‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 103 sur 141 · CHAPITRE LXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV

La bataille de Baugy oi"! le due de Clarence mourut.

Et combien que fortune longuement se montrast telle et si felle aux François, en ceste advenue du roy Henry et de ses commis, que à tous les jours on leur apportast nouvelles de douleurs en cestui endroit, toutes- voies pour non les vouloir mener à désespoir tout outre et à abandonnement de courage, elle laissa un petit couler, ce semble, de sa faveur vers eux , et bouchant l'un des yeux vers les vaincueurs, longuement l'autre ouvrit en douceur vers les coustumièrement vaincus, jà-soit-ce que ceste douceur leur fust bien chièrement vendue, et, en terrible et mortel destroit, vigoureusement achetée en dure effusion de leur sang, comme vous orrez.

Il est vrai que le comte de Bocquem ' , connestable de monseigneur Charles dauphin de Viennois, s'estoit mis es champs en belle et grosse puissance et intention de faire quelque bon exploit sur leurs ennemis, et avoit fait son assemblée en la duché d'Anjou, terre voisine de Normandie et du Mans. Sy advint que le duc de Clarence, adverti de ceste assemblée, et pensant de rompre leur entreiDrise par mesmes entreprendre sur eux , se mit aux champs aussi fort et puissant, et tant fit, que de nuyt, que de jour, il se trouva en avant des François en Anjou, premier que eux-nâesmes en partissent. Lors avoit ses coureurs sur les champs, d'un costé et d'autre, pour apprendre de leur convine. Sy luy fut rapporté que les deux osts estoient près de l'un

' Jean Stuait, comte do Buchaii.

l'autre, et que les François, en fier et l)on arroy de vaillans gens, venoient tousjours avant pour encontrer la puissance des Anglois, tous en semblant délibérés à la bataille. Le duc de Clarence, qui estoit chaud et fier chevalier, et désirant mieux à mourir, que ses ennemis eussent eu l'honneur de l'envahyr, quant il oyt que les François mesmes le quéroient, s'en enfla de despit, et chaudement prit une partie de ses gens, avec la plus part des chefs de son ost , et part et s'en va bouter atout sa lance en l'espesse bataille des François qui le rencontroit ; et tous les autres qui le suy voient joint ensemble comme un mur, se férirent semblablement en la presse, et donnèrent un dur et espouvantable assaut à leurs ennemis qui estoient plus beaucoup, et plus drus que n'estoient encores les Anglois, pour ce qu'ils n'estoient encores tous approchiés.

Or estoient les François emprès une ville nommée Baugy, place avantageuse pour eux , car entre leur bataille et celle des Anglois, qui encores n'estoit approchiée, avoit une petite rivière, laquelle il falloit passer, premier que aborder à eux, et estoit le passage dangereux et mauvaix , et mal exploitant. La bataille estoit encommencée, et la meslée commença à estre dure et mortelle, par quoy bien commencée ou mal emprise, n'y ot celui à qui le repentir pust donner garant ; mais falloit vaincre en la vertu de son corps, ou estre mort et vaincu en la dureté de sa fortune. Sy ne fait point à demander si le duc anglois, qui un peu trop chaudement entreprit, conduisy sa chaleur et continua en aspre et valereuse espreuve de chevalier ; certes oyl, et non pas seulement en courage de chevalerie, mais en hautesse et courage de fils de roy comme il estoit. Car quand sa lance luy estoit faillie, et que les espées des François donnèrent à souffrir beau-

coup sur ses gens , luy certes , comme un tigre mortel et felle , à l'autre lez esvertua tellement son tranchant, que à maint homme noble françois celui jour se tira sang. Moult se jDorta bien aussi et très-aigrement le comte de Quint , vaillant chevalier et bien à douter. Sy fit le seigneur de Eos , mareschal d'Angleterre , qui en cestuy affaire rua maint dur et pesant coup de ses bras, et donna maintes mortelles playes celuy jour à ses ennemis.

