‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 107 sur 141 · CHAPITRE LXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIX

Comment le roy anglois se mit en mer à retourner en France pour venger la mort de son frère, le duc de Clarence, et faire lever le siège de Chartres, par l'advertence et requête des Parisiens, lesquels estoient fort oppressés des dauphinois s'ils n'avoient brief secours.

Or avoit le roy anglois bien entendu piéçà la mort de son frère le duc de Clarence, et la grant perte qu'il avoit reçue en la bataille de Baugy, dont il se tenoit bien derrière, mais en porta du desplaisir assez ; et estoit bien son espoir de soi en venger, mais que une fois il pust repasser la mer, ainsi que il entendoit et qu'il avoit déjà fait ses préparemens. Par quoy maintenant, quant il trouva sa douleur refreschie par l'advertance que les Parisiens luy firent du siège de Chartres et de leur propre destresse et povreté, certes, le plus erramment qu'il pouvoit, diligenta son armée et prestement se mit en mer à Douvres , la veille de Saint-Barnabe' ; et celuy mesmes jour entra à Calais où il prit port avec bien quatre mil hommes d'armes et vingt quatre mil archiers, payés trèstous et souldoyés pour huit mois; et tantost sans demeure fit renoncer tous les vaisseaux en Angleterre, partie pour non pouvoir retourner ceux qu'il avoit amenés, partie pour les garantir et sauver de ses ennemis. Dont, le lendemain, qui estoit le jour de

' 10 juin 1421.

Saint-Baruabé, désirant donner à congnoistre à ses amis sa venue et à ses ennemis aussi, ordonna au comte de Dorset et au seigneur de Cliffort, avec douze cens combattans, de tirer hastivement devant à reconforter son oncle le duc de Glocestre et ses amis de Paris , et entre-tant il viendroit après à tout son grant ost lui-mesmes en personne, à leur grant joye et à la dure confusion de ses ennemis, ce leur mandoit.

Ne demeura gaires de jours après que le roy angiois partant de Calais, à tout son fier et grant ost, s'en vint à Montreul, tout costoyant la mer. Sy estoit venu le mesmes jour le duc Philippe de Bourgong-ne en ladite ville, par l'advertance du roy qui luy avoit signifié d'y passer, et- requis que il voulsist y estre pour avoir parlement ensemble de leurs affaires. Sy n'y faillit point, comme vous orrez. Or estoit-il malade de son excès' , le mesmes jour que le roy y arriva; sy n'alla pas au devant de luy pour le bienviegner, mais y envoya messire Jelian de Luxembourg et tous les baux barons de son bostel, par lesquels il se fit excuser de sa demeure , qui estoit à l'occasion des fièvres qui moult le traveilloient et l'avoient jà tenu longtemps, combien qu'il n'y estoit tenu en rien , si ce n'estoit de sa noblesse et pour l'amour de ce qu'il porta couronne. Mais le roy soy excusant doucement de l'honneur que le malade lui monstroit , reçut bien agréables ses excusances , et se conjoyssoit beaucoup en la tramise chevalerie. Et s'en vint conduisant avec eux jusques audit Monstreul, auquel il séjourna trois jours entiers. Et eurent de grans parlemens ensemble , lui et le duc bourgongnon ; lesquels passés , partirent de là et s'en allèrent loger au Vast en Pontieu,

* Son excès, sa fatigue.

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dont le leudeinaiii, passant par Maintenay, ils firent brusler une maison qui est oit à messire Jacques de Harcourt et un moulin aussi, et mettre toute la terre en gast.

Or, avoit le roy anglois grand désir de passer la rivière de Somme par Abbeville , mais ne l'avoit pas bien de son accord ; et estoient les citoyens d'icelle et tous les babitans assez restifs en le vouloir complaire et obéir , excepté que cremeur et faveur portoient beaucoup au jeune duc et à son parti , sans vouloir estre Anglois. Quant doncques le duc bourgongnon entendit l'affection du roy qui estoit de vouloir passer par Abbeville, et que l'affection estoit assez raisonnable pour mieux dreschier son chemin, certes luimesmes se dessevra dudit roy, et s'en alla à Abbeville traiter avec les bonnes gens d'icelle, alSn de souffrîf avoir passage au roy anglois et à tout son ost, parmy bien payant et paisiblement vivant avec eux; la quelle chose assez à dur toutesfois et envys accordèrent, et seulement en faveur de lu}?" le gréèrent. Sy remanda le duc de Bourgongne par un sien chevalier au roy anglois qui chassoit es bois de Crespy, que le passage lui estoit ottroyé par Abbeville, et que à son plaisir il fist avancer son ost, quant il voudroit, et il seroit bien reçu. Le roy en fut joyeux; et de fait il s'avança et vint à Abbeville , là où très-noblement fut reçu et bienviegnié par les orateurs de la ville ; et lui furent faits dons et gracieux présens , tout à l'instruction du jeune duc pensés.

