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des reli^'ieux , qui n'approuvaieiii pas sa conduite , et qui l'avaient même obligé de quitter Saint-Domingue y sous prétexte de quelque imprudence dont on l'accusait , mais qui au fond n'était autre chose que l'eflét de ce zèle ardent qu'il mettait à faire liiompher la cause dont il s'était déclaré le défenseur. Les Indiens deCumana avaient massacré en i5i5 Jean Garces , religieux dominicain , par la faute des juges d'appel de l'île de Saint-Domingue ; voici à quelle occasion. Les pères François de Cordoue et Jean Garces étaient partis povir annoncer l'Evangile aux Indiens, qui les reçurent avec de grandes démonstrations d'amitié. Quelques jours après on vit arriver sur la côte une embarcation chargée d'Espagnols qui venaient à la pèche des perles. Les Indiens , qui dans ces circonstances prenaient toujours la fuite , restèrent dans leurs habitations , parce qu'ils osèrent compter sur la protection des religieux. Le capitaine du navire invita à dîner don Alphonse, cacique du pays, et les principaux Indiens de sa suite. Le chef indien , pressé par les religieux , se rendit à l'invitation avec son épouse et dix-sept autres membres de sa famille. A peine furent-ils sur le vaisseau , que le capitaine prit le large, et gagna l'île de Saint-Domingue avec tous ces Indiens, dont il avait fait des esclaves. Il allait les mettre en vente lorsque ce droit lui fut contesté par les juges d'appel , sous prétexte qu'il n'avait pas eu la permission de les ftiire prisonniers : ces magistrats s'en emparèrent conjnie marchandises de contrebande, et se les partagèrent.
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Les Indieus , ii? formés de ce ffui venait d'arriver au cacique et à sa famille , se révoltèrent contre les pères dominicains , qu'ils accusaient de complicité , et ils les auraient massacrés si ces religieux n'avaient témoigné la pluis grande horreur pour cette infâme trahison , et promis aux Indiens de faire rendre avant quatre mois la liberté à ces prisonniers. En effet, un autre navire destiné pour Saint-Domingue , ayant abordé quelque temps après au même lieu , ils en profitèrent pour rendre compte de ce qui s'était passé à leur prélat , le père Pierre de Cordoue, et lui flnre connaître le danger auquel ils étaient exposés.
Pierre de Cordoue usa de tout son crédit pour sauver la vie à ses deux religieux ; mais les juges qui s'étaient emparés des prisonniers refusèrent de les rendre , en sorte que les Indiens , ne les voyant pas revenir au bout de quatre mois , égorgèrent le père Jean Garces sous les yeux de François de Cordoue, qui eut ensuite le même sort. La révolte du {)ays de Cumana suivit de près cette exécution sanglante , et ce ne fut pas sans perdre beaucoup de monde que les Espagnols parvinrent à rétablir l'autorité du roi dans le pays. Le désordre régnait encore au conmiencement de iSiy, lorsque le licencié Las Casas, ayant inutilement tenté de faire rendre la liberté aux Indiens , adressa une terrible dénonciation aux gouverneurs des Indes contre les juges qui s'en étaient emparés , et contre les employés qui en retenaient d'autres dans l'esclavage j ses expressions, peu mesurées, faisaient même relom-
hcr siii- les gouverneurs une grande partie des nialheiirs des Indiens, comme s'ils n'avaient eu pour cause que leur négligence à faire exécuter les ordres qu'ils avaient reçus de Madrid.
Les gouverneurs des colonies ne purent pardonner tant de liberté à Las Casas , qui fut forcé de quitter Saint-Domingue. 11 en partit avec l'intention de revenir en Espagne pour dénoncer les chefs de l'administration. Des obstacles furent mis à son départ de la colonie ; mais il avait tout prévti , et ce fui dans le mois de mai quil trompa la vigilance de ses ennemis, et lit voile pour l'Europe (i). A peine fut-il arrivé en Espagne , qu'il se rendit à Aranda de Duéro, oiiétail la cour; il informa le cardinal Ximenez de Cisneros de ce qui se passait en Amérique; mais le ministre était alors malade, et cette circonstance fut cause que Las Casas se rendit à Valladolid pour y attendre le nouveati roi, qui devait y arriver incessamment.
Sur ces entrefaites les gouverneurs de l'Amérique, qui savaient tout ce qu'il fallait craindre du crédit et de l'activité de Las Casas , firent partir pour la péninsule un de leurs collègues, Bernaidiii de Manzanedo. (2)
Charles Lr arriva à Valladolid accompagné de son grand chancelier, le docteur Jean de Selvagio , homme très versé dans la connaissance du droit , et sans lequel ce prince ne décidait rien relative-
(1) J/eirej-a^iUc. 2, liv. 2. cli. ifi.
(2) Ileivpva , iléf. 2, liv, 2,c. iG-
menl aux afi'aires de l'adniiuislralion et de la juslice. Don Barlhélemi lui rendit compte de ce qui se passait en Amérique j et comme il avait étudié la jurisprudence civile et le droit canon , son langage plaisait au ministre flamand , qui lui permit de l'entretenir aussi longtemps qu'il voudrait , ce qui n'était pas peu important pour don Bartliélemi ()).
