'était, après tout, que l'expression de la volonté générale, les ministres ont persévéré dans leurs formes impératives et leur dédain insultant. Cet oubli des convenances les a perdus. On ne saurait trop redire que les pouvoirs usurpés ne tombent que parce qu'ils n'ont pas vu qu'ils devaient finir.
Pourquoi ne reprocherions-nous pas au pouvoir arbitraire cette multitude de vexations dont les peuples ont été accablés , et ces guerres presque toujours injustes, et ces impôts progressifs, iniquités féroces , que nos neveux béniront un jour, parce qu'ils leur devront la liberté? Au règne barbare de l'impérieuse Médicis, de cette étrangère coupable qui fit couler à torrents le sang des Français , succéda le règne de Richelieu , c'est-à-dire du despotisme en personne. Ses maximes nous ont toujours gouvernés depuis. Opprimés avec dureté par Richelieu, les Français le furent avec astuce par Ma-
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zarin; il corrompit ceux que cet autre prêtre, sort prédécesseur, n'avait fait qu'épouvanter et avilir. Elles avaient passé, ces âmes fières et indépendantes, qui, au sein des guerres civiles, avaient déployé un genre de grandeur que le brave Henri n'eut pas le temps de tourner contre les ennemis de la France. Tous rampaient sous un maître; car Richelieu leur avait appris à flatter.
C'est sur ces hommes fiers avec bassesse et corrompus avec orgueil que Louis XIV allait régner. On a tout dit sur Louis XIV, et la postérité s'est vengée, peut-être avec excès, des mensonges adulateurs de ses sujets. Mais si ce roi protégea les arts qui lui donnaient de la gloire , s'il vit éclore les fruits que Richelieu avait semés, s'il étonna par un air de grandeur qui fait le caractère de son règne, par combien de calamités ces biens factices n'ontils pas été compensés ! Son goût pour les conquêtes faciles lui fit prodiguer l'or et le sang de ses su- . jets; son faste arrogant lui attira l'inimitié de toute l'Europe; son despotisme sur la pensée ensanglanta ses états et les dépeupla. Louis XI n'avait ouvert qu'un cachot, et il couchait sur la voûte sous laquelle gémissaient ses victimes. Louis XIV en ouvrit mille; et, sourd aux cris de ses sujets malheureux, il se livrait à toutes les voluptés d'une cour galante et fastueuse. C'est lui qui a préparé la chute de la noblesse, en la tirant de ses châteaux pour l'amuser et l'avilir avec des cordons , des rubans et des tabourets; et quand une fois ce titre de gloire a été vénal , et qu'on est devenu illustre avec de
l'argent, l'opinion a été formée, et la noblesse de France a été jugée dans toute l'Europe comme elle l'a été parmi nous.
Les fruits du règne de Louis XIV ont été, d'un côté , la conquête de quelques provinces , la perfection des beaux-arts , un théâtre supérieur à celui d'Athènes , un goût et une urbanité qui ont servi de modèle à toutes les cours, et surtout la réunion de toutes les parties, auparavant incohérentes, du gouvernement et de l'empire. D'un autre côté , la perte de cinq ou six cent mille hommes, tués en différentes guerres, celle de cinq ou six cent mille fugitifs, qui portèrent dans toute l'Europe la haine de son nom et les arts qu'il avait favorisés , une dette immense, des calamités désastreuses sur la fin de son règne , et une misère telle qu'aucun peuple moderne n'en a éprouvé de pareille. Le despotisme qu'il avait consolidé fut l'héritage qu'il nous laissa. Depuis le ministre jusqu'au dernier agent de l'autorité, ce n'était qu'une chaîne d'op- , pressions. Tous consentaient à ramper devant leur maître pour avoir droit de mépriser leurs inférieurs; et cet esprit servile nous avait été fidèle- ' nient transmis de règne en règne. Ses armées, formidables pendant quelque temps aux étrangers, ne le furent plus qu'à ses sujets. Dix mille esclaves dorés et titrés faisaient sa garde; et cet appareil de puissance , si propre à éblouir le vulgaire , n'annonçait que l'énorme distance où il se mettait de son peuple. Ces vertus des despotes, la hauteur et la vanité , qui faisaient de liOuis XIV une superbe
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idole , ne sont plus regardées que comme des vices et des injustices, sous le règne de la liberté et de l'égalité.
Le court intervalle de la régence ne fut marqué que par un délire , dans lequel des Français seuls pouvaient tomber : le caractère du gouvernement ne changea point. Louis XV trouva la machine despotique toute montée, et il la laissa aller. Sous lui la cour fut tout, et le royaume ne fut rien. La vénalité des charges et de la noblesse fut accrue jusqu'au ridicule. Les querelles religieuses, les plus absurdes de toutes, parce que personne n'y entend rien, déshonorèrent trente ans de ce règne faible et nul. L'honneur des armes françaises se soutint quelque temps avec gloire; mais ensuite les guerres furent entreprises sans raison, continuées sans conduite, et terminées sans honneur. La nation française devint le jouet et le mépris de toutes les autres. Tandis que les impôts, et les emprunts, qui sont aussi des impôts, desséchaient les sources de l'agriculture, le commerce était soumis à mille entraves; la cour l'environnait de mépris. L'industrie repoussée allait chercher dans d'autres climats des encouragements et des récompenses. Le gouvernement ne songeait qu'à se maintenir, les ministres qu'à intriguer, la cour qu'à piller pour dépenser, les grands qu'à obtenir des places et des dons : la gloire et la force de l'état n'entraient pour rien dans toutes ces^combinaisons faciles et méprisables de l'intérêt particulier.