Pendant que ainsi vaillamment combatoient et soustenoient le faix des François, à bien dure paine toutesfois, comme il parut , les autres Anglois demeurés derrière , vinrent, file à file, en désaroy qui mieux mieux, et se joignirent emprès leurs gens le plus tost qu'ils purent; dont leur secours toutesfois gaires ne leur valut , pour ce que ils ne pouvoient venir tous d'une route effondrés sur les François, qui jà estoient beaucoup en l'avantage de la journée, et avoient occis largement de leurs gens les plus vaillans, mesmes le duc de Clarence, parce qu'il espéroit vaincre tousjours en la fierté de son cœur, et en la puissance de la bataille qui le suy voit, en continuant ses armes et chevaleureux faits sur uns et sur autres aussi fiers et courageux que lui. Un noble et chevalereux François , messire Charles le Bouteillier, tenant chappeleis' contre luy, à l'heure encores que de créancer nulluy il n'estoit temps , et enfellis l'un sur l'autre , chacun pour mettre à fin son compagnon, le dit Charles, par dessous une lame, dont la charnière se rompy par force de horions, lui bouta l'espée au ventre plus d'un pied. Et chéit le dit duc de Clarence à terre, mort de ce coup, ou de la marchure des chevaux par dessus, car oncques à temps ne put estre res-

Ckappeleis, combat à lY'pée.

cous. Lat^uelle chose le seigneur de lios voiant, plein de douleur et de desplaisir, que plus ne pouvoit sans errager', non désirant plus à vivre que jusques à tant qu'il eust vengé ce prînce, s'en vint de randon% fèrant sur le dit Bouteiller , et en dure et mortelle aigreur , tant le suivyt de près et si radde, que sans jamais partir de luy jusques à la mort de l'un d'eux, il lui fît sentir le mordant de son espée, si fellement que oncques ne se put défendre que le dit Eos ne le prit par la bannière et le saisj au corps, et en luttant l'un contre l'autre lui bouta l'espée en la gorge , dont prestement il ché^^t mort à terre ; mais gaires ne demeura après que le payement ne lui fust rendu, tel comme il l'avoit baillé icy, et furent tués le seigneur de Ros, le comte de Quint et toute la greigneur noblesse des Anglois, parce que les François estoient trop valereux et trop puissans celluy jour, et un peu regardés d'aucune amie furtune , en ce que leurs ennemis les avoient quis trop en chaleur follement et en leur propre désavantage, et que communément les Anglois ne peuvent tenir route à cheval contre les François, s'ils ne mettent j)ied à terre, et commencèrent l'estrif à cheval. Quant les demeurés dévoient joindre à pied, atout' leurs arcs, ils n'y pouvoient oncques venir en ordonnance , sinon file à file , par troupeaux , ains qu'ils purent passer la rivière ; et ainsi , plus en venoit, plus s'en desconfisoit par les dits François, qui obtinrent la place et la victoire du jour, à perte de leurs gens mil ou douze cents, et des Anglois, trois mil morts, avec cinq cents prisonniers, dont les comtes de Somber-

' Que plus ne pouvoit sans errager , que sa fureur était presque de la rage.

2 De randon, impétueusement.

' Atont, avec.

set, de Hiintiuton et du Perche estoient du nombre, moult de vaillans et de nobles hommes. Aussi mourut des François, comme le dit messire Charles le Bouteillier, messire Jehan Yverie, Garin de Fontaines, messire Jehan de Passavant, messire Jehan de Bresle, messire Jehan Totavant, et plusieurs autres chevaliers et escuyers de grant los, qui tous ne vinrent à ma congnoissance.

CHAPITEE LXXVL,

Comment les dauphinois mirent le siège devant Alençon.

En ceste victoire à Baugy furent beaucoup recourag'és ceux du parti du dauphin ; et non merveille, car c'estoient longuement trouvés reboutés , et avoient reçu de grandes foules plusieurs fois par les Anglois, qui maintenant furent esbahis à l'autre lez , pour la mort du duc de Clarence et des autres grans chefs qui estoient morts en ceste dite ruine, dont ils se trouvèrent affoiblis de courage et de hardement que plus ne pouvoient, et espéciallement parce que le roy estoit delà la mer, et eux loin de son secours

Or estoient les François, ceux du parti du dauphin, sur la baudeur de la bonne aventure passée, et reboutés arrière en autre entreprise sur leurs ennemis toute nouvelle, car en poursuivant leur poindre, qui jà leur sembloit estre favorisé aucunement de fortune, ils espéroient que, par vertu de courage et de diligence et par traveil des choses difficiles , se pust tirer le fruit que les cœurs non esbahis y quièrent.

Sy est vray que les dessusdits seigneurs , vaincueurs nouvellement dans ceste bataille de Baugy, le comte de Bocquem, le mareschal de la Fayette, La Hire, Potton et

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