‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 2)Chapitre 6 sur 62 · L ÉGLISE · texte numérisé non relu

L ÉGLISE

On ne scet qui peut advenir :

Tu parles bien trop, Hérésie.

PAIX

Ne vous chault de riens qu'elle dye ; Vos bons amis vous aideront.

FRANCE

Hélas! Paix, m'amie, feront?

Bien soyez-vous venue, Franco.

Puisque c'estes vous, prenez place.

FRANCE

Église, à vous soit révérence !

l'église.

Bien soyez-vous venue, France.

EÉFORMATION.

Elle vient à obéissance, A secours.

DE BASLE. l'J

PAIX

Prenez-la en grâce.

Bien soyez-vous venue, France.

HÉRÉSIE

Puisque c'estes vous, prenez place.

FRANCE

Puisque l'Église voy en face.

Je prens en gré ce que j'endure.

Elle est douce de sa nature Et pleine de miséricorde, Sique pécheur qui se raccorde A elle, ne périra point.

Cliascun reçoit. Je ne plains point Riens qu'elle ait eu de moy jadis ; Car grâce à Dieu de Paradis Il me semble qu'elle l'emploie Très-bien, supposé que j'en oye Et ay ouy plaindre pluseurs De mes subjets. Oncques couleurs Ne rendirent chose tant belle.

Ce semble une douce pucelle ; A son vis, c'est toute plaisance.

l'église.

Vous vous décevez, fille France, Et savez mal ma maladie.

Pour ce faut que je la vous die :

Vray est que pardevant suis belle.

Mais par derrière, je chancelle; Regardez ; j ay ji\ dit pourquoy.

20 ii: conciij:

FRANCS

Pour Dieu, Dame, pardonncz-moy ; Certes, je n'en savoie riens.

l'église.

Vray est que j'ay eu de vos biens, Dont bien me souvient; car l'Église Pluseurs fois avez sus remise, Sans les autres qui sont sans somme, On les scet assez bien à Homme , Mais tout s'en va comme il vient ; J'ay grand deuil quant il m'en souvient Comment j'ai esté gouvernée ; J'aimasse mieux n'estre oncqucs née, Si brief remède n'y est mis.

Vx)us avez cy do bons amis, Créez, cliascun labourera Si bien que vous amendera, Si Dieu plaist, ains que je départe.

PAIX

Ha ! ce seroit trop grosse perte.

Si je ne suis remise sus ; Tout le monde seroit déçus D'estre venu yci en vain.

EÉFORMATION.

Je y ay mis et mettray la main.

C'est raison ; car en bonne foy.

Vous ne pouvez régner sans moy; Pour tant en vueil-je prendre soin.

FRANCE

Hélas ! il eu est bien besoin :

Certes, vous avez tout attaint.

HÉRÉSIE

Comme chascune se complaint !

Je ne vy oneques celle galle.

Mal seroie venue à Basle, S'il advient ainsy com pourpense.

Or faites, faites, car je pense Que partie en demourra.

Je brairay si hault com morra ' .

Je ne vueil riens dire en secret :

Il n'y aura par Dieu décret Contre moy, qui suis Hérésie, Ne contre ma sœur Symonie, Ne contre les concubinaires, N'autres, ce croy, qui durent guères S'ils ne sont à chaulx et à sablon.

Ne cuidez pas que nous fablon :

Fols et folles dient paroles Souvent qui ne sont pas frivoles.

Je vous en dy ma râtelée ', Et ne puis-je questre brûlée :

On en verra l'expérience.

l'église.

Concil, si par votre science, Moyennant Réformation,

' Jo ne comprends pas ce vers. Y a-t-il ici une ullusion au chaut bruyant des Morabitcs, dont le nom serait exprimé par abréviation? Faut-il lire : c'on morra pour qu'on mourra?

• Ma râtelée, ce que j'ai réuni avec mon rilteau, ce que jo sais.

22 LK CONCIIJ-

Ne m est faite provision

Telle que Paix soit sus remise,

Il n'est plus riens de moy Église.

La douleur que j'ay, trop m'altère,

Quant je regarde et considère

J'ay de mal tant en tous estats :

Qîioniam a planta pedis v.sque ad verticem

Non est in me sanitas " .

Je sens partout le corps malade ;

Sans riens excepter, je suis fade;

Mon corps est partout diffamé

Pco' filios quos enutrivi et exaltavi :

Ipsi aiUeni sp rêver iint me *.

Chascun, soit clerc ou séculier,

Tend à son proufiit singulier.

Plus n'ay eufans qui tiennent compte

De moy, par quoy je vis à honte.

Je perds, entre les autres choses,

De pièca, deux trop belles roses,

C'est assavoir Boesme et France,

Dont trop me doubte, car sans doubtance-

Bien reparoient mon chapeau.