Ainsi s'avançait Vers la décadence l'un des plus
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ij;rands royaumes de l'Europe. Le caractère national était effacé; et le Français n'était si propre à prendre les formes des autres nations que parce qu'il n'en avait point lui-même de déterminée. La langueur du gouvernement se communiquait à tous les états de la société, comme la cour leur communiquait toutes ses modes. La servitude morale, cette espèce de nullité des âmes dénuées d'indépendance et de liberté, enchaînait toutes les pensées à une pensée, toutes les volontés à une volonté. L'opinion avait aussi son despotisme, et son trône était à la cour ; car l'opinion publique n'était pas encore née , son tribunal sévère n'était pas dressé. On appelait bon ton cette loi capricieuse souvent, et toujours despotique, que des femmes et des hommes efféminés faisaient exécuter impérieusement par l'arme puérile du ridicule. L'imitation était devenue le caractère distinctif des Français, c'est-à-dire qu'ils n'avaient point de caractère. C'est peut-être à cette mollesse d'ame, qui exclut toutes les idées grandes et fortes, qu'il faut attribuer la décadence des beauxarts chez une nation qui avait eu de si beaux commencements. On accordait aux Français le talent de perfectionner et d'embellir les inventions des autres peuples; mais on leur refusait ce génie créateur qui ne se laisse point asservir par la tyrannie de l'habitude.
C'est écrire Fhistoire de la révolution que de tracer cette marche insensible des esprits vers le néant politique. Plusieurs régions de l'Europe sont une ^^teuve que des hommes peuvent croître et
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végéter en corps de nation , sans que pour cela cette nation ait une existence. La France, faite, par sa grandeur, par sa population et par le génie de ses habitants, pour tenir un rang distingué dans l'Europe, n'y avait plus de prépondérance. Aucune de cesanies fières qui, de nos jours, ont préparé la révolution , et qui ont vu la fin de ce règne de Louis XV, n'a oublié quelle était alors la nullité du roi, du gouvernement et de la nation.
Cependant c'est dans ce règne même que se forgèrent les armes qui ont brisé les fers de la tyrannie. Il est dans la marche de l'esprit humain que le siècle de la philosophie succède nécessairement à celui des beaux-arts. On commence par imiter la nature, on finit par l'étudier : on observe d'abord les objets, on en recherche ensuite les causes et les principes. Sous le règne de Louis XV les gens de lettres prirent un nouveau caractère; et lorsque la poésie , l'architecture , la peinture et la sculpture eurent produit un grand nombre de chefs-d'oeuvre; lorsque le nouveau , qui fait le principal mérite des beaux-arts , fut épuisé , et que les grandes conceptions furent devenues plus difficiles, les esprits se tournèrent naturellement vers la recherche des principes mêmes. Le siècle de la raison qui examine succéda à celui de l'imagination qui peint. Cette première influence de la raison avait amorti le feu des querelles religieuses qui, depuis deux siècles, avaient retardé les progrès en France. On commençait à ne plus s'occuper autant de ces idées abstraites qui ne servent qu'à enrichir ou à illustrer
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la classe des hommes qui en vivent. Les sciences, les arts et les jouissances qu'ils procurent avaient changé la direction des esprits; et, quelque ridicule importance qu'eussent donnée Louis XIV lui-même et son hypocrite cour à des disputes saintement frivoles, ils ne purent parvenir à en composer le caractère du siècle.
Il est important de remarquer qu'à cette époque il s'établit une communication de la France avec les parties sc;ptentrionales de l'Europe, où régnait plus de liberté et d'indépendance d'opinion. C'était le midi qui, jusqu'alors, nous avait gouvernés par son faux savoir, ou qui avait influé sur nous par sa politique. Rome nous avait donné sa foi ; l'Italie , son machiavélisme, son luxe et ses arts; et l'Espagne, des guerres civiles. Toutes nos opinions et nos disputes prenaient naissance au - delà des monts. Depuis les croisades et les guerres d'Italie jusqu'à la bulle, Rome nous avait toujours dirigés; le reste de l'Europe n'existait pas pour nous. Mais lorsque la véritable etsaine philosophie eut éclairé le nord, et qu'en France ou eut commencé à penser et à réfléchir, il se forma un commerce entre les esprits supérieurs. L'Angleterre, la Hollande, la Suisse et l'Allemagne, étaient couvertes d'universités, où, malgré quelques restes de pédantisme, la raison tenait école de philosophie. Ces régions du bon sens regardaient en pitié des contrées plus favorisées de la nature, mais où des préjugés grossiers rendaient ses présents inutiles. La partie excommuniée de l'Europe en était la plus éclairée.
