‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 100 sur 141 · CHAPITRE LXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXI

Comment la duohosse Jacque s'en alla de Valenciennes avec le seigne'.ir d'Escaillon , et s'embla à refuge en Angleterre.

En la comté de Haynaut y avoit un chevalier nommé le seigneur d'Escaillon', lequel tout le temps qu'il vesqui avoit esté Anglois en courage, et favorisoit leur party devant tous les autres du monde. Cestuy seigneur d'Escaillon avoit de tout temps eue singulière et secrète habitude avec sa naturelle dame et princesse madame Jacque, comtesse de Haynaut, dont nous faisons mention; et avoit entre eux beaucoup de couverts entendemens et de faintises, que plusieurs autres ne pou voient atteindre, ny cognoistre. Sy s'estoit ceste dame mainte fois complainte audit d'Escaillon de son estât et de ses féminins secrets, avec ce que lui-mesmes , qui estoit homme clervoyant et subtil, y pouvoit congnoistre et appercevoir, et réellement de long temps y avoit vu et congnu : c'estoit que elle, qui estoit jeune et gaye, et grant héritière, avec grâce d'estre mariée à un haut prince et jeune d'ans, elle vivoit et languissoit en mortel desplaisir, et n' avoit ny paix, ny amour, ny soûlas en mariage, ny utile fruit de gouvernement en son mary, dont le bien public et le privé aussi es pays d'elle s'en portèrent de pis, ce sembloit et vray fut. Sy advint, comme plusieurs fois, presque tous les jours, elle s'en devisoit avec ledit d'Escaillon, et s'en sub-

' Lofebvro-Saint-Remy : le sire de Robersart.

mit à son opinion et conseil , que une fois elle lui mit au devant que, en délaissant mère et mary et tout son parenl^age , elle se voudroit embler et s'en aller hors de voye, souverainement en Angleterre où son affection estoit plus que ailleurs , pour ce que ledit d'Escaillon l'avoit pu enliorter à choisir ce parti, comme il fait hon à croire.

Quand le seigneur d'Escaillon entendi la délibération de sa dame , donc il n'estoit pas courroucé , mais trèsjoyeux, et avec le désir qu'elle y avoit encores, y houta le feu plus et plus ; et lui mettoit au devant les honneurs et richesses et les hautes magnificences d'Angleterre, avec les renommées et vertus d'aucuns princes d'icelluy royaume, frères du roy et encores estans à marier. Certes il conclut secrètement avec elle, que quant elle se voudroit eslongner et soustraire T , son mary, il entreprendroit de la ramener hardiement et de la conduire sous son traveil, et seroit à Calais, premier que nul peut-estre sauroit que elle seroit devenue ; mais , pour à ce parvenir, conseilloit bien que elle se faindist encores , et qu'elle ne fist de rien semblant, jusques au point et à l'heure qu'elle pouvoit jouer son tour.

Or est vray, que ceste dame Jacque s'estoit venue rendre plaintive, comme vous avez oy dessus, vers la douagière de Haynaut, sa mère, qui demeuroit au Quesnoy. Sy se tint là avec elle par assez bonne espace , comme dame et héritière du pays, et ne se vouloit, pour prière de mère, ny d'autre, partir de là, ny faire retour vers son mary le duc de Brabant, ains avoit une autre imagination et une autre emprinse en cœur, dont nul ne se donnoit garde. Sy advisa un jour d'enhorter sa mère de venir jusques à Valenciennes, une ville qui luy estoit fort aymée, et de aller là jouer et esbatre, et visiter ses subjets et les notables

bourgeois qui moult la désiroient à voir. La mère, qui ue pensoit à rien, lui complut bénignement et y alla. Et après estre reçue honorablement et festoiée , elles ^ firent aucun gracieux séjour, pendant lequel la fille, dame Jacque, un jour vint dire à sa mère qu'il luy estoit pris envie d'aller voir sa ville de Bouchaiu, une villette située et assise assez près dudit Valenciennes; sy luy prioit (ju'elle se tinst à contente pour l'abandonner, pour une nuyt ou pour deux , et le lendemain , ou le tiers jour au plus tard , elle retourneroit sans nulle faute devers elle. Sur ceste promesse et devises faites entre elles deux , elle se party de la ville de Valenciennes un beau matin, et meiioit seulement une privée compagnie très-petite.

Or avoit esté le seigneur d'Escaillon, dont on ne se doutoit, un jour ou deux devant audit Valenciennes, et avoient eu beaucoup d'estrois consaux ensemble, comme autresfois soloient avoir, sans suspicion; car ne cuida-on jamais que telle matière se fust forgée entre eux. Dont il advint que celui beau matin que ceste dame s'estoit partye et mise en chemin, feignant de vouloir aler à Bouchain, le seigneur d'Escaillon se trouva sur les champs avec environ soixante combatans ; et droit où ceste dame, sa princesse, venoit, passant son chemin, il vint férir de costé, et la saluant humblement , se mit en sa compagnie ; et comme qui sçavoit ce qui estoit de faire, commença tantost à traverser chemin et à changer le train encommencé, tousjours gracieusement devisant; et tellement exploitèrent, que celui .^oir ledit d'Escaillon la mena gésir au Dam' ; et le lendemain bien matin se levèrent et d'une tire s'en allèrent jus-

• Jaqueline avait demandé à Henri V un sauf-conduit pour elle et pour sa mère sous prétexte d'un voyage dans le Ponthieu. Il porte la date du l" mars 1420. (v. st.).