Perds- je pas aussi de nouveau

Partout mon principal demaine?

Quant je y pense, je me demaine

Tellement que j'en perds mon sens ;

Et tout ce vient par mes eufans

Qui ont bannie charité.

Justice, paix et équité,

Et se sont du tout empeschés

En tous vices, en tous péchés,

En mov laissant à la volée

' Cf. Deuteronom. xxvm, 35.

- Isaie, I, 2.

Comme vesve desconfortée,

Dont fort me dueil, n'en doubtez mie.

Bien pour moy disoit Jérémie :

Facla est quasi vidua, domina gentium :

Princefs iprovinciarum facta est sub tributo';

Celle qui estoit la princesse

Sur tous christiens et maistresse,

Est devenue tributaire.

FRANCE

Moy aussi, ne me puis plus taire

Que, comme l'Église, ne die

A vous, Concil, ma maladie ;

Car je souffre en espécial

Ce qu'elle dit en général.

Tant qu'à moy peut toucher et touche.

Nul ne sauroit dire de bouche

Les maux que j'endure à grans cas

Soubs elle, par mes trois estas'.

Par eux, je n'ay jour de repos,

De heure eu heure mue propos

Et seufifre du pied jusqu'au chief,

Tant et tant, que c'est tout meschief.

Toutefois, je les nourrissoie

Es temps passés et eslevoie.

Tant que chascun estoit contens.

Or sont-ils tous en tels coutemps.

Par leur orgueil, par leur envie.

Qu'ils m'en feront perdre la vie.

Ce que je dy, c'est à ma honte,

Ne plus ne tiennent de moy conte.

' Lament. Jerem. I, i.

' Une assemblée des trois États du royaume de France, ternie à Paris, ratifia le 6 janvier 1420 (v. st.) le traité dç Troyes.

24 LE œ.NCH.K

Car j'estoic bien renommée Partout en chascune contrée, Siquc cbascun venoit apprendre De moy. On ne pourroit compreuclrt^ Que c estoit, quant je m'en remembre ; J'estoie soubs l'Église membre Qui les corps moult embellissoie ; Mais on m'a bien rais jus ma joie, Car il me convient mendier.

HÉRÉSIE

N'y a-on sceu remédier?

FRANCE

Sy eust bien, mais on n'a voulu.

HÉRÉSIE

M'aist Dieux ! orgueil vous a tollu Votre honneur, comme a fait la gueule A Prague. Vous n'estes pas seule :

A elle et vous, ce les enporte.

FRANCE

Cecy guères ne me conforte.

Dieu amende les Pragieus !

France et Prague, entre christiens, Estoient jadis comme l'œil'; Mais par leur gresse et leur orgueil Ils ont fait de leurs vertus vices, Sique [ont] par leurs soubtils malices Aucuns d'elles moult hault levée,

» Voyez t. III, p. 372.

Non pas des miens. J'ay renommée De tous temps estre catholique ; N'oncques ne nourris hérétique, Ne jà ne feray : sy m'ait Dieux !

HÉRÉSIE

Et de comhien valez-vous mieux?

Jà-soit-ce que ne soyez pas

Venue jusques à mes las,

Sy avez-vous de la semence

Dont je viens, qui voit l'ordonnance

Des filles d'orgueil que descript

Saint Grégoire, en un sien escript,

Aussi, qui voit ad GalatJias

Saint Pol, au quint ' : il met grant tas

Des faits crueux où on en peut

Trouver, et autre part qui veut ;

Mais pour brief cy fais mémoire

Des filles que met saint Grégoire,

Qui, pers * qu'à moy, vous ont servie

Par très-long temps de votre vie.

Je les nomme inobédience.

Noise ou contention, vantance,

Pertinaxité et discorde ;

Mais devant ce, bien me recorde,

En ordre va ypocrisie.

Et puis moy, qui suis Hérésie

Mets à la queue en la fin ;

Car en moy gist le fort venin :

Filiœ, inquit, inanis gloriœ suce

Supcrhice, sunt inohcdientia,

Couteutio, jactantia, ypocrisis.

' Au quint, au cinquième chapitre.

- Pers [pariter) semblablemcut, aussi bien qu'à moi.

20 l-Ii CUNCII.K

Pertinacla, discordia, notitalum

Prccsunqytio.

Or me dites : que sifjuilio

De nouveautés présumption,

Autre chose, fors hérésie,

Selon sa définition?

Quia novitatum p'asumptio est,

Cum quis nova vel dicit vel

Invenit ut laudetur.

Puis donc que vous estes fournie

De racines dont me vient vie

Et dont je descens par lignage,

Il me semble, qu'à brief langage,

Entre Boesmes et François,

Moy ostée, n'a pas chois.

Je dy : quant au gouvernement ;

On le voit assez clorement,

Et c'est ce que dire vouloie.