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Nous voyons qu'on regardait alors comme un progrès admirable de l'esprit humain la correspondance de Locke, de Clarke , de Newton , avec Leibnitz et quelques savants de France et d'Italie. On s'étonnait que des philosophes qui différaient dans leurs opinions rehgieuses communiquassent entre eux avec autant de tolérance. Ce commerce s'étendit bientôt. Nous avions une si haute idée de nous-mêmes et de notre langue , que nous regardions les idiomes des étrangers comme des jargons barbares; on négligeait de les apprendre. Locke fut traduit; Locke, l'instituteur de la pensée, et qui, le premier, a prouvé par ses ouvrages que la philosophie n'est autre chose que la raison : c'est ce Locke sans lequel, peut-être, nous n'aurions jamais eu Condillac. Bientôt on rechercha les autres ouvrages excellents qu'avait produits l'x^ngleterre, cette région de l'indépendance; et Voltaire a eu raison de se glorifier de nous avoir fait connaître le premier les productions de la Grande-Bretagne.
Les Français en étaient déjà dignes , car Montesquieu avait paru. La critique fine et audacieuse alors de ses Lettres Persanes avait donné de la hardiesse aux esprits ; son Esprit des Lois leur donna de la profondeur. Dans ses réflexions sur les gouvernements sont renfermés tous les principes de liberté que la raison, le temps et les fautes heureuses du despotisme ont fait éclore. Mais un homme, plus que tous les autres, avançait les progrès de la laison en France; c'est cehii qui, jeune encore, séduisit tous les esprit» j)ar les charmes
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(l'une poésie brillante, qui réunit tous les talents, qui perfectionna tous les genres, qui combattit tous les abus, qui prit la défense de tous les opprimés, et qui, durant soixante ans, dirigea ou commanda l'opinion publique. Je demande à toute la génération présente, à tous ceux qui du moins ont appris à penser par eux-mêmes et à s'élever au-dessus des préjugés , s'ils n'en sont pas redevables à Voltaire. Son infatigable persévérance réveillait la paresse même , et jamais il ne permit à son siècle de s'endormir sur la vérité. Ses leçons judicieuses , ses critiques fines et ses piquantes satires , furent le continuel fléau des préjugés, jusqu'au temps où , après avoir terrassé tour-à-tour mille athlètes de la sottise, il domina seul sur l'arène. Le protecteur infatigable des malheureux aimait la liberté , parce qu'il aimait avec passion l'humanité. Tous les principes de la liberté, toutes les semences de la révolution , sont renfermés dans les écrits de Voltaire. Il l'avait prédite, et il la faisait. Il minait sans cesse le terrain sur lequel le despotisme édifiait toujours. Heureux de ce que la nature lui laissa le temps d'éclairer deux générations ! car, la liberté de la pensée faisant chaque jour autant de progrès que les pouvoirs arbitraires faisaient de fautes, les Français arrivèrent beaucoup plus tôt au moment où les esprits devaient être changés.
C^est alors que se forma une école d'hommes supérieurs dont l(;s écrits répandirent !Uie foule de vérités utiles ; et, ceux-ci formant à leur tour
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une multitude de disciples , il s'établit un tribunal éclairé, qui devint le juge des ministres et des rois; c'est celui de l'opinion publique. Ce tribunal a été inconnu aux anciens , parce qu'ils n'avaient pas l'imprimerie, et que les hommes étaient formés par les lois et par les usages. Les peuples qui n'ont qu'un livre, comme les Juifs, les Musulmans, les Guèbres, ne changent jamais d'opinion. Ils iraient ainsi jusqu'à la fin des siècles, sans que les lumières fissent chez eux les moindres progrès : leurs docteurs ont toujours raison, car ils ne sont pas contredits. C'est une des causes de la perpétuité du despotisme en Asie.
Il n'a pas tenu aux tyrans de la pensée que nous aussi n'eussions point de livres. Nous nous souvenons tous à quelles persécutions furent exposés les premiers écrivains qui osèrent nous dire la vérité; les cachots de la Bastille les engloutissaient vivants, et les parlements les honoraient de la flétrissure. Mais lorsque leur multitude fut accrue, et que, forts à leur tour de leur réunion, ils ne craignirent plus des sentences que le public condamnait, la vérité pénétra partout; les livres passèrent par toutes les frontières du royaume ; ils entrèrent dans toutes les maisons; et enfin l'inquisition lassée s'arrêta. Les ennemis les plus violents et les plus habiles de la liberté d'écrire , les jésuites, avaient disparu, et personne depuis n'osa déployer le même despotisme et la même persévérance.
Quand une fois les esprits des Français furent tournés vers les lectures instructives, ils portèrent
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leur attention sur les mystères des gouvernements, L'Encyclopédie eut cet avantage particulier que , traitant toutes les sciences, elle fournit aux savants qui en firent le dépôt de leurs pensées l'occasion de parler de la politique, de l'économie, des finances. Une école, ou dirai-je une secte? qui invoquait toujours les oracles de son maître, occupa quelque temps les esprits. On a reproché aux économistes un langage mystique , peu convenable aux oracles simples et clairs de la vérité. On a cru qu'ils ne s'entendaient pas eux-mêmes, puisqu'ils ne savaient pas se faire entendre. Mais nous devons à leur vertueuse opiniâtreté d'avoir amené les Français à réfléchir sur la science du gouvernement. C'est à leur constance à nous occuper long-temps des mêmes objets que nous devons la publication de ces idées , si simples qu'elles sont devenues vulgaires: que la hberté de l'industrie en fait seule la prospérité ; que les talents ne doivent être soumis à aucune entrave ; que la liberté de l'exportation des grains est la source de leur abondance; qu'on ne doit pas jeter l'impôt sur les avances de l'agriculteur, mais sur ce qui lui reste après qu'il en a été remboursé. Sans doute on avait dit toutes ces choses avant eux ; mais ils les ont redites et répétées, et ce n'est qu'ainsi que se forment les opinions; mais le gouvernement, qui feignait de les ignorer, se conduisait par des maximes contraires; et il était vertueux d'éclairer, d'animer ses concitoyens..
