CHAPITRE LXXVIII
Comment le dauphin exploita en Poitou, Touraine, Anjou, Guienne, Languedoc, Dauphinois et vint jusques en l'Isle de France.
En ce temps que messire Jacques de Harcourt entreprit ainsy la guerre encontre les ennemis du daujDhin es marches de Pontieu et d'Artois, le dauphin, duc de Touraine, aussi à l'autre lez , à qui diligence et travail faisoit bien mestier et besoin , et de fort entendre à ses affaires , car se véoit déshérité et expuls du cœur du royaume, à trèsgrosse et puissante armée levée es pays de delà Loire en
Poitou, Touraine, Anjou, Guienne et Languedoc et en Dauphiné mesmes, vint et dévalla jusques à l'Isle de France, avec sept mil harnois de jambes, quatre mille arbalestriers, et sept mille archers, par emprise conclue pour mettre en destroit la ville de Paris et tout le pays. Et vint mettre le siège devant Chartres , que les Anglois tenoient toutes- voies , (doubtans que ce n'avenist), pourvus et garnis de bons capitaines et gens d'armes pour la défendre.
Or avoit jà ledit dauphin, en son venir vers Chartres, acquis en sa main les villes de Gallardon et de Bonneval et aucunes autres fortresses là entour , es quelles il avoit mis gens et gardes de par luy. Sy en estoit son siège plus assuré et plus avantagé beaucoup, et luy estoient un bon refuge à un lez et à l'autre , et une dure verge aux Parisiens , qui souvent en estoient mis en l'estroite disette de vivres; car pour dire vray, les Anglois, pour celle heure, n'estoient pas si drus en Paris , ny es autres villes conquises, que pour pouvoir résister à la puissance de leurs ennemis, sans avoir le secours du roy anglois et du duc de Bourgongne, lequel pour celle heure n'avoit point d'armée, car estoit grevé de maladie.
Sy tenoient les dauphinois bien court les Parisiens, et leur donnèrent des souffrances beaucoup ; et h l'autre lez tenoient en grand destresse la cité de Chartres par siège, et lui firent du meschief et du travail beaucoup, par les manières qui sont accoustumées en siège royal, assez sçues et devisées autre part, tant en envahyes comme en défenses. Sy furent constraints les Parisiens d'annoncer leur povreté au roy anglois et de lui mander le péril en quoy ils estoient par son adversaire, descendu fier et puissant autour de Paris, et tenant siège devant Chartres, en
voye d'estre perdus si ne leur venoit hastivement secours ; par quoy lui prièrent qu'il ne différast que le moins qu'il en pust et qu'il vinst revisiter et reconforter ses amis qui languissoient en sa longue demeure et seroient perdus s'il tardoit, et, pour dire vray, ainsi leur en estoit-il.