FRANCE

Ne me sçais-tu faire autre joie?

Ce que les autres ont meffait.

Ne m alége guères mou fait ; J'ai failly, je n'en doubte mie.

En ces dits, au moins en partie.

Mais les Bougres se sont soubsmis A toy, et hors de la foy mis ; De tant se doivent plus haïr.

Quant à moy, je vueil obéir, Et ay tousjours, à Sainte-Église.

Qui eust pris garde aux dits Moyse, Qui sont en son livre, c'on nomme En vulgal : Deutéronome

Au vingt-huitiesme chappitre ' ,

Point ne crussions à si bas titre.

Bien sçay que par oultrecuidance

Et faute d'obéissance

A Dieu et ses commandemens,

Avons-nous tant dénombrement,

Et tant de grans d'afflictions :

Toutes les malédictions

Qu'à eux et moy sont advenues,

Et encor sont plus contenues

Où j'ay dit, qui y veult garder

Les dix commandemens de Dieu.

Quant à moy, je suis en tout lieu

Maudite, aux champs et à la ville.

Il n'est créature plus vile

Que je suis, mais c'est de grant pièce.

On m'a destruite pièce à pièce,

Sique ne me puis soustenir.

On n'ose aller, ne venir

Par tout mon pays à la ronde ;

Toute iniquité cy abonde.

Je ne sçay lequel me fait pis :

Ils sont tous tant faulx et despis,

Que je ne le sçay à qui dire.

Ils n'ont pitié de mon martire.

Ne qu'ils auroient de pourceaux.

Ils s entretuent h monceaux,

Sans pitié, sans compassion ;

Si Dieu n'en a rémission.

Ils y perdent et corps et âme.

A brief parler, j'en suis infâme.

On ne sauroit compter en brief

1 C'est dans le vingt-huitième chapitre du Deutéronome que MoYso annonce les malheurs qui frapperont les transorresscurs de la loi divine.

ii8 LE CONCILE

Ce qu'ils font, les maux et le grief;

Tout est perdus, cmpcrsonné ',

Dcstroussô, pendu, rançonné,

Ou au mieux venu à. pastis * ;

Et qui n'est de partir hastis,

Dieu scet quel meschief on l'y fait.

Jusque au bouter le feu de fait.

Plus n'y faut quérir labourage

De tout; n'y a pas un village:

Tout est le pats régalle ' ;

Ne n'y a chante*, ne balle.

Ne croi, ne calice en l'église,

Où on devroit avoir francise.

Eucor pis, femme, enfant ou prestre.

N'est espargué où que puist estre ;

Les églises sont violées

Et les filles dépucelées ;

Brief , tout est plein de mauvestié ; ,

Plus n'y a douceur, ne pitié,

Ne foy aussi, ne loy gardée.

Ainsi suis partout gouvernée :

Ils ne cuident jamais mourir;

Je ne sçay plus où recourir.

Dieu ait l'àme des trespassés !

Il a plus de trente ans passés,

C'en me commença ceste dance ;

Mais, or peut-on dire : « Adieu, France,

« Le doux pays, la bonne terre !

« Tu fineras tes jours en guerre

« Non obstant quelconque famine

' Enipersonné, pour emprisonné.

- Venu à pastis, mis à contribution.

•^ Tout est le pats (ou past) régalle, tout est dévoré par la régale? * Chante, chanterel? livre d'église? pcut-ôtre. Chatde, bille. Ni bille, ni balle serait en ce cas une locution proverbiale.

« Qu'auras par vengeance divine ; »

Car cruelle mortalité ,

Sy n ay-je ville, ne cité

Qui nagaires ne Fait eu grande ;

Toutesfois nul ne s'en amende,

Ne ne corrige ses excès.

HÉRÉSIE

Vous avez fait bien long procès ;

Sy n'avez vous riens icy dit.

Que eux n'aient sans contredit

Et pis d'assez, je vous affye.

Car ils m'ont par long temps nourrie

Et feront encor, si je puis.

Si Dieu plaist, toutesfois je suis

Bien' contente, car, comme il me semble,

En maints points convenez ensemble.

C'est grant bien d'avoir compaignie:

Vous serez, quant Boesme guérie,

Qui pour moy a cy audience.

FRANCE

Concil, ayez pitié do France :

En cest estât ne puis plus vivre.

RÉFORMATION

C'^st grant fait d'oyr sa meschance.

PAIX

Concil, ayez pitié de France.

HÉRÉSIE

Aura-elle si tost délivrance De ses maux?

30 LE CONCILK

Tay-toy, rote' et yvre.

l'églisk.

Concil, ayez pitié de France.

En cest estât ne puis plus vivre ; Vous avez ouy à délivre La grant douleur et le meschief Que j'endure et ay tant en chief Et en membres : je péris toute; Qui ne le voit, il ne voit goûte.