Ainsi les oreilles s'accoutumaient au mot doux et flatteur de liberté, sans que le despotisme pût
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encore s'en effaroucher. Un philosophe digne des Grecs et des Romains, à l'école desquels il s'était, instruit , fit parler à la liberté un plus mâle langage. J.-J. Rousseau présenta à la vénération des âmes fières, à l'amour des âmes sensibles, cette liberté dont l'idole était dans son cœur. Il en peignit les charmes, et l'enthousiasme enchanteur, et les saintes austérités, et les éternels sacrifices. Jamais il ne la sépara de la vertu , sans laquelle la Hberté n'a qu'une existence passagère. Enfin il en traça le code dans son Contrat social; et ce livre immortel fixa toutes les idées. Là se trouvèrent réunis des principes autour desquels vinrent se rallier tous les bons esprits : là devaient puiser un jour tous ceux qui, en rendant libres les nations, voudraient leur donner une liberté durable , cl consacrer éternellement leurs droits. Après lui , Raynal tonna encore contre les tyrannies; il dénonça le despotisme à ses concitoyens : brisant tous les liens, dénouant tous les jougs, démasquant avec audace toutes les hypocrisies, il fit partager à son siècle son indignation contre les tyrans. Nous n'avons pas oublié quelle fut en France l'influence de son ouvrage, dans un temps où le despotisme, déshonoré encore par le vice, semblait chercher à mériter toutes les sortes de haines. Telles étaient les dispositions des esprits lorsque Louis XVI monta sur le trône.
U y portait un cœur bon, de l'attachement pour ses peuples, et une répugnance pour la tyrannie d©i}t il a donné des preuves toutes les fois qu'il a
agi et parlé par lui-même: Dès sa jeunesse il avait annoncé du goût pour la réforme des abus, et les courtisans en avaient frémi. Mais l'usage de la cour de France était d'écarter les héritiers du trône de la connaissance des affaires , afin de les tromper plus aisément et de gouverner sous leur nom. Telle a été la principale cause des sollicitudes qui ont affligé la vie de Louis XVI : avec de l'instruction il aurait pu sauver l'état, car il était naturellement économe, et c'était sur les déprédations du trésor royal que portait en grande partie l'indignation publique.
Il voulut s'entourer de conseils ; il les chercha parmi les amis de son père. Il fit venir auprès de lui Maurepas, et crut avoir appelé un sage, parce qu'il avait appelé un vieillard : mais il n'eut qu'un vieux courtisan, qui ne s'occupa qu'à garder un pouvoir tranquille.
*0û a dû observer, dans tout le cours du règne de Louis XVI , qu'il a constamment cédé à ce qu'il a cru le vœu de la nation; et, comme chaque homme a , dans sa conduite , une idée habituelle qui le dirige, on peut dire que le roi a toujours été guidé par celle-ci. Il le montra dès son avènement au trône, en rappelant les parlements exilés et en renversant l'ouvrage de la vengeance de Maupeou. Les parlements étaient regardés par une partie de la nation , sinon comme son appui , au moins comme son espérance. Leurs faibles et inutiles et souvent fallacieuses remontrances offraient du moins une barrière au despotisme, dont tout le monde était lassé. Leur exil avait occupé trois ans
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tous les esprits , et donné naissance à une multitude d'écrits sur le gouvernement. Il était impossible qu'avec les principes qui avaient éclairé cette génération , les droits des peuples et les devoirs des rois ne fussent recherchés, approfondis, publiés, et que des hommes entassés dans une grande ville où la communication des idées est si prompte, n'invoquassent la liberté, souveraine destructrice de tous les abus.
Les abus en effet subsistaient encore. Le roi avait appelé M. Turgot à l'administration des finances : c'était les confier à la vertu. Formé aux affaires dans l'intendance du Limousin, il y avait acquis une de ces réputations solides qui attirent l'estime. La fécondité de ses principes le conduisait à accroître le commerce par la liberté, l'industrie par les droits rendus à chacun de l'exercer, l'agriculture par la simplification de l'impôt, l'aisance par le soulagement de la classe pauvre des citoyens, la perfection de l'administration générale par la popularité des administrations particulières. Capable de tout voir, et déjà persuadé de cette vérité dont l'assemblée constituante nous a convaincus, qu'il fallait reconstruire toute la machine, il voulut tout faire. On le lui reprochait : « Dans « ma famille, dit-il, on ne passe pas cinquante ans : «j'ai peu d'années à vivre; je dois ne rien laisser « d'interrompu après moi. » C'était soulever contre lui cette foule d'hommes en crédit dont l'existence se compose des malheurs publics. Les ennemis parurent partout : il fut obligé de se retirer.
