‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 110 sur 141 · CHAPITRE LXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXII

D'une jouste qui fut près le Pont-de-Remy de six contre six , pour riionneur des dames.

Sy ne faut pas oublier comment, en passant l'ost du duc dessus dit par devant la ville de Saint-Riquier , six gen-

' Buron, habitation. Voi/. Ducange au mot Burum.

tilshommes, par l'agrément de leur prince , tramirent un poursuivant en ladite ville, requérir et semondre autres six gentilshommes, quels qu'ils fussent, pour rompre lances en l'honneur de leurs dames encontre eux, fust pour prestement faire sur le pied ou à jour assigné , ainsi que mieux leur viendroit à point. Sy fit le poursuivant trèsbien son message ; et fut bien reçu, en honneur de noblesse et de son office ; et combien qu'il y pouvoit avoir de vertes testes, pour mettre leurs vies sur le coup d'un hasart, aussi bien que à l'autre lez, n'y eut celuy toutes- voies qui en fust cru, ni qui pust obtenir congé de leur capitaine de le faire prestement; mais six en y eut qui, sur leur honneur et foy, créancèrent de venir en un lieu nommé ' . . . et d'accomplir volontiers aux requérans leur demande , parmy que chascun, endroit soy, donneroit sauf-aller et venir à son compagnon. Le poursuivant fit son rapport gracieusement, tel qu'il l'avoit trouvé, qui plut bien à ses maistres. Et vint le jour, dont il n'y avoit que la nuyt entre deux, que ces armes se dévoient faire emmy les champs, entre le Pont-de-Remy et la ville. Syy alla celuy de Luxembourg par l'ordonnance de son maistre le duc; et cent hommes d'armes en sa compagnye mena, et les six gentilshommes requérans, montés et armés gentilment et bien en point pour estre à leur jour. Et avec ce, pour soy garder d'aventure, de malice et de subtil aguet, si la chose fust autrement allée que bien, ledit de Luxembourg fit mettre en embusche trois cens autres combattaus en un bois près assez du lieu des armes, pour y avoir recours , si besoing fust, mais nennil.

Or vinrent les six dauphinois de l'autre part, aussi bien

• Lacune dans les manuscrits d'Arras et de Florence. v

montés et armés et Lieu accompagnés ; et n'y avoit celuy que l'on vist , ni d'un costé, ni d'autre , à qui un eust pu jug'er avoir le meilleur, ni le plus fier.contenement, tant les faisoit bon voir trèstous. Sy s'arrouta chacun et prit rang, et les champions se mirent en appreste de férir des espérons chacun à son homme , et baissans leurs lances vinrent de randon férir l'un sur l'autre par grand air. Dont sy bien prit toutes-voies à chacun, que nul ne se trouva grevé de ceste emprise, excepté que deux des chevaux des Bourgongnons furent tués en cestuy premier coup, par trop avoir abaissé son bois ; mais non obstant ce dommage et desplaisir qu'en prirent les Bourgongnons, ils se remontèrent prestement d'autres chevaux, et se mirent à la seconde course tous enfellis en cœur. Dont à rien l'attainte ne fut dommageuse à nulluy, quant au regard du percer harnois, ni faire playe, mais trop bien s'entredonnèrent de beaux tourchons. Non fut la tierce, ni la quarte. Par quoy, quand les capitaines virent que l'un et l'autre s'estoit bien acquité et fait bon devoir, sans vouloir trop tenter fortune sur fiance de bon courage, ils firent cesser lesdites armes, et remonstrant que bien et duement estoient accomplies à tous lez , les firent toucher ensemble et entre-parler gracieusement à visière tenue, et retourna chacun paisiblement en son lieu dont il estoit Jjarty. Sy furent ceux du party de Bourgongne, ceux de Raucourt, Henry L'Allemant, le bastard de Roubaix, Lyonnel de Bournonville et deux autres ; et du costé des autres y estoit le seigneur de Verduisant, Guillaume d'Aubigny et quatre autres dont je ne trouve les noms.

Or advint que, en retournant de ces armes faire, ledit de Luxembourg jetant l'œil vers le lieu de son embusche, dont je parlay nagaires, survinrent aucuns chevaux partis hors du

Lois, qui passoient emmy les bleds, tout au descouvert, et aucuns des compagnons qui s'estoient désarroyés et mis h vue. De laquelle chose si troublé que plus ne pouvoit, sans })rendre, ni demander syeute de nulluy, prit une lance en la main de son page, et frappant cheval des espérons, tout plein de fureur, dressa son chemin tant qu'il pouvoit vers le bois, à l'intention de venger son yre au premier encontrant. Mais les désarroyés appercevans leur maistre ainsi venir vers eux en telle menace , doutant qu'il ne leur eu niesprist en l'attente , montèrent à cheval , comme si l'ennemi les eust chassés, et s'enfuyrent vers leur embusche ; dont les aucuns ne purent oncques venir si à point que ne fussent rattaints , espécialement un gentilhomme d'armes nommé Alloyer, auquel, à sa première empainte qui fut sur luy, luy perça la cuisse de part en part, abatant homme et cheval. Et pour parfournir son poindre, vint aux autres, ceux qu'il pouvoit rattaindre, et du tronçon de sa lance rompue rua sur eux de felles et de grans coups, à deux mains, et leur dit des injures beaucoup et tant que ce fut merveille, et espécialement à ceux qu'il tenoit gens de conduite et de gouvernement, quant ainsi povrement se portoient en telle emprise. Sy les remit arrière et rebouta en leur lieu, et retourna vers sa route.

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