Le lendemain, quant chacun avoit contenté son hoste et que tout le charroy estoit passé bien et paisiblement, le roy se mit aux champs et le duc bourgongnon avec luy, qui là prirent oongié de l'un à l'autre par un gracieux adieu, jusques à bientost qu'ils se redevoient entrevoir, et que le duc bourgongnon devoit annoncer son armée jointe

avec la sienne, comme il fit temprement. Sy tira le roy outre son chemin; et passant par Beauvais et par Gisors, tant tira qu'il vint au bois de .Vincennes oii estoit le roy Charles , roy pour ce , roy hélas ! car estoit roy sans régir et riche sans avoir rien entre mains. -Sy alla tout droit devant luy et le salua honnorablement ; sy fit-il la royne, qui tous deux joyeusement le reçurent et luy firent feste et conjoyssance beaucoup. Le duc de Glocestre son oncle et plusieurs autres des gouverneurs et conseillers de ce royaume vinrent devers luy audit lieu du bois de Vincennes; et tint avec eux plusieurs consaux et parlemens sur les affaires d'icelui, entre lesquels les flourettes', qui souloient avoir cours par toute France pour seize deniers, furent mises jus et discréées sur quatre deniers, et tantost après sur deux. De quoi il sourdit une grande murmure entre le peuple et une merveilleuse indignation sur les gouverneurs, tant en Paris comme partout ailleurs. Car le peuple estoit destruit et grevé plus de la moitié de sa chevance : laquelle chose, jà-soit-ce-que l'on ne pou voit avoir autre chose pour lors, sy le port oit-on à dur et à bien envys.

Or avoit cestuy roy l'œil tousjours à l'entendement à une seule chose : c'estoit de venir joindre au dauphin, et de le faire partir du siège de Chartres par bataille ou autrement ; car luy desplaisoit moult que si efforcément il venoit chalenger l'héritage que le roy des Francs luy avoit donné solemnellement, par vertu de mariage, et la partie conquise

' Flourettes, monnaie ainsi nommée à cause des fleurons dont elle était ornée. Pierre de Fenin, à l'année 1422, donne les détails les plus curieux sur les diverses transformations des monnaies. Quand elles redevinrent de bon aloi, on n'en forgea plus que de fort petites : cent florins formaient la charge d'un homme.

ilO CIIRONI(^)UE

vouloit maintenir ù resjDÔe, quant il se vanta d'avoir la fille du royaume, dame Catherine, voulsist ou non. Sy ne sujEsoit point au roy anglois sa puissance d'Angleterre; ains fit un eslevement encores d'autres grans gens de ce royaume, avec lesquels tous mis ensemble , s'en alla à Mantes assez près de Chartres, à l'intention d'aller combattre l'assiégeant qui jà y avoit esté trois semaines devant. Or avoit le duc de Bourgongne promis à cestuy roy anglois d'estre audit Mantes devers luy avec son armée ; car pour dire vray, les mains le chaupiquoient ' fort, et ne quéroit que le hutin à son mortel adversaire le dauphin dont le mesfait ne pou voit estre oublié. Sy vint erramment audit Mantes le plus tost qu'il pou voit, seulement à trois mil combattans, toutes gens d'eslite, cuidant bien trouver bataille; mais le dauphin, adverty de la grand puissance de ses ennemis si près de luy et si à redouter, se leva de son siège, et en bon arroy, et assurément as.sez, partit et se retira en son pays de Touraine delà Loire, dont il avoit les villes toutes et les passages pour luy. Et pour tant que le duc de Bourgongne avoit et maintenoit la frontière de Picardie encontre messire Jacques de Harcourt et plusieurs autres qui y faisoient mortelle guerre, quand ce vint que la bataille ne se trouva là où il la quéroit, il s'en retourna en ses pays pour leur estre garant et protecteur encontre ses ennemis, et laissa le roy maintenir la frontière à l'endroit de Normandie et ailleurs.

' Chaupiquoient, démangeaient.

DE CIIASTELLAIN. 241

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