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M. de Clugny lui succéda, et fut remplacé par M. Necker. Ses lumières en .économie et en finances l'annonçaient à Paris ; car la nation ne le connaissait pas encore. Passionné pour la gloire et pour le bien public, dans lequel il la plaçait, il médita des réformes et des économies que les dissipations d'une cour dévorante rendaient impossibles. L'honorable erreur de son cœur a toujours été de croire à la vertu. Mais enfin, soit que l'amour de la gloire qui l'animait l'eût convaincu qu'on n'en obtient de solide que par l'estime publique, soit qu'il voulût être soutenu par la nation contre la cabale active des courtisans, au milieu desquels il était étranger , il publia l'état des finances du royaume. Son Compte rendu produisit p l'effet d'une lumière subite au milieu des ténèbres. L'enthousiasme fut universel. Ce livre passa dans toutes les mains; il fut lu dans les villages et dans les hameaux. On parcourait avec curiosité, on dévorait ces courtes pages, où enfin étaient consignées les dépenses et les ressources de la France. On mouillait de pleurs celles qu'un ministre citoyen avait empreintes de réflexions lumineuses et consolantes, où il s'occupait du bonheur des Français avec une sensibilité digne de toute leur reconnaissance. Le peuple le bénissait comme son sauveur : mais tous ceux que les abus alimentent se liguèrent contre un homme qui semblait vouloir leur ravir leur proie. Nous lui devons, sur les administrations provinciales, des essais heureux, qui prouvaient ce qu'avait dit d'Argenson, que la r. '. 17
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gestion des affaires'domesliques n'est bien qu'entre les mains des citoyens. Mais M. Necker avait composé sur cet objet un mémoire qui n'était que pour le roi , et qui fut publié par ses ennemis : il y exposait les abus de la finance, le régime oppressif des intendants, l'esprit de corps des parlements. Mille ennemis se soulevèrent. M. de Maurepas, qui avait appelé M. Necker, ne le soutint plus. Alors, fatigué par mille dégoûts, celui-ci donna sa démission. Les vampires de l'état respirèrent; et la cour, débarrassée de ses craintes, vit partir avec une maligne joie celui que le peuple accompagnait de ses larmes. Utile encore dans sa retraite, il éclaira l'opinion , ne pouvant plus gouverner l'état, et publia son célèbre ouvrage de V Administration des Jinances. Ce livre fit plus de bien , peut-être , qu'une longue et sage administration ; car il répandit les lumières dans tout le royaume , et fut le premier germe de la passion du bien public.
C'était déjà une question , si un homme était capable de guérir les maux de l'état. Les étrangers , auxquels on a présenté notre révolution comme une étourderie d'un peuple inconstant, ne connaissent pas les plaies profondes dont tout le corps politique était couvert. Personne n'ignorait dans l'Europe que, de tous les états qui la composent, le royaume de France était le plus mal gouverné ; mais cette idée , si vague lorsqu'elle ne frappe que de loin, ne pouvait qu'affecter vivement les peuples qui souffraient depuis si longtemps : la pensée que leurs maux étaient sans re-
mède, et que nulle main humaine ne pouvait les guérir, ajoutait à la douleur générale : on se voyait plongé dans un gouffre de dettes et d'engagements publics, dont les intérêts seuls absorbaient le tiers des revenus, et qui , bien loin de se liquider, s'accroissaient toujours par les emprunts et par les anticipations. Les anticipations, qui n'étaient cannues qu'en France, sont la science de se ruiner en mangeant à l'avance ses revenus, comme un jeune homme insensé qui ne songe point à l'avenir. La France offrait sans doute de grandes ressources, mais c'était une douleur de plus de penser qu'elles étaient inutiles : car il aurait fallu commencer par des économies , afin d'en venir au moment où l'on aurait vécu de ses revenus. Mais la cour ne voulait point y entendre : le faste était devenu son nécessaire : on y croyait toujours que la magnificence de la cour est le caractère essentiel de la grandeur d'un peuple. Toutes les parties de l'administration étaient montées sur le même pied, c'est-à-dire que tous les agents de l'autorité se croyaient obligés à faire de grandes dépenses ; on eût dit des satrapes du grand roi. Le faste de la cour de Louis XIV n'avait été que parcimonie en comparaison de la prodigalité de celles de Louis XV et de Louis XVL L'insouciance sur l'avenir empêchait d'examiner et d'où provenait tant d'argent, et ce qu'il en coûtait aux peuples pour le donner, et comment on pourrait continuer tant de dépenses , ou combien serait déplorable la chute générale , quand il serait devenu impossible de pourvoir même au nécessaire.
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L'état en était aux expédients; car les emprunts, et les anticipations, et les impôts arbitraires, ne sont pas autre chose.
