‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 99 sur 141 · CHAPITRE LXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXX

Cy parle des débasts entre les Oucs et les Cabilîaus en Hollande, et de madame Jacque de Bavière, duchesse de Brabant, et de son mari.

Or faut-il donner cesse un peu à cestuy roy anglois, qui, sur les vexations données au royaume françois encores le menace bien de plus fort, et faut ouvrir un peu une matière, grande de poix en son temps et de grant fait. Mais ne se pourra toute encore déduire en son appertenir, par aucunes grandes entrefaites qui vont devant; lesquelles passées, ceste matière dont je parle, et qui prestement sera ouverte , reclierra en son lieu tout au long, et sera amplement devisée, comme le cas le vaut bien. Sy sera de madame Jacque de Bavière, jadis ducbesse de Touraine et daupbine de Viennois, et depuis duchesse de Brabant, dame aussi héritière de Hollande, deZélande et de Ha^'naut, par qui, à l'occasion de sa fortune qui n'estoit peut-estre des meilleures , il vint depuis maintes tribulations en ses pays , et apparences de grand meschief, qui n'y eust remédié aigrement et pourvu.

Dont pour venir à la racine du cas, il loyst sçavoir que, es parties de Hollande dont la dame Jacque de Bavière estoit princesse et dame héritière, de très-longs ans a couru et régné une division des parties, dont l'une se

t>IO CHRONIQUE

nomme Oiic' et l'autre Calnllau, dont le nom de l'un signifie un poisson qui a un grand engoulement et large, et l'autre signifie un engin de fer crochu et très-agu, par lequel il se prend et se estrangle. Et peut-estre qu'ils y ont aucun entendement de mistère en cecy , et est bien vraj^semLlable, comme si on voulsist dire que l'un contend à tout eugouler , et l'autre à faire estrangler les engouleurs.

Or, estoit ceste dame Jacque fort adhérente à la partie des Oucs, et dès oucques les avoit portés et soustenus sur les autres; mais son mari, le duc de Brabant, qui, à cause d'elle, estoit prince du pays de Hollande et d'autres pays, maintenoit la partie contraire. Et ven oient les uns à l'un, et les autres à l'autre, nourissant couvertement tousjours séditions et controverses, es affaires et opportunités de leurs seigneuries, qui mieux mieux, et contendoient tous deux à régner et à vaincre l'un sur l'autre l'un par la vertu de la princesse naturelle héritière, l'autre par la vertu du seigneur, advoé du pays par vertu de mariage.

Sy faut entendre que cestuy duc de Brabant nommé Jehan, et neveu au duc Jehan de Bourgongne , estoit en affinité avec la duchesse Jacque sa femme, si de près, que luy et elle estoient enfans de frère et de sœur germains; mais non obstant que si affins fussent de lignage et de sang , sy estoient-ils bien différents de nature et de condition ; car le mary estoit homme tendre et linge ^ et blaire % non fort mondain, et se laissoit mener et manier bien légèrement, et la dame estoit cointe* beaucoup et

• Le ras. 1278 (f. fr.) de la Bibl. imp. de Paris renferme un document intéressant sur ce parti. J'y reviendrai ailleurs. - Zz'H<7e, faible, délicat.

' Blaiche, (en flamand bleeli, en anglais bleali), pâle. '* Cointe. élégante, agréable, jolie.

gaye fort, vigoureuse de corps, et non proprement sortie, ce semMoit , à homme foible , si se faut rapporter au secret de son courage en cestuy endroit. Mais si cela y aidoit ou non, toutes- voies, sous longue dissimulation, en elle enfin se descouvry l'argu et la division que elle avoit prise encontre luy , et sous titre de son povre gouvernement, en quoy elle l'accusa , comme de soy laisser gouverner par mesclians et par gens inutiles au bien de leur pays, et elle quéroit séparation et d'estre dessevrée de luy, ne luy chailloit comment. Et pour mieux donner couleur à son désir, elle alléguoit que trop y avoit de prochaineté de sang entre eux deux, pour estre maryés ensemble, et que pourtant à peine estoit-il possible que entre eux eust aucune bonne termination, ny jamais paix. Et sous tels et tels titres , qui sembloient aucunement donner justiffication à la matière, elle s'accordoit au divorce, et quéroit la franchise de soj^i plaisir, pour transporter son corps ailleurs, ou à autre, si l'adventure ainsi advenoit, et que ce fust son plaisir.

Sy en fust cestuy prince, le mary d'elle, comme honteux et confus; de ce cas fit sa complainte souvent à sa belle-mère , la comtesse de Haynaut douagière , Marguerite de Bourgongne, et pareillement à son cousin germain, le jeune duc Philippe de Bourgongne, qui, par plusieurs fois, s'y estoient traveillés, pour y mettre accord et union ; et de fait, plusieurs fois les avoient rejoints et accordés, mais non pas de telle foy, comme il appert, que l'amour y fust entière , ni de grant fruit. Par quoy il falloit finablement que la haine accueillée entre eux vint à son descuevrement , là où nul radouber d'amy , ni de parent ne pouvoit profiter, -mais que la séparation se fist , fust honneste ou non , illicite ou excusable ou honteuse , par les

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