‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 102 sur 141 · CHAPITRE LXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIV

Comment le roj^ Henry d'Angleterre venu en son pays commença à démonstrer son courage tel qu'en luy estoit en plusieurs manières.

Ce n'est merveille , si cestuy roy anglois prit occasion de courroux au seigneur de Lisle-Adam et lui monstra

' Route, troupe, compagnie. ^ Entesés, tendus, bandés.

hayne, quant à tous certes du royaume les vaillans et les bous il leur estoit ennemy, et eust voulu les avoir pu exterminer, ou par bataille ou par légères occasions à prendre à pied levé sous ombre de justice. Mesmes ceux dont il fortifioit maintenant sa guerre, et par lesquels il avoit régné et duré en France, les Bourgongnons, il les vouloit supplanter et tenir en soubté ; et eust voulu que le nom et la racine en eust esté estainte, afin que luy, demeuré seul ainsi avec ses Anglois, eust pu repeupler et faire posséder ceste région de son mesmes peuple. Et fait à imaginer, quelque semblant de feinte amour qu'il monstrast à cestui jeusne prince Philippe, lequel il congnoissoit haut et de fier courage, puissant de terres et de seigneuries, et bien homme pour oser restiver ' au plus haut roy de la terre, et lui dire : « Je ne feray qu'à mon plaisir, » que s'il n'eust eu à faire de son alliance et de son entretènement , pour mieux bouter outre son emprise , il eust voulu , peutestre, que le nom et le corps et tous les siens eussent esté au nombre des infortunés nobles françois, princes et autres, humiliés et esteints en son glaive, à Azincourt; par quoy certes , pour ce que plus des mains d'ennemis , échappent de paissans et hauts courageux hommes, plus vient-on, à danger et à dur, à chef de haute œuvre. Sy ne faut croire du contraire que ainsi ne soit, car qui oncques n'aima le père, le duc Jehan, pour ce que fier estoit et restif contre luy, et ne le pouvoit faire ployer à son accord, comme il eust bien voulu, ains le redoutoit seul pour contrarier à ses besongnes , oncques dont n'eust si grand joye que de sa mort, ])ensez doncques que ciP ne luy estoit de guères plus aymé , quand il le congnoissoit

' Restiver, résister.

* Cil, celui-ci (le duc Philippe).

et véoit plus h redouter que le premier, où que avec ses jeunes ans flourissoit une merveilleuse haute faveur de fortune, moult à redouter en luy ; de quoy il estimoit vray Et s'en fust bien perçu, si sa mesme fortune luy eust été amye de longuement vivre, mais nennil; en quoi. Dieu los! ce royaume a esté délivré d'un dur persécuteur, et le duc bourgongnon, son adjoint seulement par vengeance de sa dure lésion, non autrement, heureux beaucoup par non avoir occasion avec le dit persécuteur de expulser son mesme prochain sang, le droit bourgeon de la royale sève, vray héritier de la couronne, pour la mettre en estrange main, ancienne ennemie.

0 bien heureux duc icy, combien que encores tu ignores peut-estre en cestui pas ta félicité , ny gloire qui naistra, quant Dieu t'a séparé et desjoint d'un cruel homme qui te pouvoit mener à desnaturement , et en toy laissant seul pour faire comparoir à tes injures, sous verge de povreté et d'annuy, leur délit, que fortune se présentoit d'anéantir et de mener à terme d'entière confusion, tu , en esparg'ue de ton propre sang et en compassion d'un si grand grief, après ton cœur ammolly par divine œuvre, tu es revenu à ta nature, tu as donné ces' et espargne à ta fureur, et non veullant venir à vengeance possible et parmise de fortune, tu as réhérité tes expuls et déjettés ennemis; dont ta gloire se fera pardurable au siècle, et le mérite emprès Dieu.

' Ces, fin, terme.

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