Cependant la complication de la fiscalité était telle, que personne ne pouvait en débrouiller les fils. Sous trente ministres successifs , la cour, toujours avide et toujours pauvre , avait imaginé de nouvelles ressources. L'invention d'un impôt était un trait de génie, et l'art de le déguiser marquait l'habileté de l'administrateur. Les Italiens nous avaient déjà apporté, sous Médicis, la fameuse ressource des traitants, dont la science consiste à donner le moins qu'ils peuvent à l'état, pour lever le plus qu'ils peuvent sur les peuples. La vente des charges et offices était encore un impôt levé sur l'orgueil et sur la sottise. On en créait chaque jour de nouvelles. Il faut apprendre aux peuples étrangers, entre les mains de qui pourra tomber cette courte et rapide histoire, que l'on vendait chez nous le droit exclusif d'exercer telles ou telles professions, et que ce droit devenait un titre. On créait des charges de perruquier , de mesureur de charbon , de langueyeur de porc ; et ces métiers étaient dès-lors exclusifs; on les appelait des privilèges. Les gens riches les achetaient par spéculation , et les revendaient avec avantage. Tel financier avait dans son porte -feuille trente charges de perruquiers, qu'on lui achetait chèrement du fond des provinces. Outre que cette basse spéculation altérait le caractère d'un peuple où tout était à vendre, jusqu'à l'honneur, puisque la noblesse était vénale.
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toutes ces créations de charges étaient des impôts indirects : car l'acheteur d'un office ne manquait pas de se faire rembourser en détail par le public. Elle nuisait à l'industrie , puisque, pour exercer lin métier, il ne fallait pas avoir du talent, mais être déjà riche, ou emprunter pour le devenir. Enfin elle était une charge de plus pour l'état, qui payait les gages ou les intérêts de chaque office qu'il avait vendu. Le nombre en était énorme. Un homme qui fut chargé de les compter, et qui se lassa, les estimait au-delà de trois cent mille. Un autre homme calcula que, dans l'espace de deux siècles, on avait mis sur le peuple plus de cent millions d'impôts nouveaux, uniquement pour payer les intérêts de ces charges. On l'a vu, lorsque l'assemblée constituante, tranchant toujours dans le vif, et détruisant les abus par la racine, a ordonné le remboursement des offices. Chaque jour en a vu sortir de nouveaux de l'obscurité, et l'on a prévu qu'il serait impossible de les liquider, qu'avec le temps. Tout ce qu'il y avait d'un peu considérable dans le royaume vivait de cette vénahté, puisque tout avait été vendu. Chaque jour de nouveaux impôts, dont on masquait le nom sous celui de droits, quoiqu'il n'y eût rien de moins droit et de plus inique, tombaient brusquement sur quelque objet de nécessité, et dérangeaient les fortunes de tous ceux qui vivent de leur travail. Cette partie de la fiscalité avait aussi ses mystères, qui n'étaient connus que des initiés , et le peuple payait toujours. Mais, par une longue durée et par l'accroissement de
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ces abus, il s'était formé dans la nation une nation particulière et privilégiée ; c'était la réunion de tous ceux dont les abus composaient la vie et l'existence. Elle vivait aux dépens de l'autre. Mais sa coalition inévitable empêchait qu'on pût faire aucune réforme : le ministre qui l'aurait tentée aurait été bientôt renvoyé. M. Turgot, qui voulait la faire tout à la fois, fut décrié et obligé de se retirer. M. Necker voulait l'opérer avec le temps et insensiblement; mais cinquante ans d'un ministère paisible, sans guerre et sans besoin , n'y aurait pas suffi. Cette prodigieuse tentative était au-dessus des moyens d'un seul homme : il ne fallait pas moins que la nation entière pour l'oser; et l'on a vu quels périls ont couru l'assemblée constituante et la chose publique dans cet immense ébranlement. Quelle prodigieuse coalition, en effet, un ministre, un roi même auraient eue à combattre! soixante mille nobles ou anoblis, qui tenaient tous les fils de la féodalité, et la foule de soudoyés qu'elle; faisait vivre : les militaires, tous nobles, ou, ce qui est encore pis, prétendant l'être : cent mille privilégiés, dont la prérogative consistait à ne pas payer tel ou tel impôt: deux cent mille prêtres, inégalement fortunés, mais tous liés par un même sjtstème , ne formant qu'un seul tout , dirigeant à leur gré la populace et les femmes, et accoutumés depuis mille ans à gouverner l'empire par l'opinion et les préjugés : soixante mille personnes vivant de la vie religieuse, et dont plusieurs influaient puissamment sur le monde auquel ils avaient fait
vœu de renoncer : les fermiers-généraux, tous les agents du fisc, et leur armée de cinquante mille hommes , et cette multitude de gens qui occupaient les emplois jusque dans les plus petites villes, et leurs familles, et leurs amis : enfin la robe tout entière; ces parlements, rivaux des rois, c'est-à-dire de leur puissance, défendant ou sacrifiant le peuple pour leur agrandissement, et qui, de juges, aspiraient à devenir législateurs ; les cours inférieures , qui leur étaient soumises; et cette nuée de gens de pratique, qui, tous ensemble, levaient sur la nation un impôt dont l'imagination redoute le calcul. Cette masse effrayante d'hommes occupait toute la France; ils l'enchaînaient par mille liens : réunis, ils formaient la haute nation ; tout le reste était le peuple. C'est eux que l'on a vus depuis unir leurs voix et leurs clameurs contre l'assemblée nationale, parce qu'avec une audace et un courage sans exemple, elle a supprimé tous les abus qui composaient leur existence.