Las Casas eut pour contradicteurs auprès du chancelier le père Bernardin de Manzanedo, parlant pour ses collègues ; tous les serviteurs et les conseillers du feu roi , possesseurs de commanderies , et surtout trois liommes fort puissans , le ministre secrétaire d'état , Lope de Conchillos , qui avait acquis une fortune immense en Amérique dans la place àe grand notaire des Indes , égale à celle de grand chancelier des Indes y l'évêque de Burgos ^ Jean Rodriguez de Fonseca , et le président du conseil des ordres, Hernand de la Vega.
Le grand chancelier Selvagio et tous les Flamands qui avaient accompagné le nouveau roi avaient obtenu, avant de quitter la Flandre , un grand nombre de licences pour faire importer des esclaves d'Afrique dans les nouvelles colonies, sans s'embarrasser de la restriction qu'avaient mise à ce trafic le gouverneur Ximenez de Cisneros et» son collègue Adrien ; et comme le nouveau chancelier était persuadé que le travail de cette race était préférable
(i) Jhrrera , ilrc. ■? . liv. ■» , cli. ly.
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a celui des Indiens, il élail iialuielltiineiit dispose à tolérer ce genre de commerce.
Les gouverneurs de l'A^nérique savaient depuis longtemps que le nouveau roi avait accordé ries licences pour la traite des nègres avant de cjuitier les Pays-Bas , et tous les jours ils entendaient dire dans l'île Espagnole que les nègres étaient infiniment au dessus des Indiens pour les travaux des mines. Ils voyaient en même temps qu'il était impossible de concilier la liberté des Indiens avec 1 intérêt des Européens , à moins de trouver le moyen de coniinuer l'exploitation des mines , déjà si utile aux colons, et d'entretenir la culture des terres sans avoir recoursaux bras des Castillans, trop fiers pour accepter d'autre condition que celle de maître ou de commandeur; ils craignaient avec raison que les Espagnols conquérans et les colons ne se révoltassent contre l'autorilé légitime , disposition dont les symptômes n'étaient déjà que trop évidens. En conséquence , ils représentèrent ai> roi la nécessité d envover de la péninsule des cultivateurs espagnols et des esclaves noirs pour l'exploitation des terres des colonies , cette mesure devant non seulement accroître les revenus de l'Etat, mais adoucir encore la condition des Indiens (i).
Ce projet rencontra à la cour de puissans antagonistes; mais personne ne le combattit plus vivement que le commandeur Lope de Concbillos , l'un des
(i) Ile.rrcni , fli-i-. ->, liv.
plus riches proprielalres J'iruliens , el qui avait vu lailr une des principales sources de ses nchesses depuis que l'arrivée de Sglvagio, qui lerminail dans les bureaux de la chancellerie toutes les aflaires des colonies, avait rendu inutile la charge extrêmement lucrative de grand notaire des Indes, qu'il exerçait auparavant (i). Cette circonstance amena une rupture entre ces ^eux hommes d'état. Selvagio l'emporta sur son rival, qui donna sa démission, et se retira à Tolède : il eut pour successeur Francisco de Los Cobos, qui était allé en Flandre offrir au roi ses services , et l'avait ensuite suivi en Espagne (2).
Instruit des projets du nouveau ministre , don Barlhélemi lui lit connaître ce qu'il pensait des affaires des Indes. Il est probable que Selvagio avait désiré l'entendre [)0ur en obtenir des lumières utiles à son administra lion , et il ne l'est pas moins que Las Casas ne tarda pas à s'apercevoir qu'il goûtait fort la proposition que les gouverneurs avaient faite d'envover des laboureurs espagnols et des esclaves africains dans les Indes pour l'objet dont j'ai déjà parlé. Alors sans doute Las Casas proposa , et avec raison , d'accorder aux Espagnols établis dans les Indes la faculté de faire la traite des nègres, afin que ces hommes , plus robustes que les indiens , fussent appliqués aux tiavaux des mines , et de transporter dans les colonies un nombre considérable de culti-
(1) Uapera , "lU'i-. i , liv. ", cli. i. (9) iWn-rra , àcc . '>, liv.*:^, eh. ly.
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valeurs à des conditions avantageuses, qu'il exposa dans son projet, (i)
Cette proposition de Las Casas lui a fait imputer j)ar quelques uns de ses de'tracteurs modernes d'avoir introduit le commerce des noirs en Amérique , et je ne sache pas qu'aucun auteur , même parmi ses apologistes , que je reconnais sans peine pour mes maîtres, l'ait jamais présentée sous son véritable point de vue , qui est celui que je viens d'esquisser , peut-être parce que l'historien Herrera n'a point rapporté à sa véritable date la demande que les gouverneurs des colonies avaient faite au roi en exposant combien il était nécessaire d'y envoyer des laboureurs espagnols et des esclaves nègres pour les établissemens d'agriculture , afin d'accroître les revenus du fisc , la prospérité des colons , et de rendre la condition des naturels plus supportable (2). Celte opinion ne perd rien de sa certitude, quoique Herrera nous apprenne que le père Bernardin Manzanedo arriva à Madrid pendant que le roi était à Saragosse , car la demande des religieux gouverneurs fut apportée avant le voyage de ce moine par un des navires qui faisaient continuellement le trajet d'un monde à l'autre. •
Tout ce qu'il y a de certain sur la conduite de Las Casas, c'est qu'il opina non pour l'introduction du commerce des nègres dans l'Amérique , mais pour
( I ) Herrera , déc. 2 , liv. 2 , ch. ao. (i) Ilirrera , lU'-o. 2 , liv. ?. , ch. 22.