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ques à la forte ville de Calais , en laquelle , si tost qu'ils furent arrivés, il leur estoit bien ad vis qu'ils n'avoient garde de poursuite, quelle qu'elle pustestre. Sy fut ladite dame, avec sa compagnye , reçue honorablement, et bien venue du capitaine et des seigneurs anglois aucuns qui y estoient, et estoient assez advertis, comme il fait bon à croire, de sa venue, par le sire d'Escaillon, qui avoit pratiqué ceste œuvre d'un costé et d'autre.

Quant madame Jacque se vit ainsi à Calais, escbappée des mains de son mary, dont ne lui cliailloit gaires du retour, puisqu'elle avoit mis le pied en l'estrier, pensez que moult se tenoit à aise; et faisant là aucunement son séjour, jusques elle recevroit rapport du roy anglois, là où elle avoit envoyé pour savoir si elle pourroit venir devers luy, souvent monta sur les mmrs du havre, et regardant au travers de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent sur ces dunes angloises que elle véoit blanchir de loing , puis sur le chasteau de Douvres, là où elle se souhaidoit estre dedans ; car lui tardoit bien à estre si longuement absente de la seigneurie que tant désiroit à voir, et dont cestuy d'Escaillon l'avoit tant informée. Sy ne véoit bateau singler par mer, ne voile tendue au vent, que elle certainement n'espérast estre le rapporteur de sa joye : c'estoit celui qu'elle avoit tramis devers le roy anglois , un chevalier de Hollande, nommé messire Gérard de Polgheest, lequel, avec deux autres dudit pays de Hollande, gentilshommes bien nés, mais de tout temps du parti des Oucs, et l'estroit et secret conseil de leur dame et princesse, s'estoient joints avec elle, et avoient esté pratiquans conseillers avec ledit d'Escaillon de ce voyage, qui n'estoit guaires profitable, ny honneste, ny pour un, ny pour autre aussi ; et elle et ses conseillers le compare-

ront cy-après assez , comme vous orrez , quant ce viendra à déduire la matière en ces propos et en certains lieux tantost, quant une dure et mortelle guerre en naistra, par laquelle elle sera expulsée et déboutée de son héritage , et avec ses adhérens , mise sous la dureté de contraire fortune, longuement et presque tout le cours de sa vie ; dont cestuy d'Escaillon, messire Gérard de Polgheest , Gérard d'Assedelft et messire Jehan deWassenare, furent cause et conduiseurs principaux, cuidant bien venir à autre fin que ce qu'ils trouvèrent, là où Dieu pourvut salutairement, et ])ien à point pour plusieurs pays, loin de leur cuidier'.

Le chevalier hollandois, arrivé à Londres, et annonçant au roy des Anglois la venue de sa dame à Calais, très-bénignement fut reçu du roy ; et pour l'amour de sa maistresse dont la venue luy estoit moult joyeuse, luy fit faire lionneur et bonne chière, et le fit très-bien aiser et panser; et à chef de deux ou trois jours, après avoir délibéré sur une telle advenue , là oii il véoit un grand acquest, courtoisement le délivra , et le fit retourner à Calais vers sa maistresse , à laquelle il mandoit : que très-bien elle fust venue en son royaume , et que à grant joye la recevroit, et ne voudroit espargner ny son pouvoir, ny son amour en rien qui luy fust besoing. Sy se party ledit chevalier atout sa response, et prestement vint à Calais, où il trouva celle laquelle il aymoit beaucoup, et luy fit la relation du roy anglois, telle comme vous avez oye, qui moult certes luy agréa. Et prestement commanda aux maronniers de mettre à point leurs nefs , se mit eu mer avec sa famille, et s'en alla rifflant^ ayant le vent vers

' Cuidier, dessein, projet, intention.

' iîîj^aw^, cinglant avec rapidité.

Douvres, où beaucoup de seigneurie angloise l'attendoit, et entre les autres, le chef principal, le duc de Glocestre, frère maisné du roy, qui encores n'avoit eu jamais femme espousée. Lors arrivèrent les nefs au havre, et la dame descendi audit lieu; auquel, tantost après les honneurs et bienviegnans gracieusement faits entre le duc et elle, monta sus son pallefroy, et errant' prit son chemin vers Londres, où le roy l'attendoit. Sy ne vinrent pas celuy soir, mais le lendemain y arrivèrent de bonne heure ; et s'en allèrent ledit duc qui la conduisoit et elle devers le roy, qui moult bénignement la reçut, et luy fit des honneurs et des révérences beaucoup, pour ce que grant princesse estoit, et daui^hine jadis de A^iennois, en attente d'avoir esté roy ne des François". Après toutes gracieuses manières dont l'un et l'autre estoit bien instruit, se offrit à elle à tout et en tout, et lui présentoit son pouvoir et son avoir' envers tous et contre tous ses contraires où qu'ils fussent. Sy la laisserons en cest estât, jusques à un autre lieu cy-après, là où le temps me donnera occasion de parler plus amplement de ceste matière.

" Errant, erramment, aussitôt.

^ Le 10 juin 1421, Henri V fit mettre en liberté, à la prière de Jaqueline, un chevalier de Hainaut enfermé à la Tour de Londres, nommé Jean Blondel. Le 10 juillet, il lui accorda, tant qu'elle résiderait en Angleterre, une pension de cent livres par mois, à prendre sur les terres qui avaient formé le douaire de sa mère, la reine Jeanne. [Ada pnbl.,ÏV,S, pp. 32 et 34.)

* Le manuscrit de Florence porte : son amour. C'est probablement une faute de copiste.

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