La réforme des finances était donc impossible à un seul homme; on ne pouvait en essayer que l'administration , qui, dans la pénurie de l'état, n'était autre chose que l'art d'imaginer les ressources les moins alarmantes. M. Joly de Feury , qui succéda à M. Necker, imagina les dix sous pour livre et quelques droits sur les entrées de Paris. M. d'Or-messon vint après, et n'apporta dans le ministère que des vertus inutiles, et l'estime générale qui le suivit en sortant, et qu'il a toujours conservée depuis. Enfin M. de Calonne fut appelé.
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L'opinion publique n'était pas pour lui. Cependant cette classe d'hommes confiants et faciles qui ont besoin d'espérer et de se tromper , se flattaient que ce ministre nous tirerait du gouffre dans lequel nous étions prêts de tomber. Les esprits défiants et clairvoyants prévirent qvi'il perdrait la France. Cependant il s'annonça d'abord avec tant de jactance qu'il éblouit tous les yeux. Personne ne réunissait plus d'audace à plus de talents ; il avait, par-dessus tout, celui de plaire et de séduire : c'était encore un grand mérite en France, et surtout à la COU!'. Mais cette cour avide et intéressée ne voulait du ministre que des complaisances et des dons; elle en fut servie au-delà peut-être de ses espérances. Toutes les demandes étaient accueillies; on n'entendait parler que de pensions et de gratifications. Il fit acheter au roi Rambouillet, et Saint- Çloud à la reine : il échangeait ou engageait les domaines de la couronne. Des emprunts suffisaient à tout; et, promettant de nous liquider dans vingt ans, le ministre trouvait des ressources présentes dans nos espérances futures. Liquider les dettes des princes, ])ayer d'avance les créanciers de l'état, encourager les entreprises utiles et brillantes; tels furent les moyens qu'employa ce génie facile pour entretenir le vertige. Jamais la cour n'a eu de plus beaux moments, car c'était elle qui retirait le plus pur de la substance publique; aussi les fêtes et les prodigalités y surpassaient tout ce qu'on en peut dire. La cour s'amusait, et le peuple était ruiné. Mais il est, dans les états emprunteurs, un régu-
lateur secret, résultat des combinaisons de tous ceux qui spéculent sur les affaires, c'est le crédit public : il se compose de la confiance de chacun , il surveille l'administration, pénètre ses intentions et devine ses pensées les plus secrètes. Or le crédit public était perdu. Les emprunts, si faciles sous le ministère vertueux de M. Necker, ne pouvaient plus se remplir sous celui de M. de Galonné : les impôts ne pouvaient plus s'accroître; et, touché de la situation des peuples , le roi prononça ce mot qui a déterminé l'époque de la révolution : Je ne veux plus ni impôts ni emprunts.
Alors M. de Galonné, surchargé d'un fardeau énorme, chercha dans son esprit hardi et fécond les moyens de se tirer d'embarras et de maintenir son crédit. Il s'occupa secrètement, pendant plusieurs m^is , à préparer des plans de réforme , où quelques-unes des demandes du peuple étaient accordées et le clergé sacrifié , et à mettre en ordre des comptes où l'énormité du déficit retombait sur ses prédécesseurs. Ainsi sa gloire était sauvée ; et il croyait s'en acquérir une nouvelle en persuadant à la nation qu'il était le régénérateur de la France.
Mais des projets qui véritablement étaient d'une assez vaste étendue ne pouvaient être déterminés par un ministre : il sentait d'ailleurs que , s'il les présentait seul et sans appui , il ne pourrait résister à la nuée d'ennemis que lui susciteraient ses réformes. Il imagina donc d'appuyer ses projets d'une manière de vœu national; et, ne voulant pas convoquer les états- généraux, dont l'idée seule
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l'effrayait, il s'arrêta à la pensée de convoquer une assemblée de notables , et enfin il présenta ses vues au roi. Nous l'avons dit, Louis XVI a toujours désiré le bonheur du peuple. Il fut ébloui des réformes utiles que lui présentait le ministre, il s'en occupa même souvent avec lui , et prenait plaisir à un travail dont ce courtisan habile lui dérobait toutes les épines. Le roi regardait déjà l'assemblée des notables Qomme la plus pure jouissance qui pût être offerte à son cœur ami du bien ; il en ordonna enfin la convocation.
On ne peut dépeindre la surprise de la nation à cette nouvelle inopinée, ni son indignation quand elle apprit l'énormité du déficit. Les maux de la France étaient sentis, mais ils n'avaient pas été calculés.
Les notables cependant se rassemblèrent. Le ministre, en leur présentant ses plans, les leur donna comme des ordres auxquels ils n'avaient autre chose à faire qu'à se conformer. Il avait cru, non sans quelque apparence, que des hommes, titrés pour la plupart, ayant tous besoin de la cour, et d'une nation accoutumée à fléchir , ne reculeraient pas devant des ordres du roi, et qu'ils se tiendraient honorés de la gloire d'avoir représenté dans cette grande scène. Il comptait aussi sur l'influence du peuple, à qui la suppression de quelques impôts désastreux et l'humiliation du haut clergé ne pourraient manquer d'être agréables : il espérait par là même que les parlements n'oseraient pas s'élever contre les impôts qu'il proposait, de peur de per-
dre l'opinion publique, qui faisait toute leur force. Enfin il comptait sur l'appui du roi , qui se montrait très-attaché à ses projets, et sur celui de la reine et des princes , auxquels il avait rendu de si grands services : il avait d'ailleurs disposé de la distribution des bureaux des notables de manière à s'y conserver la prépondérance.
