CHAPITRE LXXVII
Comment messire Jacques de Harcourt, bien fortifié en son cliastoau de Crottoy, fit guerre par mer aux Anglois.
Or me suis longuement tu d'une matière dont dessus piéçà devisai d'en parler en son lieu, c'estoit de messire Jacques de Harcourt, nourry avec le duc Jehan de Bourgongne, et depuis serviteur à son fils, le duc Philippe. Et peut bien souvenir aux lisans', comment je disoye que le dit messire Jacques de Harcourt garny secrètement et avitailla le chasteau de Crottoy, place merveilleusement forte, située en mer, et comment par longue espace il se conduisy faintement avec son maistre, le jeune duc, sans luy descouvrir son courage pleinement, et, à traite de longue main , commença à quérir l'eslonge de luy, et de soy tenir dedans son dit chasteau de Crottoy, lequel il avoit en garde , mesmes par le don de son premier maistre trèspassé, et par le second depuis. Une fois doncques, en descouvrant la faintise dont il avoit abusé son maistre par aucuns jours, et porté maltalent peut-estre, ou pour ce que il maintenoit la guerre si aigre encontre le héritier de France, Charles dauphin , ou pour ce qu'il se seroit adjoint et allyé avec le roy anglois ennemi des François, dont, par le desplaisir, comme je puis arguer, il prit argu en son courage et inimitié contre son maistre : que faire ne devoit toutes-voies, attendu que nourriture de prince est occasion à tousjours de maintenir sa querelle envers tous autres quels qu'ils soient, et donne la nourriture dispense et support à tout vassal en tous autres devoirs de
' Voir ci-dessus le chapitre XYIII.
nature. Cestuy de Harcourt doncqiies, plus malement mu ({ue bien conseillé , jetant tous re<jars derrière le dos, un jour mit sus une nef armée et pourvue de toutes nécessités, et avec icelle délibéra à faire guerre aux Anglois, voire à tout homme au besoin leur portant faveur. Sy vinrent les compagnons de ceste nef au havre d'Escaillet; et là, pour le premier exploit, trouvèrent une nef chargée, appartenant à un chevalier nommé messire Hémon de Bouber, du pays de Bourgongne. La dite nef fut investie et combattue très-asprement, et de fait par puissance prise, et enemmenée au havre de Crotoy, et là détenue, et les bleds dispensés comme chose conquise j)ar bonne guerre. Messire Hémon, bien esbahy de ceste prise, (et ne sçavoit à quelle occasion, car ne cuidoit pas que messire Jacques, qui gentil chevalier estoit , et tous deux d'un parti , dust porter courage ennemy à son maistre, ny penser telle malice), plaintif vint au duc de Bourgongne de celle prise, et lui requit d'en avoir raison , car la perte lui en estoit dure et le desplaisir grand. Sy manda le duc à celuy de Harcourt, que il luy fist restitution de ceste nef, avec les biens qui estoient dedans , et qu'il la fist rendre au dit messire Hémon, qui n'a voit nulle querelle encontre luy; dont niessire Jacques qui jà estoit tout autre que son maistre ne cuidast , certes n'en fit gaires de compte ; ains luy envoya pleinement dire qu'il s'en tenist à content, car de la nef ne pensoit à faire nulle restitution, qui ne la lui touldroit ' à telle force comme il l'avoit conquise, mais à ce faire il y mettroit défense le plus qu'il pourroit. Celle?; paroles et nouvelles furent rapportées au jeune duc qui assez s'en merveilla durement; mais voyant qu'il n'en
' Touldroit, (du verbe latin, tollere,) enlèverait.
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poiivoit avoir d'autres pour le présent, posé qu'il s'en tust, n'en pensa pas moins toutes-voies ; et espéroit bien d'en ouvrer convenablement en temps et lieu, et de soy en venger, à l'appartenance du cas, où fortune luy seroit bien dure advenue.
Quand doncques messire Hémon entendy la response que avoit fait celuy de Harcourt à son maistre et seigneur le duc de Bourgongne, par la quelle il donnoit bien à entendre qu'il avoit pris un autre parti et vouloit mener guerre aux Anglois, tantost se tira à Calais vers le capitaine nommé messire Guillaume Valledo , et luy donna à congnoistre le tort et dommage que luy avoit fait messire Jacques, et comme il avoit changé courage et parti, et entrepris la guerre sur les Anglois. Sy ne fust pas le capitaine bien à sa paix, mais prestement et de g'rand air mit ensemble la garnison de Guynes, de Calais et du pays àl'entour; et, sur intention de venger messire Hémon, se mit en mer avec luy, et vint jusques au dit Crottoy, où il brûla et ardy toutes les nefs qui y estoient, sans en laisser nulle. Et ce fait, s'en retourna avec ses compagnons à Calais dont s'estoit party , et le dit messire Hémon avec luy.
Quand messire Jacques se vit ainsi outragé des AngloiS', et que à l'occasion de messire Hémon lui avoient fait ce dommage, lequel il accontoit comme buffe, (mais n'estoit pas la dernière, ni la plus grant) , n'estoit pas son intention de s'en passer à tant, ains , en lieu que le naviguer par mer luy estoit défendu , au moins si prestement, ne différa de rien que incontinent il n'entrast à main armée par terre en aucuns villages appartenant à messire Hémon, lesquels, après les avoir pillés et gastés et enlevées toutes les proyes qui y estoient, il mit tout en feu et en flamme,
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prit et amena les bons hommes, ceux qu'il pouvoit rattaindre , et se déclara eunemy mortel à tous ceux, qui le pourroient aider ou soustenir. Sy pouvez croire, et est vray, que ledit messire Hémon en refit arrière autant, et s'en veng-ea le mieux qu'il pouvoit ; et autant en refit encores arrière l'autre, c'est-à-dire messire Jacques, lequel, pour estre plus fort en défense et entreprendre, attraliy à luy plusieurs hommes nobles du pays de Pontieu, comme le seigneur de Eambures et de Vimeu , et fit venir grand tas de routiers et de gens de guerre de Compiègne et d'ailleurs, qui maintenoient le parti du dauphin , et les bouta en aucunes places autour de Saint-Valery , comme Rambures etGamaches, et à l'autre lez, Saint-Eiquier, laFerté, Durgy, le chastel du Pont-de-Remy , Araines, Eaucourt et Mareul qui toutes se mirent en sa main et prirent parti avec luy contre le duc de Bourgongne et les Anglois, et commencèrent à courir et à gaster pays, et à faire chaude et mortelle guerre, de là 'en avant tous les jours, à Anglois et Bourgongnons et à tout le paj^s.