Pour Dieu, ayez de moy mercy.

Et pour ce suis-je venu cy.

C'est toute mon entention

Qu'ayez par réformation

Paix avec vous en général

Et aussi en espécial ;

A mon pouvoir, n'en doubte nuls,

En vain seroie cy venus

A ceste fin, par monts et vaux.

Sont cy arrivé cardinaux,

Patriarches et arcevesques.

Aussi multitude d'évesques,

Abbés, prélats et clercs sans nombre.

FRANCE

Je vous requiers ô sans descombre Afin que m'en puisse sentir.

RÉFOEMATION.

Vous diray-je voir sans mentir?

Certes vous n'aurez jà remède ,

' Rote (du flamand : rot), pourrie, gâtée.

Au moins en tout, s'on ne procède De bon vouloir en charité, Sans vouloir par subtilité Quérir cinq pieds en un mouton.

PAIX

Je vous prie, ne nous bouton En matière qui nous délaye.

Je croy et tiens pour chose vraye :

Chascun est bon ou il périt ; C'est le fait du Saint-Esperit :

Autrement dire, c est errer.

RÉFORMATION

Si chascun se laisse ferrer,

Tout ira bien, je le conclus.

Toutesvoies, je ne puis plus

Moy taire contre vous, ma sœur ;

Il semble qu'ayez jà le cœur,

Sans coup frapper, du tout failiy :

Bien défendu, bien assailly,

Laissez-moy faire mon devoir.

Chascun peut bien appercevoir

Que nulle part ne régnerez

Sans moy; j'ai cy grant intérestz.

Pour ce ne me faut-il plus faindre.

J'ay ouy l'Église h plaindre Devant nous tous piteusement.

Et France aussi semblabloment.

De quoy Hérésie se moque , Qui de riens ses mots ne révoque.

Mais tout quique a, pent à soy hache Sy vueil-je bien que chascun sache.

Ce qu'elles ont, c'est par leur vice

32 J-E CUNCII.K

Et par le micu, car mon office

J'ay exercé mauvaisement.

Je le vous dy puljliqucmcnt ;

Je m'en confesse, il m'en desplaist.

Le saint Concil, s'il lui plaist,

M'en absoldra, il a puissance ;

Dieu m'a donné rccognoissance

De mon mesfait, je l'en mercie.

Faites tous ainsi, je vous prie,

Car nul n'y a qui n'ait mespris

Envers Dieu, dont sera repris

S'il ne s'amende ainçois qu'il meuro.

Mourir convient quelque demeure.

Nous véons les plus grands mourir;

Pour tant vueillons tous recourir

A celle très-sainte leçon :

Medice, cura te ipsum.

Toy qui veux autrui corrig-er,

Vueillez avant tes faits juger :

Ce doit tout catholique faire,

Et s'aucuns dient le contraire,

Je vous promets : projpierea

Exagindbo gladiuon meum

Et interficiet eos maims onea\

Pour ce c'ou a dissimulé

Au temps passé et reculé,

Et encores c'en dissimule

Au temps présent et c'en recule,

En tous estats, moy la première.

Est l'Église, en telle manière

Déserte, comme elle raconte.

Je ne seay comment on n'a boute :

Chascun doit avoir conscience.

Mais tous appliquent leur science

» Exûd. XV, 9.

A vouloir autrui surmonter.

Quoy gagne de si haut monter ,

Puisqu'à la fin faut tout laisser?

Il convient chascun abaisser

Envers Dieu par humilité,

Par bonne amour, par charité,

Qui voudra que sa voix proffite :

Au saint Concil, je m'en acquite.

Ainsi les appostres faisoient,

Ce scèvent ceux qui leur fait voient :

Erat eis cor mmm et anima una ' .

Je promets qu'à Basle n'a

Qui sache si jamais verra

Le temps que Concile sera,

Si Dieu ne lui a fait savoir.

Pour ce fasse chascun devoir.

S'il peut, de remède quérir

Pour l'Église, c'on voit périr ;

Et se elle eust esté assemblée

Plus souvent depuis qu'elle est née,

Par bonne réformation

Et sans dissimulation.

Je croy que tout fust chrestien.

Que nous dit le bon ancien

David : Qnibus est forma morum,

In omnem terram exivii somis eoruni -.

Les appostres partout preschèrent

Quant la foy ceux commentièrent ' :

A quoy tient donc, que tout n'est un,

Fors que, les temps passés, chascun

N'a pas du tout fait son devoir,

Pour quoy dy, com peux percevoir,

' Cf. Ad. Apost. IV, 32.

2 Cf. Psalm. XVIII, 5 et Bpisf. B. Pauli ad Rom. X, 18.

» Commentièrent, commentèrent.

Page 1