Toutes ces combinaisons furent renversées. La réputation d'immoralité attachée au nom de M. de Galonné inspira une défiance générale sur ses projets. Ils étaient utiles, ils exprimaient le vœu national; et cependant on n'en voulait pas, parce qu'ils venaient de lui. Les impôts par lesquels il remplaçait ses réformes furent jugés désastreux : on voyait qu'en dernière analyse c'était encore de l'argent qu'il demandait. Ses opérations fiscales étaient trop récentes pour qu'on n'attribuât pas à lui-même une partie du déficit. W avait inculpé M. Necker , qui se crut obligé de lui répondre; et M. Necker fut exilé. Cet acte d'oppression indisposa tous les esprits. De leur côté les notables voulurent tout voir et tout connaître : outre que leur gloire y était intéressée, et qu'ils savaient qu'ils étaient surveillés par une nation éclairée et agitée , toute assemblée qui représente ou qui est censée représenter la nation se respecte et connaît l'étendue de ses droits. Ils voulurent aller au fait et rechercher la cause du déficit : M. de Galonné ne répondit qu'en disant que c'était la volonté du roi; qu'il fallait obéir. Il fut accusé directement sur les échanges des domaines du roi et sur plusieurs de ses opérations
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fiscales ; et, quelque adresse qu'il mît dans ses réponses, les tergiversations nécessaires qu'il employa diminuaient chaque jour son crédit. Cependant il parvint à faire renvoyer M. de Miromesnil , alors garde des sceaux , et à le faire remplacer par M. de Lamoignon , ennemi des parlements. Il voulait le leur opposer, au cas qu'ils imitassent la résistance des notables. Maître de l'esprit du roi , qu'il avait séduit dès le commencement par les grâces de sa conversation , et depuis par l'utilité apparente de ses projets, il ne le laissait pas approcher, et lui représentait les oppositions qu'il éprouvait comme l'effet des intérêts particuliers. Un ennemi lui restait encore, c'était M. de Breteuil , que le crédit étonnant de M. de Galonné avait éloigné de la faveur du roi , mais que la reine protégeait. M, de Galonné voulut le faire renvoyer , et il se perdit. La reine l'abandonna. Ghacun se réunit pour éclairer le roi sur la perfidie de son ministre, et M. de Galonné fut disgracié. Alors il se livra aux transports de la rage la plus violente : fuyant dans sa terre, il fut témoin, sur sa route, de l'indignation qui le poursuivait; et, ses malversations ayant été dénoncées au parlement, la crainte d'un décret l'obligea à sortir du royaume.
Les notables furent congédiés. Ils emportèrent dans les provinces leur mécontentement personnel, des lumières qui encore n'y avaient pas apparu, et quelques semences de liberté qui devaient germer ^vec le temps. Leur insuffisance même à de si hautes fonctions , pour lesquelles ils n'avaient eu aucune
mission légale, car il n'y en a de telle que celle qu'on a reçue du peuple, annonçait partout cette vérité, qu'il n'était pas au pouvoir de quelques hommes de guérir tant de maux. On savait que M. de Galonné avait rejeté avec effroi l'idée de convoquer les états - généraux ; et tous les hommes éclairés convenaient qu'ils étaient devenus inévitables. Le gouvernement lutta cependant encore quelque temps contre la mauvaise fortune, et fut aux prises avec sa propre impuissance. Un homme qui avait administré pendant plusieurs années quelque partie des deniers d une province se crut en état de sauver un empire abîmé. Ambitieux au-delà de la mesure de ses talents, aimable, mais faible, plus spirituel qu'éclairé, plus confiant que hardi, M. de Brieime, qui, toute sa vie, avait aspiré au ministère par les moyens sourds qui y conduisaient, avait prévu la chute de M. de Galonné, et parvint à le remplacer. La nation se mit à espérer encore. Mais le nouveau ministre , arrivé sans plan et livré au torrent qui entraînait tout, ne put qu'écarter les réformes proposées par son prédécesseur, et adopter ses impôts sous des formes plus désastreuses encore. Alors l'indignation fut générale. Paris déploya ces premiers mouvements d'énergie dont les gens clairvoyants prévirent les suites. Le gouvernement de son côté voulut être obéi. Le parlement, trouvant une occasion favorable pour justifier le nom de père du peup4e, qu'il faisait servir de voile à son ambition particulière, fit des remontrances; et la cour, ayant décidé le roi à tenir un
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lit de justice pour forcer l'enregistrement des impôts, le parlement trancha le nœud gordien : il déclara qu'il n'avait pas le droit d'enregistrer des impôts qui n'étaient pas consentis par la nation , et demanda la convocation des états -généraux. A ces mots terribles le gouvernemeut fut déconcerté. Paris se livra aux transports de la plus vive joie; un mouvement général d'espérance anima la nation tout entière ; et le parlement , élevé au plus haut degré de gloire, devint l'idole des Français.
DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. l'J \